Comment s’y repérer dans les 461 titres de la rentrée ? Nous avons déjà parlé de quelques stars, telle Amélie Nothomb. Place à d’autres auteurs, certains confirmés (Camille Pascal), d’autres encore jeunes (Boris Bergmann, David Djaïz ou Esther Teillard), dont les livres nous ont particulièrement plu.
Minotaure, de Boris Bergmann
Un labyrinthe filial
Vous en avez soupé des livres sur les pères et les mères (la tendance lourde des dernières années) ? Ne jetez surtout pas le bébé avec l’eau du bain : dans Minotaure, Boris Bergmann parvient à renouveler le genre avec une originalité, une énergie et une grâce peu communes. Son histoire ? En 1992, il naît sans père. Sa mère, qui travaille pour l’association Aides, le fait grandir au milieu de ses copains, parfois malades du sida – ceux que Bergmann appelle avec affection ses "pères pédés". Mais un jour, à 22 ans, il n’en peut plus : il veut confronter celui qui a abandonné sa mère quand elle était enceinte, un homme marié qui, incroyablement, est… le psy de la famille.
Minotaure est un récit autobiographique saisissant. Son géniteur étant pris de panique à l’idée qu’un enfant illégitime fasse exploser sa vie bourgeoise, Bergmann décide de jouer avec lui. Par sa compagne de l’époque, il rencontre l’homme politique et avocat Francis Szpiner, qui va se charger de sa défense – Szpiner est, dans le livre, un personnage burlesque absolument génial. La veulerie du père, qui s’estime victime d’un viol à l’envers (il n’avait pas "consenti" à ce que sa maîtresse garde leur enfant) fait froid dans le dos… Que donnera le test de paternité ? Jusqu’où ira Bergmann dans ses poursuites ? Plus tard, sa nouvelle petite amie tombe gravement malade. Il doit lui donner un rein s’il veut lui sauver la vie. D’abord réflexion sur la paternité et la filiation, Minotaure devient alors une sorte de rêverie quasi mythologique sur le pouvoir de l’amour et le sens du "don, de l’abandon et du pardon". Le père de Bergmann ne l’a jamais reconnu ? Réparons cet impair. L’ADN littéraire a parlé : dans la famille des écrivains, il est de la race des meilleurs. Louis-Henri de La Rochefoucauld
Minotaure, par Boris Bergmann. Albin Michel, 243 p., 20,90 €.
La Hantise, de Jean-Philippe Toussaint
Les espions du Berlaymont

Le Belge Jean Detrez ne se plaint pas, il se morfond dignement. Fonctionnaire au Centre commun de recherche, un laboratoire paresseux de l’Union européenne, il regrette vaguement sa deuxième femme quand son père, grand bourgeois ayant accompli une éminente carrière bruxelloise, meurt. Il est alors approché par un lobbyiste, John Stravopoulos, travaillant pour la Chine, qui lui donne rendez-vous dans le bar d’un grand hôtel. Quand celui-ci le quitte, Jean Detrez ramasse sur la moquette une clé USB noire. Elle contient des milliers de données qui mettent à jour une vaste fraude aux aides au développement et de manœuvres emberlificotées des services secrets bulgares. Le lobbyiste a-t-il laissé tomber la clé par mégarde ? Ou voulait-il le piéger ? Ces données sont-elles exactes ?
Le narrateur de La Hantise, l’excellent nouveau roman de Jean-Philippe Toussaint nous conduit au cœur d’une intrigue palpitante doublement servie par la combinaison d’une écriture minimaliste et d’un rythme trépidant. Car les événements s’enchaînent. Qui est Yolanda Paul, la magnifique célibataire dont Jean tombe amoureux alors qu’elle travaille pour Stravopoulos ? Qui a volé son ordinateur en glissant sa main sous la porte des toilettes du Dalian Yuan Hotel ? Peut-il faire confiance au taciturne journaliste de Mediapart qui l’assure vouloir dénoncer le réseau de corruption ? Et que cache le réseau secret De Witte Zwaan, dont les réunions dans un hôtel de Bruges attirent d’éminents ambassadeurs ? Personnages fascinants, mystères et faux semblants, le lecteur suit, le cœur battant, les péripéties du quadragénaire, devenu bien malgré lui lanceur d’alerte maussade. Un génial roman d’espionnage. Emilie Lanez
La Hantise, par Jean-Philippe Toussaint. Minuit, 285 p., 22 €.
