Les images satellites sont saisissantes. Comparée à août 2024 et 2025, la France a perdu ses nuances de vert au profit de larges pans jaunis par des épisodes caniculaires qui s'enchaînent. La sécheresse touche désormais presque tout le pays. Près de 70 % du territoire fait l’objet de restrictions d’usage de l’eau, et plus de 40 000 personnes subissent déjà des coupures au robinet, a indiqué Monique Barbut, la ministre de la Transition écologique, ce 12 août. Cette situation est le reflet d'une nouvelle réalité. "Ce qui était très exceptionnel dans la deuxième partie du XXe siècle devient quasiment annuel", constate Simon Porcher, professeur en sciences de gestion à l’université Paris-Dauphine-PSL et auteur du récent essai, Nous sommes faits d’eau. L’avenir d’une ressource vitale (Les Corps conducteurs, 352 pages).
Avec les effets du changement climatique, "la France doit sortir, une fois pour toutes, de cette vision de l'eau comme une ressource acquise", alerte le codirecteur de l'Institut d'économie de l'eau. Il appelle à une réforme de notre politique de l'eau, "pensée pour gérer l'abondance et non la rareté". Au risque de voir exploser, partout dans le pays, les conflits d'usage et "des mini Sainte-Soline".
L'Express : Près de 70 % de la France fait actuellement l'objet de restrictions d'usage de l'eau, après plusieurs épisodes de fortes chaleurs. Ces arrêtés sécheresse n'arrivent-ils pas déjà trop tard ?
Simon Porcher : Les arrêtés sécheresse sont un outil administratif de gestion de crise indispensable pour préserver l'accès à l'eau potable et les écosystèmes. Mais ils interviennent en effet trop tard, quand la situation est déjà dégradée ou sur le point de l’être. Cela m'inspire deux réflexions. La première : nous continuons à voir le manque d'eau comme exceptionnel, alors que c'est un élément caractéristique de la saison estivale en France. Certains territoires sont touchés de façon quasi systématique, parfois presque toute l'année. La deuxième : le réchauffement climatique bouleverse le cycle de l'eau, avec des sécheresses plus fréquentes, longues et intenses. Nous avons encore trop de mal à l'anticiper.
Gouverner l'eau à l'arrêté sécheresse n'est pas une politique de long terme : il faut modifier les infrastructures et agir sur la demande pour éviter ces restrictions. Même si elles touchent des dizaines de milliers de personnes chaque été, les coupures d'eau au robinet restent assez exceptionnelles dans notre pays. En revanche, celles pour l'irrigation ou l’industrie, et plus généralement les activités économiques, sont beaucoup plus fréquentes.
Pouvez-vous chiffrer les pertes pour l’économie ?
Pour la sécheresse de 2022, les coûts avaient été évalués à 5,6 milliards d’euros, dont 500 millions pour l’agriculture. La ministre de la Transition écologique a évoqué, pour cet été, entre 10 et 15 milliards d’euros. Tous les secteurs ne sont pas impactés à la même échelle. Un exemple : une usine soumise à des restrictions peut ralentir temporairement sa production puis la rattraper par la suite. L’agriculteur, s’il ne peut pas arroser ses plantes pendant une semaine, va perdre une partie de ses cultures. Il n'y a pas de rattrapage possible.
Le pays entre-t-il dans un nouveau régime hydrique ?
Ce qui était très exceptionnel dans la deuxième partie du XXe siècle devient quasiment annuel depuis les années 2010. C'est une érosion lente, avec des situations en apparence paradoxales mais très caractéristiques du réchauffement climatique : des précipitations intenses en hiver, de longues sécheresses en été. Nous changeons aussi de régime car l'eau disponible pour nos usages diminue tendanciellement : elle a baissé de 14 % depuis les années 1990, et nous perdrons encore 20 % à horizon 2050. L'offre baisse, il faut donc stabiliser ou diminuer la demande. Sinon certains territoires vont connaître des phénomènes de rareté très marqués.
Cela va-t-il entraîner davantage de conflits d'usages ?
Bien sûr. Les conflits d'usages gardent une dimension très politique : chaque usager met en avant la légitimité et l'importance économique de son activité. Le problème, c'est que les pertes économiques sont immédiatement visibles, alors que les coûts supportés par les écosystèmes ou par la ressource en eau apparaissent souvent plus tardivement. On se souvient tous de Sainte-Soline, mais on sous-estime le nombre de "mini Sainte-Soline" disséminées en France, notamment dans les territoires ruraux, où les tensions sont fortes entre agriculteurs, élus locaux et population. J'ai le sentiment qu'il y a un risque de type "gilets jaunes" autour de l'eau. Les citoyens sont exaspérés de voir les pollutions aux pesticides et aux nitrates. Ils souhaiteraient être davantage consultés sur cette question qui les touche profondément.
D’autant qu’à mesure que la ressource se raréfie, de nouveaux besoins émergent : le développement des data centers, l'électrification et, côté agricole, la tentation croissante de stocker et d'irriguer face à des pluies toujours plus incertaines. En toile de fond, un conflit idéologique persiste entre ceux qui défendent des solutions technologiques et ceux qui prônent la sobriété.
Ne faut-il pas faire les deux ?
