C’est le livre que tous les candidats à la présidentielle doivent potasser, une cartographie de la société française aussi pointilliste que pop. Conçu par des disciples de Jérôme Fourquet et de Roland Barthes, fourmillant de données surprenantes et originales, Nous les Français (Robert Laffont, parution le 27 août) dresse un panorama souvent drôle, parfois inquiétant, toujours original, de nos concitoyens vus à travers leurs habitudes. On passe du vote RN à la pole dance, de l’épargne de précaution à l’achat d’un air fryer (une véritable phobie du gras s’est emparée de ce pays), ou du vélo-cargo au motocross, activité plus politique qu’on ne le pense généralement. Dirigé par Gérald Andrieu, l’ouvrage associe les textes de plumes brillantes (Jean-Laurent Cassely, Raphaël Llorca, Franck Dedieu, notre camarade Laureline Dupont, directrice adjointe à L'Express…), et des infographies élaborées par le data-analyste Mathieu Garnier.
Sous des airs d’inventaire à la Prévert avec 100 thèmes illustrés, Nous les Français est traversé par une question cruciale : qu’est-ce qui nous divise et qu'est-ce qui nous réunit encore ? Côté divisions, il y a l’embarras du choix. Prenez la distinction classique entre France des très grandes villes et le reste du pays, ce que le géographe Christophe Guilluy a baptisé "Métropolia" et "Péripheria". Dans les dix zones urbaines les plus importantes, qui regroupent environ 11 millions d’habitants et représentent seulement 1,2% de la superficie du pays, le revenu médian annuel en 2022 s’élevait à près de 24 000 euros, contre 22 000 euros pour le reste de la France. Surtout, entre 2011 et 2022, pratiquement la moitié des créations des postes ont eu lieu dans ces métropoles. Le nombre de salariés y a évolué de 11,5 %, contre 2,6 % en "Péripheria".
L'accrobranche fait reculer le RN
En zoomant sur les communes de moins de 1 000 habitants, on observe qu'aux élections européennes de 2024, celles dotées d'un bureau de poste enregistrent un score du Rassemblent national inférieur de 3,3 points par rapport à celles qui n’en ont pas. Un relais de poste situé chez des commerçants a un effet électoral bien moindre qu’un vrai bureau. Plus original : Gérald Andrieu a découvert que les villages qui ont un équipement du type accrobranche ou saut à l’élastique enregistrent un score moyen du RN de 31,5 %, contre plus de 40 % pour ceux qui n’en ont pas. A l’inverse, les petites communes avec instituts de beauté et onglerie ont un taux de vote RN moyen plus élevé.

La présence d'infrastructures de motocross ou de kart, comme celles de tir de ball-trap ou d'un boulodrome, est aussi corrélée avec un surplus de vote pour l’extrême droite. "Faites du saut à l’élastique, et vous ferez baisser le RN de 9 points", plaisante Gérald Andrieu, avant de préciser : "Ces équipements en disent surtout beaucoup sur les dynamiques des communes. Un circuit de motocross se retrouvera davantage dans des territoires plus ruraux, alors que des vias ferratas, des bibliothèques ou des psys seront plus présents dans des zones économiquement actives. En revanche, l’impact direct du bureau de poste est évident. On oublie trop souvent que c’est une mission de service public. Et les substituts, comme les points relais, ne fonctionnent pas à ce niveau."
Les tensions identitaires s’invitent jusque dans nos assiettes. Le livre compare ainsi la France de Master Poulet et celle du Canon français, deux noms qui ont récemment fait polémique. D’un côté, des poulets grillés halal servis très majoritairement en banlieue parisienne, de l’autre des banquets franchouillards avec un kilo de cochonnaille par personne, en préfectures et sous-préfectures. L’un coûte 7 euros, l’autre 79,99 au minimum. La "Nouvelle France" crousty et l’extrême droite qui ripaille ?
L'eau minérale, marqueur de défiance
Naïvement, on aurait pu penser que la course à pied, qui réunit 13 millions de Français au moins de manière occasionnelle, soit une activité fédératrice, ne nécessitant qu’une paire de chaussures. Raté. "Le principe du dépassement de soi et la nécessité de maîtriser son temps libre font du running (a fortiori du trail) une activité associée aux catégories supérieures. Comme si, désormais, l’affirmation d’un statut social élevé ne passait plus par l’oisiveté… mais par une dose de souffrance auto-infligée !", observe Jean-Laurent Cassely.