Le Bal des foudroyés, de Camille Pascal
Le Roi-Soleil se lève aussi
Les étés caniculaires à Fontainebleau annonceraient-ils de grands bouleversements en France ? En 1661 déjà y régnait une "chaleur de forge", raconte Camille Pascal dans Le Bal des foudroyés. Tandis que Mazarin, sur son lit de mourant, n’en finit pas de réécrire son testament, s’engage la plus féroce des luttes pour le pouvoir. Le scandale va-t-il éclater ? Il n’y a plus un sou dans les caisses du Royaume. Son Éminence a amassé un trésor colossal sur le dos du peuple. Fouquet et Colbert se verraient bien à la place du calife. Aussi corrompu que le cardinal, le surintendant des Finances manigance et espionne. Gardien des secrets, Colbert se passe la main sur les yeux "pour cacher des larmes qui ne coulaient jamais". "Tout ira bien à force de mal aller…", soupire Anne d’Autriche. Elle tremble pour le salut de son fils, Louis, absorbé par ses parties de colin-maillard licencieuses. Ce "jeune fat" n’a aucun goût pour les affaires politiques, jurent les intrigants. A 22 ans, le futur Louis XIV n’a que mépris pour ces "fâcheux". Un grand feu d’artifice se prépare à Fontainebleau, dont le bouquet final marquera sa prise absolue du pouvoir. Son règne personnel doit annoncer un nouvel âge d’or. Sonner le glas de la Fronde, dont l’égérie, la duchesse de Chevreuse, hante encore les salons.
Au sommet de son art, Pascal nous raconte cette royale saignée. Ne s’encombrant plus des bavardages de cour, son péché mignon, il s’en tient à son sujet : le pouvoir, tel qu’il se conquiert et tel qu’il s’exhibe. On ne manquera pas de comparer son Bal des foudroyés à Fouquet ou le soleil offusqué, le bijou de Paul Morand. La France de 1661 que croque Camille Pascal ressemble furieusement à celle de 2026. Il y a quelques semaines, la forêt de Fontainebleau a brûlé. Comme le présage d’un autre coup d’État ? Sébastien Le Fol
La Bal des foudroyés, par Camille Pascal. Robert Laffont, 288 p., 22,50 €.
La Méthode, de David Djaïz
Quand la "décanisation" annonce le pire
Énarque et normalien passé par le Haut-Commissariat au Plan, David Djaïz s’est fait connaître par des essais… méthodiques sur la crise du modèle républicain ou la transition écologique. Rien ne nous préparait au choc de son premier roman, qui revient sur un épisode historique méconnu : l’extermination d’une centaine de milliers de chiens errants dans les rues de Constantinople, en 1910. Le "héros" est un personnage réel, Paul Remlinger, microbiologiste venu sur les rives du Bosphore pour fonder l’institut antirabique. Quand un bureaucrate local lui demande d’imaginer un protocole pour se débarrasser des chiens sauvages, ce pasteurien tente de résoudre le problème de la façon la plus rationnelle possible, et développe l’idée de petites chambres à gaz...
A travers ce personnage ambigu, David Djaïz montre comment la science peut se mettre au service d’une logistique déshumanisante au nom du progrès et de l’hygiène. On masque le pire derrière un vocabulaire technique ("décanisation", "relocalisation", "valorisation" des cadavres…). La Méthode évoque aussi finement le crépuscule de l’Empire ottoman, que veulent moderniser les Jeunes-Turcs, nationalistes avides de purification, sous la houlette de Talaat Pacha. A leurs yeux, les chiens de Constantinople, qui ont fait la joie de voyageurs occidentaux comme Pierre Loti, sont le symbole d’une Turquie arriérée. David Djaïz ne force jamais le trait, mais cet épisode canin est dépeint en laboratoire des tragédies à venir, à commencer par le génocide des Arméniens, planifié par Talaat Pacha. En 2024, Recep Tayyip Erdogan a fait voter une loi autorisant l’euthanasie de chiens des rues. L’Histoire est un éternel recommencement. Thomas Mahler
La Méthode, par David Djaïz. Stock, 251 p., 20,50 €.
