Liamine Zeroual : une exception politique algérienne
Dans les moments de tourmente, d’incertitude ou de turbulences qui ont jalonné l’Algérie ces vingt dernières années, son nom revenait presque toujours.
Qu’importe ceux qui l’invoquaient, il passait pour une figure de recours. Ce fut le cas en 2019, dans la foulée de la révolte populaire, comme déjà en 2003 ou encore en 2014.
C’est dire combien l’homme, malgré son statut de militaire de carrière, avait su conquérir une estime rare dans l’opinion. Liamine Zeroual, décédé samedi soir à l’âge de 84 ans, a bâti une aura que peu peuvent lui contester.
Rigueur, discrétion et fermeté
Il appartient à cette catégorie peu commune de dirigeants algériens ayant su préserver une image d’intégrité : celle d’un serviteur de l’État, ni en quête de privilèges ni grisé par le pouvoir. Peu prolixe, l’homme alliait rigueur, discrétion et fermeté.
Rien pourtant ne prédestinait cet homme réservé, presque effacé, à occuper le devant de la scène politique dans l’un des moments les plus sombres de l’histoire contemporaine du pays.
C’est par un concours de circonstances que ce militaire de carrière hérite du plus haut poste politique qu’il n’a jamais cherché.
Natif des Aurès, en 1941, il rejoint très tôt, à 16 ans, les rangs de l’Armée de libération nationale. Après l’indépendance, il se forme au Caire, à Moscou puis à Paris, avant de gravir les échelons de l’Armée nationale populaire.
Commandant de régions militaires, promu général en 1988, puis chef des Forces terrestres de l’ANP, il claque pourtant la porte en 1990, en désaccord, disait-on alors, avec le président Chadli Bendjedid sur la réorganisation de l’armée.
Nommé ensuite ambassadeur en Roumanie, il n’y restera que quelques mois, lâchant à ses proches une phrase devenue emblématique : « Je ne suis pas fait pour ce métier, je ne veux pas être payé à ne rien faire ». Il rentre alors à Batna, loin des cercles du pouvoir, où il pouvait se livrer à son jeu favori qui a contribué aussi à sa réputation d’homme proche du peuple : les dominos.
L’homme du recours
Mais sa retraite est de courte durée. En 1993, alors que le pays est au bord du gouffre et s’enfonce dans un terrorisme d’une rare violence, il est rappelé pour diriger le ministère de la Défense, puis désigné en janvier 1994 à la tête de l’État au sein du Haut Comité d’État (HCE), structure créée pour pallier la vacance du pouvoir après la démission de Chadli Bendjedid en janvier 1992 à la suite de l’interruption des premières élections législatives pluralistes du pays et la victoire des islamistes de l’ex-FIS.
En 1995, il se soumet au verdict des urnes lors de la première élection pluraliste de l’Algérie indépendante. Malgré les menaces des groupes armés, malgré la peur, des files impressionnantes d’Algériens se forment devant les bureaux de vote, notamment à l’étranger. Le 16 novembre de la même année, le général Zeroual est élu avec plus de 61 % des voix.
« Contrairement à ses prédécesseurs, Zéroual a été massivement élu », soulignait le diplomate Abdelaziz Rahabi, rappelant le caractère inédit de cette légitimité en pleine décennie noire.
Au pouvoir, le président Zeroual tente d’abord le dialogue. Il rencontre des responsables islamistes emprisonnés, cherche une issue politique, y compris auprès des dirigeants de l’ex-FIS. Mais la spirale de la violence l’emporte.
Il engage alors une lutte sans concession contre les groupes armés. « Il a fait voter la loi de la rahma en faveur des repentis et mené la lutte contre le terrorisme (…) il a fait adopter en 1996 une nouvelle Constitution qui limite à deux le nombre de mandats présidentiels. On ne le souligne pas assez, mais c’était une vraie révolution dans le monde arabe », affirmait Rahabi.
Une image de cette période reste gravée dans les mémoires : lors d’une visite dans un hôpital, une victime d’attentat l’interpelle, bouleversée : « Faites quelque chose, Monsieur le Président ».
Zeroual, marqué, tente de la rassurer. Depuis, il incarne cette attente immense d’un peuple pris entre peur et espoir. Sur la scène internationale, il se distingue aussi par un geste resté célèbre. En 1995, à New York, face aux conditions jugées humiliantes imposées par la partie française pour une rencontre avec son homologue Jacques Chirac, il refuse purement et simplement l’entrevue.
« Un geste symbolique »
« Ce geste symbolique lui a conféré une grande aura et a souligné son patriotisme », note Rahabi. Mais c’est sans doute dans son rapport au pouvoir que Zeroual se distingue le plus.
En 1998, contre toute attente, il annonce qu’il ne briguera pas un nouveau mandat et décide d’organiser une élection présidentielle anticipée. Un geste rarissime dans les pays dits du « tiers-monde ». « Je ne veux pas casser ce que j’ai construit (…) en quittant mes fonctions en 1999, j’ai insisté sur l’alternance au pouvoir », expliquera-t-il plus tard.
Selon plusieurs analystes, il aurait refusé d’endosser des compromis politiques engagés sans son accord. En avril 1999, il transmet le pouvoir à Abdelaziz Bouteflika dans une transition pacifique, une première dans l’histoire du pays.
Depuis, il s’efface. Mais son nom ne cesse de revenir. En 2014, alors que l’incertitude plane sur la succession de Bouteflika, des délégations se rendent à Batna pour le supplier de revenir. Il refuse.
En 2019, en pleine crise politique, il décline à nouveau une proposition portée par Saïd Bouteflika et le général Toufik pour diriger une transition hors cadre constitutionnel.
Fidèle à sa ligne, Liamine Zeroual refuse toute aventure politique. Cela ne l’empêche pas pour autant de soutenir Abdelmadjid Tebboune, avec lequel il entretient une relation faite de respect mutuel. Les deux hommes échangent régulièrement, et le président se rend même à Batna pour lui rendre visite.
Derrière l’image austère, les témoignages décrivent un homme d’une grande sobriété, peu porté sur les fastes du pouvoir et profondément attaché à l’éthique de l’État.
Même si l’on ignore s’il a laissé des mémoires, Liamine Zeroual restera comme l’un des témoins les plus précieux de la décennie noire, et surtout comme une exception politique : un homme que le pouvoir n’a pas transformé, et qui a su, chose rare, partir sans y être contraint. Peut-être est-ce là, au fond, sa plus grande singularité.
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