"M. le maire surveille le prix du Brent" : les stations-service communales à l'épreuve de la crise des carburants
Depuis quelques jours, le ballet des voitures a repris devant les trois pompes à essence de La Salvetat-Peyralès, petite commune de 1 000 habitants située en plein cœur de l’Aveyron. Les aides à domicile, infirmières libérales et pompiers du centre de secours local peuvent à nouveau compter sur la petite station-service communale pour se réapprovisionner en carburant, tout comme les habitants ou voyageurs tombés en rade au milieu de cette vaste zone rurale. "La première station est à 12 kilomètres d’ici, certains arrivent à notre pompe à sec. Elle dépanne énormément, et certains n’ont pas vraiment apprécié quand elle a dû fermer", commente Sophie Puech, secrétaire de mairie de la commune en charge du réapprovisionnement de la station, qui appartient à la municipalité depuis 1996. Début avril, les automobilistes ont en effet déchanté en découvrant que ce précieux service public était momentanément clos, pour cause de conflit au Moyen-Orient.
"On remplit nos cuves tous les mois et demi environ. Et cette fois, c’est tombé au moment de la guerre, avec des prix chez le fournisseur qui avoisinaient les 2,50 euros le litre pour le gazole !", raconte Sophie Puech. Face à cette augmentation soudaine, la mairie préfère reporter temporairement son ravitaillement, afin de ne pas se retrouver avec une cuve remplie d’un produit hors de prix - en concurrence directe avec les supermarchés alentour, qui remplissent leurs stocks chaque semaine. "En cas de rétablissement du marché, on risquait de mettre des semaines à écouler nos litres… Il a fallu recommander au bon moment. Monsieur le maire surveille tous les jours le prix Brent !", témoigne la secrétaire de mairie, ravie de pouvoir à nouveau servir la vingtaine de clients quotidiens de sa station communale.
La petite commune aveyronnaise n’est pas la seule à être déstabilisée par la situation géopolitique au Moyen-Orient. Pour les dizaines de stations-service communales gérées sur tout le territoire par les mairies, qui ne bénéficient pas des accords ou des négociations des géants du secteur, le début du mois d’avril a été "un peu lunaire", comme le résume Julian Malgat, adjoint au maire de Sornac (Corrèze). "En dix jours, on est passés d’une des stations les moins chères du territoire à la plus chère", regrette l’élu, qui a dû réapprovisionner son stock le jour même où Donald Trump annonçait son souhait de faire "disparaître" la civilisation iranienne.
"On a commandé le sans-plomb à 2,099 euros, et le gazole à 2,555 euros, par peur de ne plus en avoir par la suite. On s’est même posé la question de fermer, mais nous voulions continuer à offrir ce service public à la population", explique-t-il. En cas de fermeture, les 746 habitants de la commune auraient dû rouler entre 20 et 25 kilomètres pour pouvoir se fournir en carburant. Mais les conséquences d'un tel tarif se sont rapidement fait ressentir sur les ventes : selon Julian Malgat, la station n'a écoulé que 400 litres depuis la semaine dernière, contre 800 en temps normal.
"On n'avait jamais vu ça"
Mêmes observations pour Philippe Sudrat, maire de Coussac-Bonneval, en Haute-Vienne. Il y a dix ans, sa commune a été l’une des premières de la région à construire une station communale, après la fermeture, quasi coup sur coup, des deux garagistes historiques du village. "Nous avons la chance d’avoir un gros bourg, avec de nombreux artisans et commerçants. Avoir une station-service permet de maintenir la population sur place : les habitants privilégient le boucher et le pharmacien du coin, plutôt que se laisser tenter par les grands supermarchés", fait valoir l’élu. Très vite, l’initiative plaît. Les commerçants locaux ouvrent un compte permettant de régler leurs pleins en fin de mois, les habitants évitent des allers-retours à une vingtaine de kilomètres pour remplir leur réservoir, les familles apprécient cette économie de temps et d'argent - d'autant qu'au même moment, la ligne de chemin de fer locale est supprimée.
Chaque mois, la station communale écoule entre 60 000 et 70 000 litres de carburant, ce qui permet à l’établissement de s’autofinancer. "Mais quand les prix ont augmenté en quatre jours de 30 centimes au litre, on a été interloqués. On n’avait jamais vu ça en dix ans !" raconte Philippe Sudrat, qui témoigne d’une légère baisse de la consommation de sa station - de l’ordre de "5 % maximum" depuis le début du mois d'avril. "Nous aurons a priori toujours une clientèle, car la voiture est ici indispensable et les autres stations lointaines. Nous n’avons donc pas pensé à fermer. Mais l’idée est de rester compétitifs. Les gens sont évidemment plus réticents sur les prix", explique-t-il.
Face à l’instabilité du marché, certaines communes ont proposé un petit coup de pouce à leurs administrés, comme à Mouthoumet, dans l’Aude. Depuis trois ans, la mairie propose de vendre sept à huit semaines par an son carburant à prix coûtant. "Cette année, c’est tombé pile au moment de l’augmentation liée à la guerre en Iran. Notre initiative a très bien marché, les gens avaient même tendance à venir avec des jerricans !", raconte le maire, Christophe Turcaud. Mais une fois l’opération terminée, l’élu n’a eu d’autres choix que se réaligner aux prix du marché - actuellement, le litre de gazole y est vendu 2,50 euros le litre. "Les clients se sont rabattus sur les grandes stations, à côté des hypermarchés. On espère que ça ne durera pas", confie l'édile. La situation semble pour le moment mal embarquée : le prix du baril de Brent a de nouveau augmenté de 5 % ce lundi 20 avril, sur fond de regain des tensions entre l’Iran et les Etats-Unis.