Choses que je croyais perdues, de Clémentine Mélois
La rupture mode d’emploi

Venant de se séparer du garçon avec lequel elle était depuis sept ans, une jeune femme doit faire ses cartons. On va la suivre pendant deux jours, emballant ses affaires dans du papier journal, à la fois nostalgique et prête à sourire "dans ce décor en cours de démontage". Ce point de départ minimaliste aurait pu donner lieu à un texte aussi plat qu’une chanson de Bénabar. C’était sans compter sur le talent et même la magie de Clémentine Mélois, qui sait redonner son mystère au quotidien.
Choses que je croyais perdues se lit dans le même état comateux qu’une flânerie de Modiano, avec de l’humour en plus. On navigue dans la tête et les souvenirs de la narratrice, suivant un flux de conscience qui saute du coq à l’âne, de moments de son couple et d’autres de sa vie à elle. Certains critiques oseront un parallèle avec Virginia Woolf. Il serait plus juste de citer les deux Georges, Perec et surtout Perros – l’auteur d’Une vie ordinaire, auquel Clémentine Mélois a emprunté le titre de son livre. Ça commence par une description d’un verre à moutarde, et c’est parti pour 163 pages d’état de grâce, la romancière étant capable de digressions sur la Sainte-Chapelle, les dinosaures et tout un tas de sujets. Saviez-vous que le Bluetooth tire son nom du roi viking Harald Ier, dit "Harald à la dent bleue" ? D’autres passages sont plus triviaux, mais non moins drôles. En rangeant sa penderie, madame retrouve des vêtements immettables : "Je pourrais avoir envie de me déguiser en Arlette à Malibu avec mon maillot rouge." Cette suite de récit enchâssés se termine par un morceau de bravoure consacré… à un rouleau de Sopalin. La prochaine fois que quelqu'un nous quittera, on aimerait qu’elle ait autant de tendresse que Clémentine Mélois. Louis-Henri de La Rochefoucauld
Choses que je croyais perdues, par Clémentine Mélois. Gallimard, 163 p., 19 €.
La Rédemption, de Jean-Noël Orengo
Le bon Drieu sans confession
Etrange cas que celui de Pierre Drieu la Rochelle, qui se suicida en 1945 sans avoir cherché à racheter sa réputation. C’est en grande partie un maudit, estampillé collabo, mais sa mémoire perdure. La Pléiade que lui avait consacré Gallimard en 2012 s’était vendue à près de 15 000 exemplaires. Si son roman Le Feu follet avait été un four à sa sortie en 1931, son adaptation par Louis Malle en 1963 (avec un Maurice Ronet magnétique) a assuré à Drieu une certaine éternité. Avec La Rédemption, Jean-Noël Orengo reprend le flambeau et, sans occulter la part d’ombre de l’écrivain, lui rend aussi à juste titre sa part de lumière.
La vie de Drieu ne se limite pas à la Seconde Guerre mondiale. Né en 1893, il se marie en 1917 avec Colette Jéramec, une jeune fille d’origine juive. Leur union fait pschitt : dès 1921, c’est fini. Drieu court les bordels et, gigolo dans l’âme, est l’amant de femmes riches, dont l’épouse de Louis Renault. Puis c’est l’Occupation. De par ses écrits antisémites, Drieu est en odeur de sainteté auprès d’Otto Abetz. Il est bien à l'abri. Mais, en 1943, il apprend que Colette et les deux enfants qu’elle a eus avec un autre mari ont été arrêtés et envoyés à Drancy, en attendant pire. Vingt ans après, Drieu demeure fidèle à son ancienne femme : il intervient pour la sauver, elle et sa famille. L’angle du livre d’Orengo tient en une phrase (page 306) : "On peut être un socialiste-fasciste et un type bien, et on peut être un Sartre et un salaud." Contrairement à tant d’écrivains moralisateurs aux vies privées plus que douteuses, Drieu n’a jamais voulu se donner le beau rôle. Il préféra brûler ses vaisseaux. Il n’était pas inutile de rappeler que cet homme insaisissable et ambigu avait au fond une âme noble. Louis-Henri de La Rochefoucauld
La Rédemption, par Jean-Noël Orengo. Grasset, 413 p., 24 €.
