Pour cet épisode d'Anatomie d'une décision, Christophe Castaner, ancien ministre de l'Intérieur, revient sur un épisode marquant de son ancienne vie de socialiste : le jour où il s'est retiré de la course aux élections régionales en Paca pour éviter la victoire de l'extrême droite. Un sacrifice au nom du front républicain.
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L'Express : Nous sommes le 6 décembre 2015, il est 20 heures, les résultats viennent de tomber en Paca et celle que l'on appelait encore Marion Maréchal-Le Pen arrive en tête du premier tour avec 40 % des voix. Vous êtes troisième derrière Christian Estrosi (LR) : racontez-nous votre état d'esprit à cet instant ?
Christophe Castaner : Il y a toujours deux dimensions, dans toutes les décisions. La première dimension est celle du raisonnement. Et puis il y a l'émotion. L'émotion qui se cumule à la fatigue, parce qu'une campagne électorale, surtout pour une élection régionale, c'est épuisant. C'est donc dans cette pression, dans cette émotion-là, que vous devez prendre la décision. Ayez en tête que moi, dès le vendredi, c'est-à-dire le 4 décembre, j'avais déjà réuni l'ensemble des têtes de liste départementales, l'ensemble des partenaires politiques de ma liste, et je leur ai dit : "Bon, ça fait 17 sondages où on est autour de 17 % - comme ça c'était facile à retenir... -, il y a donc assez peu de chances qu'on soit en position d'être second." J'étais plutôt convaincu que Christian Estrosi allait faire un mauvais score et allait s'effondrer : objectivement, 26 % pour lui alors qu'il était le héros de toute la droite régionale, c'était un mauvais score. Par contre, nous ne nous attendions pas au score de Marion Maréchal-Le Pen à plus de 40 %. C'est ça qui a complexifié aussi la prise de décision.
Vous réfléchissiez donc déjà, depuis un moment, à la possibilité de vous retirer dès ce dimanche soir là...
Si la gauche avait pu gagner cette région, je vais vous faire une confidence, je suis convaincu que Michel Vauzelle se serait représenté. C'est parce qu'il voyait qu'il perdrait qu'un peu au dernier moment d'ailleurs, et sans l'avoir préparé, il a annoncé son retrait du conseil régional et qu'il a fallu une candidature. Un peu avant, nous avions les élections européennes et Vincent Peillon, au nom du Parti socialiste dans la région, a fait 12 %. Donc le warning était plus que clignotant et indiquait que cette région avait peu de chances de rester à gauche. Je suis rentré dans cette campagne comme ça. C'était un combat politique pour moi et c'était un combat aussi d'existence politique. Mais il y a un deuxième élément : je me suis construit dans le combat contre le Rassemblement national, le Front national. J'étais de toutes les marches qui ont pu être faites de SOS Racisme à l'époque, le combat contre la RN a toujours été mon combat.
Ce soir-là, devez-vous gérer la pression de la direction nationale socialiste ? Comment se déroulent les discussions avec l'état-major parisien ?
La principale pression que j'ai eue à gérer, elle était d'abord locale. Le vendredi, quand j'évoque la possibilité de nous retirer, il y a un certain nombre de personnes de la liste, y compris d'ailleurs les plus jeunes, ceux pour lesquels j'avais un peu poussé au sacrifice les plus anciens, qui n'acceptaient pas le retrait. Et ça s'est complexifié le soir : quand Marion Maréchal-Le Pen fait 40 %, on se dit que, de toute façon, c'est perdu. Elle va gagner. Donc quitte à ce qu'elle gagne, autant que ce soit nous qui menions le combat dans l'opposition. Plutôt que Christian Estrosi, qui s'est gauchisé depuis. Après, il y avait l'échelon national et notamment des échanges que j'avais régulièrement avec Manuel Valls, qui était Premier ministre à l'époque, et dans l'esprit duquel il était évident qu'on allait se retirer. Mais il y a eu un temps de latence... Et ce temps de latence est peut-être lié au fait que j'ai voulu tenter de convaincre mes colistiers que la seule bonne solution, c'était celle du retrait.
Cela a été difficile ?
Ah oui, ça a été difficile. D'ailleurs, je me souviens de Christophe Pierrel, chef de cabinet adjoint de François Hollande, qui, alors que personne ne devait s'exprimer, fait un média pendant qu'on est dans la salle à côté... Et quand les médias lui disent "François Hollande ne demande-t-il pas le retrait ?", il répond "Lui c'est lui, moi c'est moi". Au fond, c'était un indicateur aussi de l'autorité de François Hollande. Parce que Christophe Pierrel est resté chef adjoint de cabinet après avoir eu cette formule qui, pour ma part, m'a plutôt choqué. Tout ça pour dire que beaucoup n'ont pas été convaincus par ma position.
Il faut comprendre aussi que se retirer signifie que toute la gauche disparaît du conseil régional pendant six ans. C'est une décision grave, qui engendre une absence potentiellement déterminante pour la gauche dans ce territoire...
