Effondrement des naissances : ce séisme qui guette l’école française, par Antoine Levy
Pour la première fois depuis 1945, la France a enregistré, en 2025, moins de naissances (645 000) que de décès (651 000). Cette décroissance naturelle de la population, liée à l'effondrement de la fertilité chez les moins de 30 ans et aux prémices de la vague de décès des baby-boomers de l'immédiat après-guerre, n’est pas spécifique à l'Hexagone, dont la trajectoire suit, avec quelques années de retard, celle de nombre de pays développés comme le Japon ou l’Allemagne.
Sans inversion rapide des tendances récentes de fertilité, les projections démographiques laissent entrevoir une stagnation, voire une baisse de la population dans les 30 à 50 prochaines années, et un vieillissement accéléré qui porterait la part des plus de 60 ans au-delà de 35 %, et celle des moins de 20 ans bien au-dessous de 20 %.
Dans le débat public, l’impact économique de cette contraction démographique à venir est le plus souvent présenté sous deux angles : celui du financement difficile, voire impossible, des retraites et des frais de santé d’une proportion toujours croissante de seniors par des actifs toujours moins nombreux ; et celui, plus optimiste ou plus cynique, d’une potentielle réduction de la pression démographique sur les ressources naturelles, les prix du foncier, ou le changement climatique.
Pourtant, à court terme, l’enjeu le plus immédiatement visible de l’effondrement des naissances n’est ni dans le financement des retraites, ni dans une hypothétique solution malthusienne radicale aux défis environnementaux. Il est dans ce que le ministre de l'Education a qualifié ces derniers jours de "vague sismique" : la réduction drastique du nombre d'élèves en âge d'étudier, et la réponse à y donner.
Une baisse projetée de près de 15 % du nombre d’inscrits dans les écoles, collèges, et lycées de la République, à l'horizon 2035, appelle à repenser leur financement, leurs ressources, leur organisation, et leur implantation territoriale. L’effondrement de la démographie scolaire ne laissera pas au pays, comme le poison lent des retraites et de la dépendance, le loisir de s’adapter sur le temps long : ses conséquences sont immédiates, et les bébés manquants de 2025 sont les bancs vides de CP de 2030.
La dépense annuelle intérieure d'éducation, autour de 200 milliards d'euros et de près de 7 % du PIB, est un enjeu financier loin d'être négligeable. A court terme, les économies "mécaniques" que permettrait la baisse du nombre d'élèves et d'étudiants, si elle s’accompagnait d’une réduction proportionnelle des ressources allouées au secteur, peut donc apparaître comme une - rare - nouvelle encourageante pour les finances publiques et le pouvoir d’achat des actifs. Pourtant, il est probable qu’une telle proportionnalité sera loin de s’appliquer.
D’une part, parce que la garantie de l’emploi à vie des fonctionnaires, et la réallocation quasi-impossible des professeurs vers d’autres secteurs de l’action publique, ralentit nécessairement l’ajustement de l’emploi éducatif, qui s'opère exclusivement par le non-remplacement partiel des professeurs partant en retraite.
D’autre part, parce que, dans son maillage territorial actuel, l'école est un service public particulier, dont la présence au sein d’une commune ou d’une intercommunalité est perçue comme une garantie d'accès au service public, qui rend politiquement et socialement difficile la fermeture d'établissements entiers, même lorsque leurs effectifs n’en justifient plus l’existence ou la taille.
Face aux contraintes politiques et légales qui pèsent sur l’ajustement des ressources budgétaires, la question est donc plutôt celle de la meilleure utilisation possible d’un effort financier par élève appelé à augmenter à court terme devant la baisse des besoins démographiques.
La réduction du nombre d'élèves dans chaque classe est une piste parmi d’autres pour tirer profit de l’accroissement temporaire du nombre de professeurs par enfant en âge d'étudier. Elle a démontré son efficacité dans de nombreux contextes internationaux et semble selon les premières évaluations avoir porté une partie de ses fruits depuis le dédoublement – coûteux – des classes de CP en zones prioritaires depuis 2017.
Mais, si elle a les faveurs des syndicats, car elle permet en pratique de ne demander aucun effort de mobilité ou de formation aux enseignants actuels, elle ne peut être l’alpha et l'oméga de toute politique éducative.
De manière plus ambitieuse, permettre l'émergence de structures d'éducation innovantes, privées et publiques, capables de moduler leur pratiques d’enseignement, la taille de leurs classes, la répartition des élèves par niveau, et leur champ d’action territorial en fonction d’une démographie scolaire incertaine et rapidement fluctuante, doit devenir une priorité.
Ces structures, qui pourraient employer des professeurs hors du statut traditionnel de la fonction publique, participeraient à l'amélioration de l'attractivité du métier tout en préservant la flexibilité nécessaire à une adaptation rapide aux transformations des méthodes d’enseignement et des besoins.
Si l'école ne doit pas devenir la victime expiatoire d’un ajustement budgétaire facile et à courte vue, elle ne saurait pour autant être exemptée des transformations substantielles qu’appelle le défi démographique.
Tirer parti de ce dividende démographique temporaire pour enrayer la baisse continue du niveau scolaire – enfin reconnue après des décennies de déni – requiert de repenser l’allocation territoriale, financière, humaine, et technologique de notre effort d'éducation, pour que la France probablement moins nombreuse de demain soit, du moins, une France plus ingénieuse et mieux formée que celle d’aujourd’hui.