Fuck Circus, d’Esther Teillard
Bad boys de Marseille
Fuck Circus se passe dans une ville méditerranéenne qui, si elle n’est jamais nommée, ressemble beaucoup à Marseille, dont est originaire Esther Teillard. Une jeune fille rêveuse et gouailleuse, qui aime aussi bien Emmanuel Bove que Jean-Luc Le Ténia, vient de se faire larguer par son compagnon. Elle erre dans les rues, où elle croise pas mal de gros lourds – et de cagoles qui ne valent pas mieux. Compliqué de se retrouver dans un clip du rappeur Jul quand on est une esthète. Se laissant guider par ses pas, notre héroïne entre dans un bar nommé Le Mythe. Elle n’a encore rien vu.
La suite est un huis clos déjanté qui se déroule le temps d’une nuit, comme jadis Vacances dans le coma de Frédéric Beigbeder. La faune n’est pas la même : on croisait chez Beigbeder des jeunes BCBG trash, ici c’est plus bigarré. Au milieu des mauvais garçons, qui ne sont pas ceux que l’on croit, un bourge émerge : Ambroise, qui se prétend descendant de Chateaubriand (lequel, dans la vraie vie, n’a pas eu d'enfants). Ce dandy noctambule a des théories sur tout. Il n’a en revanche visiblement pas lu la Vie de Rancé, ce livre tardif d’un Chateaubriand assagi. A un moment de la soirée, muni d’un fusil de chasse, il prend l’assistance en otage… Quelqu’un sortira-t-il vivant du Mythe ? Plus qu’à l’amusant Yannick de Quentin Dupieux, Fuck Circus fait penser au tétanisant Climax de Gaspar Noé, où une fête virait au cauchemar. Après Carnes, qui l’avait révélée l’année dernière, Esther Teillard, 25 ans, confirme tous les espoirs que l’on peut placer en elle. Espiègle, drôle quand elle se moque de notre époque, elle rappelle plus Colette que certains jeunes de sa génération. S’enfermer quelques heures au Mythe est une saine alternative à nos soirées tisane… Louis-Henri de La Rochefoucauld
Fuck Circus, par Esther Teillard. Grasset, 217 p., 19 €.
Un canon de chambre noire, d’Enrique Vila-Matas
Humains après tout
Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? La question posée par Philip K. Dick en 1968 irrigue depuis près de soixante ans la littérature de science-fiction. Le dernier ouvrage d’Enrique Vila-Matas ne fait pas exception. Avec Un canon de chambre noire, l’écrivain espagnol s’empare à son tour du motif de l’humanisation de la machine. Dans une Barcelone d’un futur indéterminé, des androïdes devenus trop humains ont été mis à la casse. Le narrateur, Vidal Escabia – dont on ignore s’il est homme ou robot –, préfère se tenir éloigné de ces considérations. Il se consacre à la tâche que lui a laissée son mentor et ami, l’écrivain raté Altobelli : construire un canon littéraire, sorte de bibliothèque alternative, à partir des exemplaires qu’il lui a légués. Petit ouvrage pétri de références, le livre de Vila-Matas est aussi introspectif que savant. Chaque tour dans la chambre noire amène le lecteur aussi bien vers les romans de Robert Musil que vers les poèmes de Lope de Vega. Escabia, lui, apprécie autant la littérature de la Renaissance italienne que les textes des critiques d’art contemporain américains.
