"Tenir tête à Donald Trump quand il le faut" : après la flatterie, les dirigeants européens se rebiffent
Même elle a fini par craquer. Jusqu’ici, Giorgia Meloni s’était pourtant efforcée de brosser l’animal dans le sens du poil. La cheffe du gouvernement italien, qui évitait soigneusement de critiquer Donald Trump sur le Venezuela, le Groenland et l’Iran, se positionnait comme une médiatrice entre l’Europe et la Maison Blanche. L’exercice – délicat – semblait lui réussir : le républicain la considérait comme une "leader fantastique".
Mais la funambule a fini par tomber de son fil. Après les charges virulentes du milliardaire contre le pape Léon XIV, elle a jugé "inacceptables" ses attaques, tout en persistant dans son refus de s’impliquer dans la guerre au Moyen-Orient. En représailles, le milliardaire a lâché ses coups : "Je suis choqué par elle. Je pensais qu’elle avait du courage, je me trompais".
Habitué à martyriser les Européens, il a découvert qu'ils avaient des lignes rouges. Pour Meloni, le Saint-Siège en est une. "La protection de la figure papale est un impératif de cohésion nationale, explique Pietro Benassi, ancien représentant permanent de l’Italie auprès de l’UE. L’attaquer est une erreur d’analyse culturelle."
Trop, c'est trop
Emmanuel Macron, lui aussi, s’est rebiffé. Alors que Trump multipliait les piques contre lui ces dernières semaines ("plus personne ne veut de lui" ; sa femme "le traite extrêmement mal"), le président français lui a signifié que les propos sur son couple n’étaient "ni élégants ni à la hauteur". Et n'a pas hésité à critiquer la stratégie erratique de Washington en Iran : "quand on veut être sérieux, on ne dit pas chaque jour le contraire de ce qu’on a dit la veille". Le chancelier allemand Friedrich Merz a lui aussi durci le ton, estimant que Washington avait tort d'assouplir les sanctions contre la Russie. Quant au Britannique Keir Starmer, il a jugé "insultants" et "franchement consternants" des propos de l'Américain minimisant l'engagement européen lors de l'intervention en Afghanistan.
Trop, c’est trop. "Lorsque vous êtes un chef d’Etat et que le président des Etats-Unis ne cesse de vous insulter, vous n’avez d’autre choix que de riposter, sans quoi votre électorat ne vous respecte plus", résume Charles Kupchan, ancien conseiller de Barack Obama, aujourd’hui professeur d’affaires internationales à l’université de Georgetown, à Washington.
Durant son premier mandat (2017-2021) et le début du second, la relation avec l’ex-promoteur immobilier était compliquée, mais il était encore possible de le manœuvrer, en lui faisant miroiter des victoires. "On lui disait : ‘Comment met-on en œuvre ton idée ?’, précise un diplomate. ‘On va travailler et c’est grâce à toi que l’on va trouver une solution’. C’est ainsi que l’on a pu le ramener dans la bonne direction sur l’Ukraine." Et que, malgré les craintes, le sommet de l'Otan de juin 2025 s'est bien déroulé.
"Trump n'a plus de limite"
"Jusqu'à l’an dernier, cette méthode était plutôt efficace, confirme Charles Kupchan. Mais ensuite, les dirigeants européens en sont arrivés à la conclusion que se montrer aimable envers Trump ne fonctionnait plus. Les menaces contre le Groenland ont constitué un tournant, puis la guerre en Iran n’a fait qu’accroître cette conviction."
Quelque chose s’est grippé. Le président français, l’un des dirigeants qui le connaît le mieux, peut en témoigner. "Macron avait trouvé le mode d’emploi pendant le premier mandat par un mélange de séduction (en l'invitant au défilé du 14 juillet en 2017) et d’opposition astucieuse (en détournant le slogan Maga en "Make the Planet Green Again"). Mais cette formule a moins de succès face à un président américain plus radicalisé et enragé que jamais contre les Européens", note Michel Duclos, conseiller spécial à l’institut Montaigne.
De fait, Trump n’a plus aucune inhibition, que ce soit en public ou dans ses échanges téléphoniques. "Il est capable d'envolées outrancières qu'on ne lui connaissait pas avant. Il n'a plus de limite", remarque un bon connaisseur de l’Elysée. Et, malgré des efforts pour simplifier les messages, il est toujours aussi difficile de capter son attention. "Parfois, quand il raccroche, Macron est exaspéré. Il y a vraiment des moments où Trump est totalement ailleurs", poursuit cette source, qui décèle toutefois, chez le président français, "une forme d’accoutumance à la dinguerie".
Macron a aussi conscience qu’avec Trump, la confidentialité n’existe pas : le contenu d’une conversation ou un SMS peuvent fuiter à tout moment. D’où le choix du président français de lui parler en privé comme il le ferait publiquement. Et parfois, c’est "très cash", selon son entourage.
Face aux logorrhées trumpiennes, la flatterie semble en tout cas avoir atteint ses limites. Le Secrétaire général de l’Otan, Mark Rutte, l’a appris à ses dépens. Comparer Trump à un "papa" pacificateur l’an dernier dans le conflit Israël-Iran et encenser les efforts de Washington pour affaiblir militairement Téhéran ne l’a pas empêché de se prendre une bordée d’insultes lors d’une réunion récente à la Maison-Blanche, selon le site Politico.
Contrairement à ce que l’on croyait, "Trump n’est pas un homme de "deal", observe François Heisbourg, conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique. Pour conclure un accord, chacun doit y trouver son compte. Avec Trump, c’est 'je prends, tu me donnes, sinon je te mets la tête au carré'. On ne peut pas faire de transaction avec lui, il vous pousse au rapport de force."
Face à lui, un seul mot d’ordre : s’adapter au jour le jour. "Collaborer quand c’est nécessaire et lui tenir tête quand il le faut", analyse Charles Kupchan. En la matière, les Européens ont gagné un premier combat : la crise du Groenland. Quand les marchés se sont rendu compte, à la mi-janvier, que le vieux Continent allait s'opposer à Trump, ils se sont affolés. Et de dernier a fait marche arrière en quelques jours.
De la même façon, les dirigeants européens lui ont, sur la guerre en Iran, opposé une fin de non-recevoir : pas question, malgré ses pressions, de l’aider à rouvrir le détroit d’Ormuz tant qu’un cessez-le-feu durable n’est pas signé. Depuis, le milliardaire ne cesse de fustiger la "lâcheté" de ses alliés, faisant craindre une nouvelle fois un retrait américain de l’Otan. Mais il n’a pas réussi à faire plier l’Europe. Et ça, c’est nouveau.




