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Loi Yadan : légiférer sur les mots est une arme défaillante, par Anne Rosencher

سياسة
L'Express
2026/04/13 - 08:00 501 مشاهدة

Les 16 et 17 avril prochains, l'Assemblée nationale aura la charge d'examiner la proposition de loi dite "Yadan", du nom de la députée Caroline Yadan (Ensemble pour la République) qui la porte. Ce texte vise à lutter contre les nouvelles formes de l'antisémitisme en créant notamment un délit d'appel à la destruction d'un État, ou en étendant la notion d'apologie du terrorisme.

La question posée est à la fois douloureuse et légitime. L'antisionisme, dans sa forme la plus virulente et la plus obsessionnelle, est aujourd'hui un facteur évident d'antisémitisme, en plus de servir de bouclier sémantique à ceux qui veulent inciter à la haine en jouant à chat-perché avec la loi. Quand on est un Français juif, aujourd'hui, dans la conversation publique, on se fait traiter de "sioniste". Comme ça. Sans rapport. Que l'on n'ait jamais évoqué la politique de l'État d'Israël n'y change rien. La consonance d'un nom suffit : "Sioniste." Variante : "Génocidaire." Cela surgit. Sous un tweet qui n'a rien à voir. Après une déclaration sur tout autre chose. Et dans ce cas, "sioniste", cela veut dire : dominant. Cela veut dire : agenda caché. Cela veut dire : ennemi.

Les premières fois, cela fait exactement l'effet de ce que décrit Albert Cohen dans Ô vous frères humains, quand à 10 ans, il s'approche de l'étal d'un marchand et que ce dernier le traite de sale juif. "Quelques minutes auparavant, je m'étais avancé vers la table du camelot avec un sourire d'enfant et je partais maintenant avec un sourire de bossu. On m'avait jeté au visage, à mon visage confiant et neuf, un paquet d'immondices." Tous ceux qui un jour ont reçu une insulte raciste au visage savent que c'est exactement cela que ça fait. "Sioniste." "Génocidaire." Ainsi se tendent aujourd'hui les ressorts publics de la passion antisémite. Celle qui, depuis deux ans, a flambé comme jamais depuis la Seconde Guerre mondiale.

La liberté d'expression est la mère de toutes les libertés

Et pourtant. Pourtant. Je suis contre la proposition de loi Yadan. La liberté d'expression est la mère de toutes les libertés, la plus fondamentale d'entre toutes ; il faut se garder des pulsions visant à la restreindre, quand bien même elles émanent d'un sentiment de légitime défense. Il existe déjà en France des lois contre l'incitation à la haine, ou contre l'apologie du terrorisme. La proposition de loi sur les nouvelles formes d'antisémitisme entend les augmenter, en créant notamment un délit d'appel à la destruction d'un État. Que derrière ces appels-là il y ait souvent – très souvent ? Presque toujours ? Qui peut le quantifier ? – de l'antisémitisme est une chose. Mais créer ce lien organique entre Israël et les Français juifs en légiférant dans le cadre d'une loi sur les nouvelles formes d’antisémitisme me paraît une concession faite aux antisémites, lesquels entendent précisément déceler en chaque Français juif un Israélien qui s'ignore, ou plutôt : qui le cache.

Ensuite, et c'est peut-être plus grave encore, le texte élargit le spectre du répréhensible, et entend, par endroits, dénoncer la face cachée des mots. Par exemple, il prévoit d'ajouter un "même implicitement" à l'article 421-2-5 du Code pénal qui deviendrait : "Le fait de provoquer directement, même implicitement, à des actes de terrorisme ou de faire publiquement l'apologie de ces actes est puni de cinq ans d'emprisonnement et de 75 000 euros d'amende." Cet "implicitement" - là est un engrenage dans lequel je nous enjoins de tout mon cœur à ne pas mettre le doigt.

Un dernier mot, enfin. La pétition contre la loi, qui a réuni plus de 500 000 signatures, ne me plaît ni dans ses termes ni dans sa musique générale. Je ne me sens aucunement proche de ces pétitionnaires-là, ce qui me rend aujourd'hui cet exercice de sincérité douloureux. Il me faut dire ce que je pense, néanmoins. Non seulement la "loi Yadan" serait inefficace, mais elle attiserait en plus un sentiment de "résistance clandestine". Il est impératif de regarder en face la flambée d'antisémitisme, et de lutter contre ce qui la nourrit à la racine – il y aurait à faire ! Mais légiférer sur les mots est une arme défaillante. Qui se retournerait, hélas, contre ceux qu'elle entend protéger.

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