Qui craint le plus les méduses ? Les plagistes ou les opérateurs nucléaires ? Du côté de Gravelines (Nord), la question se pose sérieusement. Le 10 août, un afflux massif de ces animaux marins gélatineux a forcé l’arrêt ou la réduction de puissance de quatre réacteurs de la plus grande centrale d’Europe occidentale. Des dizaines de tonnes de méduses ont partiellement obstrué les prégrilles et tambours filtrants des stations de pompage, qui participent au refroidissement des réacteurs. Une situation obligeant EDF à activer des mesures de précaution, alors que ses capacités de production étaient déjà grevées par la sécheresse.
Hasard du calendrier, le site de Gravelines avait connu une situation similaire l’été dernier. Au jour près. A croire que les méduses ont aussi leur pèlerinage. "Ce n’est vraiment pas de chance que ces gros arrivages se produisent deux ans d’affilée", note Elvire Antajan, chercheuse à l'Ifremer, consultée par EDF lors de l’épisode de 2025. Après celui-ci, l’énergéticien indique à L’Express avoir installé des caméras, notamment sur le canal d’amenée, et mis en place un réseau de surveillance visuelle au large avec des pêcheurs et les sauveteurs en mer de la SNSM. Mais les pêches préventives de plusieurs centaines de kilogrammes de méduses menées dès le 8 août n’ont pas permis de bloquer un nouvel afflux. Encore moins de régler un phénomène qui déborde très largement les côtes françaises.
Rares sont les pays dotés de centrales en bord de mer à avoir échappé à un épisode du genre. En 2005 puis en 2013, la Suède a dû arrêter le site d'Oskarshamn, sur la côte baltique, après l’introduction d’un banc de méduses. Les centrales de Torness, en Ecosse, et de Shimane, au Japon, ont connu pareille mésaventure en 2011. Israël aussi, mais au niveau d'usines de dessalement ou de centrales thermiques. Il arrive également que des espèces cousines s'invitent dans les conduites et colmatent les filtres. Ce fut le cas des salpes à Diablo Canyon (Californie, États-Unis) ou des groseilles de mer à Gravelines, déjà, au cours des années 1990.
Chalutiers, robots tueurs et "rideau de bulles d'air"
Ces événements ont poussé les exploitants à chercher des parades. Dans un rapport publié en mars, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) recense certaines solutions mises en place. Au Royaume-Uni, des pêcheurs locaux sont mandatés pour surveiller les bancs de méduses et les détourner, si nécessaire, à l'aide de chalutiers. En Chine, des râteaux dégrilleurs ont été installés pour intercepter les débris flottants - animaux inclus. Un scientifique sud-coréen a même développé, au début des années 2010, un robot autonome tueur de méduses. Expérimenté en conditions réelles, le dispositif n’a, semble-t-il, jamais été généralisé. Moins assassine, la centrale écossaise d’Hunterston a préféré se tourner vers un "rideau de bulles d’air", une sorte de mur vertical créé dans l’eau qui dévie naturellement ces créatures marines.
Au-delà des méduses, la filière nucléaire doit composer, sur ses sites, avec toute une faune et une flore aquatique parfois intrusive. A la centrale de Sainte-Lucie, en Floride, des tortues se retrouvent souvent piégées dans le canal d’amenée. Depuis son ouverture en 1976, plus de 17 000 individus, dont des espèces protégées, ont été capturés. L'installation de plusieurs filets barrières vise à limiter ces aspirations accidentelles. Celles-ci restent surveillées de près par une ONG, l’Inwater Research Group, en partenariat avec la centrale. Le site de Sainte-Lucie s’est ainsi mué, au fil du temps et de façon plutôt inattendue, en un des pôles majeurs de recherche sur les tortues marines dans la région.
La centrale d’Ascó (Espagne) connaît, elle, des invités surprises bien plus petits : des macrophytes, des végétaux macroscopiques qui prolifèrent dans l’Ebre et bouchent les prises d'eau de refroidissement. Depuis 2002, la prolifération de ces plantes aquatiques est devenue "un phénomène régulier, en particulier entre mai et octobre", pointe l’Agence internationale de l'énergie atomique. L’exploitant espagnol procède régulièrement à un défrichage mécanique en profondeur afin de diminuer leur présence. La preuve que les centrales fluviales ne sont pas épargnées. Ni celles en bord de lac. L'an dernier, l'un des huit réacteurs de la centrale de Bruce Power (Ontario), au Canada, a été temporairement mis hors service en raison d'un afflux important de poissons, toujours dans la même zone sensible.
Débat autour de la "fish disco"
L'impact n'est cependant pas à sens unique : les centrales perturbent aussi les écosystèmes. En France, le sujet a refait surface avant même la nouvelle arrivée de méduses. Mi-juin, le réseau Sortir du nucléaire, s’appuyant sur des études internes d’EDF, publiait un rapport révélant qu’au moins 5,9 milliards d’animaux aquatiques (larves, poissons et crustacés) étaient victimes du parc nucléaire chaque année. Des estimations encore plus précises existent pour les deux réacteurs de Penly (Seine-Maritime). Concernant l’année 2025, l’Autorité environnementale fait état d’une mortalité d’environ 575 tonnes d’organismes aquatiques, avec un détail par espèces - les harengs et les gobies étant les plus touchés. "Ces volumes représentent des proportions faibles des biomasses régionales, précise l’entité. L’effet sur la dynamique des populations semble donc limité, mais la pression est continue et s’exercera année après année."
Cette problématique demeure valable pour les futurs réacteurs, qui doivent s'adapter à un climat changeant. Hinkley Point C, au Royaume-Uni, offre sans doute l'exemple le plus flagrant. Comme à Flamanville, l’EPR construit par EDF cumule retards et factures qui explosent. Parmi les dossiers mouvementés du chantier : la préservation de la biodiversité marine dans l'estuaire de la Severn. L’énergéticien prévoit d’équiper le site de trois systèmes de protection qui coûteront plus de 817 millions d’euros - près de 1,5 % du budget total de la centrale. La dernière couche de ce triptyque, un dispositif de dissuasion acoustique, fait couler beaucoup d’encre. Il s’agit de 300 haut-parleurs sous-marins émettant des impulsions sonores en continu pour éloigner les animaux des conduites de prise d’eau. Son surnom ? La "discothèque pour poissons" (fish disco).
"Nous avons testé avec succès un dispositif haute fréquence alimenté par batterie, dont les essais sur le terrain ont montré qu'il est très efficace pour dissuader les aloses, mais pas d'autres espèces, décrit David Clarke, écologiste marin à l'université de Swansea, qui accompagne EDF dans ce projet. Cet appareil a suscité un certain intérêt international auprès d'autres exploitants. Ce dispositif pourrait être étendu, avec un haut-parleur différent pour dissuader les harengs et les sprats. Le développement d'une solution basse fréquence serait nécessaire pour d'autres espèces de poissons."
Mais la fish disco a aussi ses détracteurs. Un rapport indépendant publié l’an dernier doute fortement de l'efficacité du dispositif, et avance une estimation infime de poissons sauvés. "Cette étude de cas contient beaucoup d'erreurs, des chiffres et des ordres de grandeurs erronés, ce qui fausse les calculs coût / bénéfice", balaye David Clarke. Le sujet continue pourtant de diviser jusque dans l’arène politique. Pour les uns, dont l'ex-Premier ministre Keir Starmer, elle incarne une bureaucratie environnementale excessive, qui freine des projets stratégiques. Pour les autres, elle est le symbole d'une protection des espèces et des écosystèmes à renforcer d'urgence. Un débat qui n’a pas fini de faire des vagues.