Absolument. La performance est nécessaire pour rendre la goutte d'eau plus efficace. Le taux de fuites dans les réseaux d'eau potable est estimé à 20 %. Soit mille milliards de litres perdus chaque année. C'est du gâchis. Nous devons réutiliser les eaux usées dans l'industrie ou les logements - par exemple l'eau de la machine à laver pour alimenter les toilettes. Faire de l'irrigation de précision. Restaurer les zones humides et les sols pour qu'ils résistent mieux aux sécheresses. Le volet sobriété est, lui, plus politique, puisqu’il impose une hiérarchie des usages. De distinguer l’essentiel du superflu. Tout le monde est d'accord pour dire que boire et cuisiner compte plus que remplir une piscine. Mais cette hiérarchie des usages ne se reflète toujours pas dans le prix de l’eau.
La situation actuelle peut-elle casser ce mythe d'une eau abondante en France ?
Je l'espère. La France a réussi à créer une infrastructure de grande qualité - ses canaux, ses barrages, son réseau d'eau potable et d'assainissement - qui a amené la ressource absolument partout, jusque dans des zones qui seraient plus arides sans. Nous avons ainsi fondé notre société sur le mythe de l'eau abondante, car elle arrive toujours au robinet. Même les restrictions passent presque inaperçues, tant les coupures économiques sont temporaires et notre mémoire relativement courte.
Nos institutions de l'eau sont souvent citées en exemple dans le monde. Elles ont été conçues pour développer l'accès à l'eau potable et à l'assainissement. Sauf qu’elles ont été pensées pour gérer l'abondance et non la rareté. Il est l’heure de les réformer pour sortir, une fois pour toutes, de cette vision de l'eau comme une ressource acquise.
Comment sommes-nous passés du statut de précurseur à ce manque d'anticipation et d'adaptation ?
La France a longtemps bénéficié d'une ressource en eau relativement abondante et répartie sur l'ensemble du territoire. Nous n’avons jamais été confrontés au niveau de stress hydrique de l'Espagne ou du Maroc. Je pense que nous avons été un peu trop optimistes en restant axés sur la gestion de l'offre. Il faut aujourd’hui se poser la question de la diminution de la demande. Notre tradition hygiéniste nous a aussi fait prendre du retard sur certaines innovations bien maîtrisées, comme la réutilisation des eaux usées traitées : 14 % en Espagne, contre 1 % chez nous. Et puis notre démocratie de l'eau, certes louée à l'étranger, a également ses défauts : elle penche souvent en faveur des acteurs économiques grâce à leur lobbying, au détriment des citoyens et des écosystèmes.
Une loi d'urgence agricole a été adoptée par le Parlement au début de l'été. Dans nos colonnes, Thierry Burlot, président du Cercle français de l'eau, estimait qu'il n'y avait pas de meilleure façon pour relancer la bataille de l'eau en France. Partagez-vous son avis ?
La loi d'urgence agricole a quelque chose de particulier : elle parle beaucoup d'eau. Ce qui montre à quel point les agriculteurs la voient comme un élément essentiel à s'approprier pour assurer la production. Ce n’est pas une critique à leur égard : la souveraineté alimentaire est fondamentale, et il n'existe pas d'autre solution qu'arroser une plante pour qu'elle grandisse. Je comprends que certains syndicats agricoles défendent le stockage artificiel. Le problème, c’est que la loi ne parle que de cela : retenues collinaires, mégabassines. Il n’y a aucun équilibre avec du stockage naturel. Ni aucune mention d’agroécologie, pourtant pratiquée en France, et qui vise à prendre soin des écosystèmes. Cette loi crée une opposition stérile entre agriculture et environnement, alors que l’enjeu est de produire des biens alimentaires sans détruire la planète.
Ce contexte de crise a au moins le mérite de replacer le sujet de l'eau dans le débat. Gabriel Attal a récemment proposé la création d'un ministère dédié, et Jean-Luc Mélenchon la création d'éco-régions, calquées sur les bassins-versants. Que pensez-vous de ces propositions ?
Je défends l’idée d’un ministre de l’eau dans mon dernier livre. Beaucoup de politiques et de hauts fonctionnaires en ont une vision plutôt négative, mais cela permettrait des arbitrages internes. Car l’eau est actuellement éclatée entre les ministères de l'Agriculture, de la Transition écologique, de l'Intérieur, de l'Économie et de la Santé, qui s'opposent souvent sans réussir à s'accorder sur une priorisation. Or elle devrait être la suivante : l’eau potable de qualité, la santé et la salubrité publique, la sécurité civile, la préservation des écosystèmes, puis les activités économiques. C'est d'ailleurs la hiérarchie prévue par la loi, qu’il convient d’appliquer.
Avec les éco ou bio-régions, beaucoup de partis de gauche comme de droite défendent l’idée de gérer les politiques publiques en fonction des ressources naturelles. Ce n’est pas une mauvaise proposition, la nature ne respecte pas les frontières administratives, mais cela signifie un profond bouleversement de notre obligation territoriale. La nature ne respectant pas les frontières administratives, certaines bio-régions seraient donc forcément internationales. On le voit déjà au sein même du pays, avec des fleuves partagés entre régions. La gestion par bassin n’empêche pas de très fortes problématiques de solidarité entre l'amont et l'aval. Je pense qu'il faut surtout recréer du dialogue. Dans toutes les strates.





