"Je ne peins pas des anges, parce que je n'en ai jamais vu." La célèbre formule de Gustave Courbet résume à elle seule l'ambition de celui qui comprit très tôt qu'un artiste ne se contente pas de produire des œuvres : il construit aussi un personnage. Moi, Gustave Courbet. Peintre et rebelle, la grande rétrospective que le Museum Folkwang d'Essen consacre au maître du réalisme, raconte autant la naissance d'une œuvre que celle d'une figure devenue familière à la modernité : l'artisan de son propre mythe. Le "Moi" du titre n'est d’ailleurs pas une coquetterie, ni même le reflet d’un penchant narcissique, mais plutôt un manifeste.
Dès ses premiers autoportraits, le jeune Franc-Comtois se met en scène comme un héros romantique. Le Fou de peur (1844), avec son regard halluciné et son expression convulsive, montre un artiste encore hanté par Géricault et Delacroix. Cinq ans plus tard, L'Homme à la pipe affiche une tout autre assurance : la pose est calme, le regard frontal, la matière déjà souveraine. Entre les deux tableaux s'est jouée une révolution silencieuse. Courbet ne cherche plus à représenter un peintre, il impose une présence.

L'exposition, coproduite avec le Leopold Museum de Vienne, réunit près de quatre-vingt-dix peintures provenant des plus grandes collections européennes et américaines. Le parcours suit un fil moins chronologique que thématique, révélant un artiste étonnamment cohérent. Derrière la diversité des sujets se dessine une même obsession : rendre le monde visible sans le travestir. Non pas copier la réalité, mais lui restituer sa densité physique. C'est toute la force de L'Après-dînée à Ornans, immense scène de genre qui fit sensation au Salon de 1849. A ces quelques hommes qui jouent de la musique ou somnolent après le repas, Courbet accorde le format réservé jusque-là aux grandes peintures d'histoire. Ce déplacement du regard constitue peut-être sa plus grande audace.

Cette démocratie des sujets s’accompagne une extraordinaire liberté de la touche. Sur les paysages exposés à Essen – falaises calcaires, grottes du Jura, vagues puissantes –, les empâtements, les couches épaisses de couleur, les coups de couteau donnent au pigment une matérialité presque géologique. L'exposition réserve aussi une place importante aux portraits féminins, dont le superbe Jo, la belle Irlandaise est l'un des sommets. Joanna Hiffernan, modèle et compagne du peintre, y apparaît sans apprêt, la chevelure rousse déployée comme une cascade de lumière, avec sa présence charnelle et son individualité irréductible. Une quête de vérité qui conduit naturellement au tableau le plus célèbre de l'artiste, L'Origine du monde. L'œuvre de 1866 continue de fasciner, moins par le scandale qu'elle suscita que par sa radicalité picturale. Présentée ici sans effet spectaculaire, elle trouve sa place dans une réflexion plus vaste sur le nu quand, là où la tradition académique cherchait l'éternel féminin, Courbet montre un corps réel, sans prétexte mythologique ni voile symbolique.
Au-delà des chefs-d'œuvre, la rétrospective éclaire le destin d'un artiste profondément engagé. Républicain convaincu, acteur de la Commune de Paris, emprisonné puis contraint à l'exil en Suisse, Gustave Courbet considérait la peinture comme une forme de résistance autant qu'un exercice esthétique. Dans cette rétrospective, découpés en neuf grands chapitres, le maître du réalisme apparaît surtout comme l'un des premiers artistes modernes, convaincu que peindre, c'était déjà prendre position face au monde.