D'ailleurs, ce n'est pas que pendant six ans, parce qu'il s'est reproduit la même chose la fois d'après... Et peut-être que ça ne se serait pas passé de la même façon si je ne m'étais pas retiré six ans avant. Mais soyons clairs : entre la disparition de la gauche dans l'opposition, avec le faible rôle qu'a une opposition dans nos exécutifs, et la possibilité que Marion Maréchal-Le Pen gagne ma région, le débat n'existait pas. Il fallait évidemment se retirer.
Mais il y a autre chose que je peux vous dire, maintenant que je suis plus libre. Il y a aussi beaucoup de gens qui se disaient que conseiller régional d'opposition, en touchant 2 500 euros par mois, c'était pas mal. Et ça leur permettait de se construire politiquement, à Gap, à Toulon... Donc je me suis aussi heurté à ce regard-là, de gens qui vivent de la politique. C'était aussi un moteur, pas le plus beau des moteurs, mais en politique, il existe.
Honnêtement, est-ce qu'à ce moment-là, vous ne pensez pas vous aussi à votre avenir politique personnel ? A votre carrière qui prend un petit coup derrière le crâne ?
C'est une bonne question, mais en réalité elle ne se posait pas pour moi. J'avais quitté la région deux ans plus tôt en ayant été élu député et j'étais maire de Forcalquier. Donc au fond, mon existence politique, elle était installée et quelque part, c'était plus confortable pour moi et je le reconnais. Mais paradoxalement, ma défaite, c'est ce qui m'a permis de me construire politiquement. Je serais arrivé second devant Christian Estrosi, d'abord, il ne se serait pas retiré. Mais même s'il s'était retiré, son électorat n'aurait pas suivi et aurait voté Marion Maréchal-Le Pen. Donc la région aurait basculé, j'aurais été dans l'opposition, et je vous assure, je n'aurais eu aucune existence politique. Ça m'a donné une stature sacrificielle et une certaine liberté. Et puis la relation avec le PS n'était pas top, donc pendant toute la campagne, ils m'ont lâché. Ce qui fait que pour la suite, je peux vous dire que ça m'a donné une liberté plus forte pour quitter le PS et rejoindre Emmanuel Macron.
Avec le recul, que feriez-vous différemment ? Dans le timing, dans votre relation avec vos colistiers, dans votre lien avec l'état-major du PS...
D'abord, il y a plein de choses que j'ai pu mal faire à ce moment-là, comme à d'autres moments. Mais je commencerai, pas parce que je suis rancunier, mais j'ai de la mémoire, par espérer que le national ferait les choses différemment. Par exemple, Jean-Christophe Cambadélis ne m'a même pas passé un coup de fil, ni avant, ni entre 20 heures et 21h30. Et à 22 heures, il a réuni le bureau national et a annoncé le retrait de Pierre de Saintignon dans les Hauts-de-France et de Christophe Castaner dans la région Paca ! Manuel Valls m'avait appelé juste avant et François Hollande, à qui j'avais envoyé un texto pour échanger avec lui à ce moment-là, a oublié de me répondre... mais m'a appelé dans la foulée de ma déclaration de retrait. J'aurais aimé que le national ait un tout petit peu plus de considération pour ma campagne.
En ce qui me concerne, je pense que pendant le temps de latence entre 20 heures et 21h30 quand je m'exprime - et que je dis qu'il faut faire la différence entre ses adversaires politiques et ses ennemis, en gros -, j'ai laissé s'installer l'idée du doute. Et je n'aurais pas dû. J'aurais dû être plus clair. Mais voilà, c'était dans ma culture de vouloir convaincre mes équipes. Que voulez-vous, je reste un affreux social-démocrate...
Finissons en parlant de l'avenir : depuis 2022, vous êtes président du conseil de surveillance du port de Marseille, vous êtes passé par le géant de la fast-fashion Shein : avez-vous pris la décision de ne plus faire de politique ?
D'abord, je ne suis pas "passé par le géant de la fast-fashion Shein", j'ai fait une mission dans le cadre d'une pote de conseil et j'ai travaillé pour eux pendant neuf mois sur les sujets de RSE. Ensuite, oui, dans mon esprit, la vie publique et politique est derrière moi. Pour plusieurs raisons. Un, je le dis souvent sous forme de boutade mais c'est vrai : j'ai découvert un truc qui s'appelle les week-ends. Et c'est vachement bien, les week-ends. J'ai été maire très tôt, très jeune, j'ai eu une vie politique assez longue. Et quand vous tentez de bien faire votre boulot d'élu, vous bossez tout le temps.
Et puis j'ai des activités passionnantes, que ce soit celle bénévole de président du Grand Port Maritime de Marseille, que ce soient celles à la tête de conseils d'administration de sociétés de transport dont je m'occupe, mais aussi mes activités dans le conseil, diverses et variées. C'est intellectuellement satisfaisant et j'avoue que cette vie-là me va.
Enfin, je trouve que le débat politique est aujourd'hui d'une telle violence, globalement d'une telle bassesse... Le principe même du raisonnement, qui doit vous conduire à une décision, est totalement effacé au bénéfice de la posture. Je pense que le milieu politique aujourd'hui ne me satisfait pas dans la mesure où on ne raisonne plus, on assène.




