Vous voyez bien que vous voyez mal. Non, Raphaël Glucksmann n’est pas encore candidat à l’élection présidentielle. Il l’est certes beaucoup plus qu’hier, en déclarant dimanche 23 août sur TF1 : "Je suis candidat à la présidentielle, pour la gagner, pour changer la France". Le candidat Place Publique promet ainsi "un plan de sauvetage de l’école publique sur cinq ans", l’augmentation de la "rémunération des travailleurs en taxant les 1 % d’héritages les plus gros". Il veut aussi être le "président de l’urgence écologique".
Mais cet exercice de performativité, lesté de la solennité d’un 20 Heures dominical, n’y fera rien. Il est candidat, pour l’heure, à la primaire socialiste à l’automne : il affrontera les députés socialistes Jérôme Guedj et Philippe Brun, déjà déclarés, peut-être Ségolène Royal, et probablement son meilleur ennemi, le premier secrétaire du Parti socialiste Olivier Faure. "Si, à la rentrée de septembre, tu es à 15 % dans les sondages, l’affaire est pliée", lui promettaient quelques socialistes avant l’été. Sa participation à la compétition interne raconte également sa difficulté à bâtir un discours autonome et fort, susceptible de rallier gratuitement les socialistes.
Là réside alors le problème de Raphaël Glucksmann. Retrouver l’oreille des Français après une précampagne laissée en friche à l’été, rattrapé par ces questions boutiquières qui l’ont souvent agacé. "Je suis contre la primaire, car quelques milliers de personnes dicteront la position de la gauche", confiait l’ancien essayiste en privé. L’homme, qui admet volontiers ne pas parler "le langage de la gauche militante", qui moque ces chefs à plume déconnectés de leur base électorale, et escomptait obtenir le soutien du PS sans passer par la case primaire en étant le candidat naturel de son camp, a été rappelé à une cruelle réalité. "Il n’existe aucun monde où tu es notre candidat sans le vote des socialistes", a fini par lui répéter son camarade bruxellois Pierre Jouvet, le bras droit d’Olivier Faure. Glucksmann face à lui-même.
Un choix motivé par l’évidence et l’esprit de revanche
Il réservait sa réponse pour la fin des vacances. Il a passé l’été à songer à son destin, quand ses ouailles, elles, discutaient des conditions de la primaire avec leurs homologues socialistes. Une compétition taillée à sa mesure, réservée aux seuls membres à jour de cotisations du PS et de Place publique, et aux électeurs s’acquittant de 15 euros, bien que le montant fasse encore débat. Qu’importe, l’éventualité de sa participation n’a pas suscité l’unanimité, sans pour autant faire de vagues. Le député Place publique Sacha Houlié y a toujours été farouchement opposé, lui qui voit là une perte de temps, d’argent, peut-être de crédit politique.
Mais Glucksmann a pris sa décision, un choix motivé par l’évidence et l’esprit de revanche. "Il pense que c’est nécessaire, qu’il doit le faire, d’abord pour mettre la main sur l’argent et l’appareil. Ensuite, il met un point d’honneur à montrer aux socialistes qui le trouvent ‘nul’ que lui aussi peut faire les fêtes de villages, le tour des fédés PS et être meilleur qu’eux sur ce terrain", confie l’un de ses amis. Un message destiné, entre autres, aux soutiens d’Olivier Faure, potentiel concurrent à qui l’ancien essayiste a grillé la priorité, en déclarant sa candidature avant la rentrée politique des socialistes.
"Qu’il fasse pour le mieux." Jean-Luc Mélenchon est-il sincère ou arrache-t-il les ailes des mouches sociales-démocrates en adressant ces encouragements à son presque-concurrent ? Le quadruple candidat, qui survole les études d’opinion à gauche, au point de pouvoir hypothétiquement se qualifier au second tour, observe le reste de la gauche décanter. La candidature de Raphaël Glucksmann sied parfaitement aux lieutenants insoumis, jurent-ils. "Il a l’avantage de la sincérité, il ne fait pas semblant. J’ai envie de faire une présidentielle face à lui", affirmait, il y a quelques mois en petit comité, Manuel Bompard, le coordinateur du mouvement.
Enfin. L’eurodéputé Place publique, qui a construit son identité politique depuis deux ans sur l’opposition frontale et morale à La France insoumise, imaginait-il son adversaire à bâbord si haut ? "Le seul truc pour le rattraper, c’est de publier en gros les sondages de second tour avant le premier tour", a-t-il dit un jour. "Il ne comprend pas que Mélenchon ne soit pas totalement discrédité à gauche, c’est une erreur de lecture très profonde", confie un intime. En cas de victoire à la primaire, "il n’y aura plus jamais d’accord avec Jean-Luc Mélenchon", promet-il, en engagement qu’il aurait aimé inscrire dans la charte des valeurs de la compétition interne. Olivier Faure s’y est opposé.
Dans le marigot rose, les amis politiques de Raphaël Glucksmann s’attendent aux coups bas de la direction socialiste. Dans leurs pires cauchemars, certains craignent une primaire "dépourvue de force projective" pour leur poulain. Tapi dans l’ombre, François Hollande sera là, même s'il jure qu'il ne fera rien pour le faire trébucher. Mais - il l’a déjà confié à ses visiteurs - peut-être lui conseillerait-il, perfidement, "de se balader dans la rue", pour ainsi asseoir sa stature d’homme politique. Un peu plus proche des gens, quoi.