Même l’eau minérale est un révélateur des clivages. Plus de la moitié (52 %) des Français dit boire de l’eau en bouteille "tous les jours ou presque". Ce ne sont pas les catégories les plus aisées qui en consomment le plus, mais les ouvriers (58 %) et les titulaires de CAP ou BEP (60 %). Politiquement et géographiquement, c’est encore plus frappant. L’eau en bouteille consommée de manière quotidienne ne concerne que 37 % des électeurs écologistes, contre 63 % des électeurs de LFI et 64 % de ceux du Rassemblement national. C’est dans les Hauts-de-France où la proportion est la plus importante, s’élevant à 79 % ! Cet usage, qui représente quand même entre 500 et 900 euros par an pour une famille de quatre enfants, est ainsi un marqueur de confiance ou défiance dans les infrastructures publiques. Dans les Hauts-de-France, près de sept habitants sur dix disent douter de la qualité de l’eau du robinet.
Le vélo-cargo, ce punching-ball
Nous les Français passe aussi au crible quelques boucs émissaires de l’époque. A commencer par le vélo-cargo, nouveau punching-ball anti-bobo. "C’est un objet de reconnaissance pour eux qui en ont, et de moquerie pour ceux qui n’en ont pas", sourit Gérald Andrieu. Si leurs ventes se poursuivent au même rythme, la France aura environ 100 000 vélos-cargos supplémentaires tous les trois ans, de quoi faire craindre une invasion de ces breaks familiaux en version cycliste. "Le vélo-cargo est l’incarnation de ce que la novlangue nomme 'mobilités douces', mais qui ne font que générer des rapports durs entre utilisateurs."
Nous n’avons même plus peur d'une apocalypse commune. Au grand récit catholique de la fin des temps se sont substituées des eschatologies plus communautarisées, entre la catastrophe climatique privilégiée à gauche, le grand remplacement qui hante les électeurs d’Éric Zemmour et la petite dernière, l’apocalypse de l’IA, qui concerne prioritairement les diplômés et les professions intellectuelles, craignant d'être "grand-remplacés" par l'intelligence artificielle.
Les comédies fédératrices
Heureusement, des choses nous rassemblent toujours. A commencer par le rire. "On est un peuple rigolard et gueulard. Nous passons notre temps à nous geindre, mais avec humour", assure Gérard Andrieu. Une étude du think tank Destin Commun montre que les comédies sont surreprésentées dans les films que les Français aiment "voir et revoir". Il y a certes des différences générationnelles (La Grande Vadrouille domine chez les 65 ans et plus, Un p’tit truc en plus fait son apparition chez les 18-24 ans), mais Le Père Noël est une ordure traverse presque toutes les générations, tout comme Le Dîner de cons ou Les Bronzés font du ski. Dans les Zénith, les humoristes volent la vedette aux rock stars, tandis que cette profession, selon une étude de la fondation Jean-Jaurès, est vue comme celle "racontant le mieux les Français d’aujourd’hui", bien plus que les journalistes, les intellectuels et surtout les responsables politiques.

Côté musique, Gims et Vianney sont nos deux grands artistes œcuméniques. "Gims séduit les plus jeunes et Paris ; Vianney touche un public plus familial et plaît à la province. Mais il suffit de glisser une oreille dans une cour de récréation dans la capitale comme à des kilomètres du périph’ pour s’apercevoir que leurs chansons sont fredonnées avec la même ferveur", note Laureline Dupont.
L'UCPA, nouveau service militaire
Le vivre-ensemble s’est aussi trouvé un havre sportif : les centres UCPA, qui réunissent chaque année 130 000 adultes. Fondée en 1965 par le pouvoir gaulliste pour encourager les jeunes boomers à pratiquer des activités en plein air, cette association a résisté aux modes. Alors que les colonies s’effondrent et que le Club Med est monté en gamme, l’UCPA, toujours accessible y compris au ski, fait office de nouveau service militaire, mélangeant de jeunes adultes de tous les milieux. Soit "le dernier endroit où un technicien de chez Carglass partage une chambre avec un avocat d’affaires". On peut même poursuivre l'expérience si affinités, 8 % des participants ayant déclaré avoir fait une rencontre amoureuse.
Enfin, les Français seraient un peuple éminemment nostalgique. Les électeurs de Robert Ménard regrettent le bon temps des Gaulois, les lecteurs de Philippe de Villiers pleurent le Moyen-Âge chrétien, ceux d'Éric Zemmour auraient aimé connaître Napoléon, la génération X rêve de se replonger dans les couleurs criardes des années 1980, et tous sont orphelins des Trente Glorieuses, période supposée bénie du plein-emploi et de la télévision d'Etat.

Selon l’institut Ipsos, quand on demande aux citoyens de trente pays s’ils auraient préféré naître en 2025 ou en 1975, c’est la France où l’on retrouve la proportion de passéistes la plus élevée (57 %, contre 44 % en moyenne), sans doute l’effet Giscard d’Estaing. "Dans le débat public, on résume la nostalgie au "c’était mieux avant". Mais la nostalgie est un trait partagé par la majorité de la population, quelles que soient les orientations politiques. Il y a plus de nostalgie au sein de la droite, mais ce sentiment existe aussi chez les électeurs des écologistes, du PS, de LFI, ce que ces partis n’ont pas forcément compris. Il ne faut pas y voir un penchant réactionnaire, plutôt une inquiétude sur les temps présents, qui n’ont rien d’épanouissants", souligne Gérald Andrieu.