Escabia se sert de sa bibliothèque autant pour fuir sa solitude que pour l’éclairer – son ami parti, la seule personne qui le relie au commun des mortels est sa fille unique, Ryo. Son dialogue intérieur mêle l’érudition d’un Umberto Eco – l’art comme jeu de piste – à l’émotion d’une Emily St. John Mandel – l’art comme planche de salut. Chez tous trois, la littérature sert de grille de lecture pour mieux comprendre la réalité. Chez Vila-Matas, pas de francs-maçons ou de fin du monde, comme dans les livres des deux autres écrivains. La littérature devient ici l’instrument de la quête intérieure du narrateur – et c’est tout aussi jubilatoire. Alexandra Saviana
Un canon de chambre noire, par Enrique Vila-Matas. Trad. de l’espagnol par Claude Bléton. Actes Sud, 192 p., 21,80 €.
Racontez-moi tout, d'Elizabeth Strout
Une année dans le Maine
Depuis Amy et Isabelle (1998), Elizabeth Strout construit une comédie humaine sur des vies banales localisées dans des petites villes toutes aussi banales du Maine. Une œuvre, fait rare, plébiscitée par les critiques comme par les lecteurs, couronnée par le prix Pulitzer (et une adaptation en mini-série) pour Olive Kitteridge (2009). Tel un "Justice League" des héros ordinaires, Racontez-moi tout réunit ses trois personnages fétiches : l’acariâtre Olive Kitteridge, désormais nonagénaire, l’avocat Bob Burgess et l’écrivaine Lucy Barton. Un meurtre, celui d’une vieille dame, sert de vague intrigue, mais ce qui intéresse Elizabeth Strout, c’est l'énigme humaine. Avec une économie de moyens, elle évoque à travers une kyrielle d’histoires qui s’intriquent le temps qui passe, les névroses familiales qui ne passent jamais, les couples qui se défont ou qui tiennent, les tragédies de l’existence comme ses petites récompenses… On est à la limite du sentimentalisme, mais un silence ou un "je t'aime" qui ne se prononce pas évitent de tomber dans le soap provincial.
Comme d’habitude, Elizabeth Strout illustre avec grâce quelques vérités fondamentales : nous ne connaissons jamais vraiment les autres et le contrôle que nous avons sur notre propre vie est très aléatoire. Racontez-moi tout est sans doute aussi un chant du cygne. Paru cette année en anglais et salué comme "le premier grand roman sur l'Amérique de Trump", The Things We Never Say introduit un nouveau personnage, un professeur d’histoire, et se délocalise dans le Massachusetts, afin de mieux décrire un monde de plus en plus divisé. T. M.
Racontez-moi tout, par Elizabeth Strout. Trad. de l’anglais par Pierre Brévignon. Flammarion, 359 p., 22,90 €.
Quand vient la tempête, de Karen Russell
Quand l'Amérique mordait la poussière
Pour son premier roman depuis le remarqué Swamplandia en 2012, Karen Russell s’attaque à un monument de la mythologie américaine : le Dust Bowl. Cette série de tempêtes de poussières, associée à la Grande Dépression, a inspiré romanciers (John Steinbeck), photographes (Dorothea Lange), musiciens (Woody Guthrie), scénaristes de télévision (la formidable série La Caravane de l’étrange) et même Christopher Nolan dans Interstellar. Karen Russell restitue cette époque sous le prisme du réalisme magique, tout en se basant sur une forte documentation. Nous sommes dans le Nebraska, dans la petite ville d’Uz. Le roman débute avec le "Black Sunday" du 14 avril 1935, quand un blizzard noir détruit les cultures, ravage le bétail et transforme des agriculteurs endettés par la mécanisation de leur travail en réfugiés climatiques. Il alterne entre quatre narrateurs principaux : une "sorcière des prairies" capable de garder en dépôt les souvenirs indésirables des gens, un fermier dont les cultures restent miraculeusement vertes, sa nièce obsédée de basket-ball et une photographe dont l’appareil voyage dans le temps. Tous tentent de comprendre les origines de cette tragédie. Epique et biblique, cette fiction fait du Dust Bowl un châtiment divin pour l’extermination des populations autochtones qui pratiquaient, elles, une agriculture raisonnée. Si le message écologique et anti-raciste peut être trop soutenu, le souffle de l’écriture de Karen Russell fait vite s’envoler les réticences.
Quand vient la tempête, par Karen Russell. Trad. de l’anglais par Karine Lalechère. Albin Michel, 475 p., 23,90 €.




