Si j’avais su que c’était si bête, j’aurais emmené les enfants, par Christophe Donner
Musée de l’Orangerie, 24 mars 2026. La carriole du Père Junier, 1908, Henri Rousseau. La première fois que j’ai vu ce tableau accroché dans un musée, je n’en suis pas revenu. Il trônait au-dessus du buffet du salon salle à manger de ma grand-mère de Sceaux. Je le croyais disparu à la suite de tous ces déménagements, et je le retrouvais là, dans ce grand musée américain !
J’ai grandi avec ce cheval blanc attelé à une carriole transportant toute la famille Gorce, le père tenant les rênes, son fils à ses côtés, trois femmes à l’arrière, dont une petite fille en robe blanche avec des couettes attachées par des rubans bleus, et trois petits chiens, l’un d’eux se tenant étrangement immobile, sous la carriole. Car tout est étrangement immobile dans ce tableau, ils posent pour le peintre, ou pour le photographe qui aura donné la photo au peintre, et surtout ils sont tous morts. Déjà, à mon époque, ils étaient tous morts, je regardais des morts. Au premier plan, le trottoir semble indiquer la ville, mais tout est désert en arrière-plan, comme notre parc de Sceaux quand on le traversait, à certaines heures. Ma grand-mère habitait en bordure du Parc, elle me racontait que ses grands-parents se rendaient au marché en carriole pour vendre leurs fromages. Je n’ai pas jamais eu une connaissance très précise de la généalogie de cette branche-là de ma famille, le tableau suffisait à nourrir un imaginaire mélancolique. Nostalgie d’un temps que je n’avais pas connu, un temps merveilleux où on voyageait à cheval, mais où l’on était mal habillé, je trouvais, et où l’on n’avait pas l’air de beaucoup rigoler. On continuait de ne pas rigoler des masses chez ma grand-mère de Sceaux. Elle était veuve à cause de la guerre. Quand je repense à l’ambiance qui régnait chez elle, je me demande si le tableau n’en était pas en partie responsable.
Bien des années plus tard, en 1985, devenu adulte, voyageur, estimant de mon devoir de m’intéresser à l’art et jouant à aimer ça, longtemps après que ma grand-mère ait été expulsée de sa maison donnant sur le Parc de Sceaux, quand je suis pour ainsi dire tombé nez à nez sur ce tableau, tellement familier, le portrait de ma famille traversant le parc de Sceaux en voiture à cheval, accroché au MoMA de New York en 1985, j’en suis resté coi. Surpris par un bonheur qui me téléportait des années en arrière, de nouveau aspiré par son étrangeté, l’ambiance qui régnait chez ma grand-mère de Sceaux, ses odeurs, ses craquements, ses mystères, et les raisons introuvables du malaise des dimanches soir quand j’attendais que mes parents viennent me récupérer, redoutant en même temps de devoir abandonner ma grand-mère, la laisser seule en compagnie de ses morts.
Avant de m’approcher du tableau, de me pencher pour lire le cartel, j’avais compris ce qu’il en était. La désillusion ne m’a pas déçu ni vexé, ça ne changeait rien, mais rien du tout, j’avais été durant toute mon enfance, envoûté, bercé, instruit, hypnotisé, accessoirement berné par une copie, peut-être même une simple reproduction, mais encadrée, et sous-verre. Le temps avait gommé les différences entre l’original, celui de mon souvenir, et ce tableau impeccablement restauré, qui prétendait représenter la carriole de ce Père Junier. Ils peuvent bien l’appeler comme ils veulent, j’ai pensé, ils ne comprendront jamais rien à ce tableau, ne pourront jamais savoir ce que c’est que d’avoir été le descendant d’une famille de fromagers traversant le parc de Sceaux dans une voiture à cheval.
Comme Cocteau à qui j’ai emprunté le titre de cette chronique, Picasso aimait inventer des bons mots. Ainsi a-t-il raconté que "le douanier Rousseau" lui aurait dit : "Nous sommes les deux plus grands peintres de notre temps ; toi dans le genre égyptien, moi dans le genre moderne." De son côté, Guillaume Apollinaire a reproché à Henri Rousseau son manque de culture générale et son ingénuité : "On sent trop ce qu’elle a de hasardeux et même de ridicule."
Ils l’ont tous pris de haut, ces messieurs de l’avant-garde, n’empêche qu’il est encore là, au musée de l’Orangerie, et jusqu’au 20 juillet. Si vous saviez comme c’est beau, vous y emmèneriez les enfants.