Débandade de la lecture
Pour alimenter cette nostalgie, Nous les Français met en lumière quelques évolutions marquantes. L’antiaméricanisme est désormais une valeur partagée de la gauche mélenchoniste à la droite gaulliste. 73 % des Français considèrent les Etats-Unis comme un allié "pas sûr", contre 30 % en 1994. En revanche, la culture américaine a colonisé les esprits comme les estomacs. Sur les douze longs-métrages les plus vus chaque année de 2021 à 2025, Hollywood truste 78 % des entrées. McDonald’s a quadruplé ses restaurants de 1998 à aujourd’hui. Coca-Cola représente la moitié de sodas sans alcool. "Nous sommes cependant l’une des nations qui mangent le plus sur place ", nuance Gérald Andrieu. "Même quand on se rend dans un fast-food, on reste anthropologiquement français. La commensalité est toujours importante. A l’inverse, alors qu’on prenait le café au comptoir, l’américanisation a fait qu’on consomme désormais son café en marchant, avec un gobelet fermé."
Loin de leur image de champions de la gaudriole, nos compatriotes sont de plus en plus abstinents. En 2024, la proportion de Français ayant eu un rapport sexuel au cours des douze derniers mois a atteint son plus bas niveau historique à 76 %. De quoi, comme l’a fait l’Ifop, évoquer un "quiet quitting sexuel". Parmi les facteurs, on retrouve la concurrence des écrans ou la décorrélation entre conjugalité et sexualité. En même temps, le libertinage connaît une vigueur nouvelle, sous l’impulsion notamment de la plateforme Wyylde. 7 millions de comptes auraient été créés ces dix dernières années, localisés à 90 % en France.

En cette rentrée littéraire, Nous les Français pointe également la chute de la lecture chez les cadres. Les CSP+ ne lisent plus en moyenne que 17 livres dans l’année, contre 26 en 2023, soit autant que les ouvriers et les employés. Alors qu’une bibliothèque volumineuse était un marqueur social de réussite, le livre a connu un déclassement manifeste. "Désormais, on range les livres par couleur, et même à l’envers, avec la tranche qui est plus jolie, sans le titre et l’auteur. Le livre n’est, au mieux, plus qu’un objet de décoration", analyse Gérald Andrieu.
Autre évolution saisissante : la distance moyenne parcourue par un ministre au cours de sa carrière, entre les grandes étapes de sa vie personnelle et politique. Franck Dedieu a comparé le gouvernement Pierre Mauroy de 1981 à celui de Gabriel Attal en 2024. Là où l’équipe Mauroy dépassait en moyenne les 2 000 kilomètres, un ministre sous Attal n’avait parcouru que 522 kilomètres. Né à Clamart dans les Hauts-de-Seine, Gabriel Attal a fait l’Ecole alsacienne, Sciences po et l’université Panthéon-Assas sur la rive gauche parisienne, avant d’être élu député dans son département natal, puis de passer par le ministère de l’Education, Matignon ou Bercy. L’âge moyen sous Mauroy était de 55 ans et 6 mois, contre 49 ans et 11 mois pour le gouvernement Attal. Un portefeuille ministériel était jadis une consécration d’un long cheminement politique, il n’est plus qu’une étape, souvent brève.
Bien plus d'arrières-grands-parents
Bien sûr, tout n’était pas mieux avant. Alors qu’en 1940, un bébé français ne disposait en moyenne que de 0,5 arrière-grand-parent, celui né en 2000 en connaissait presque deux (1,8). Une évolution due à l’allongement de la vie, d’autant plus forte que la parentalité survient plus tardivement, avec un âge moyen du premier enfant qui est passé de 23 ans en 1946 à 29 ans en 2023.
Que retenir de cette dense et vaste cartographie ? Peut-être que la thèse de l’archipel français théorisée par Jérôme Fourquet mérite un amendement. Nous ne sommes pas une nation divisée en multiples îlots fixes, mais des communautés changeantes au fil de notre agenda. "Dans la même journée, on peut être séparé de certaines catégories sociales en pratiquant une activité sportive ou une activité culturelle, mais on pourra les croiser en se rendant chez Action, où plus de 20 % des Français ont déjà fait un achat. Il faut imaginer des bulles de collectivité qui se croisent ou s’éloignent au fil des heures", souligne Gérald Andrieu, avant de conclure : "ce qui nous rassemble et nous divise est temporaire."
Nous les Français, par Gérald Andrieu, Jean-Laurent Cassely, Laure Coromines, Franck Dedieu, Laureline Dupont et Raphaël Llorca. Robert Laffont, 224 p, 25 €. Parution le 27 août.




