Les raisons du succès de l'Erasmus des apprentis en Europe
Avant de s’installer à Vienne, Enola Turpot n’en avait qu’une vision fragmentaire. Pour cette apprentie ébéniste de 23 ans, la capitale autrichienne évoquait avant tout les prémices du design industriel, les randonnées dans les montagnes environnantes et quelques images du film Sissi impératrice. Six mois plus tard, au terme d’un séjour Erasmus + effectué entre septembre 2025 et mars 2026, son regard a profondément évolué. "Ma connaissance de la ville s’est largement affinée, tout comme mon savoir-faire en menuiserie", raconte-t-elle. Accueillie par deux maîtres de stage fraîchement installés à leur compte, elle découvre une organisation du travail complémentaire : "L’une concevait les objets, l’autre les fabriquait". Grâce à cette expérience, la jeune femme, originaire de la région de Nantes, a aussi musclé son anglais.
Une expérience fructueuse parmi des dizaines de milliers. Le programme Erasmus + a bénéficié, en 2024-2025, à 185 000 Français dans le cadre de leurs études ou de leur formation. Parmi eux, près de 40 000 élèves apprentis et stagiaires issus de la voie professionnelle. Depuis 2014 et leur pleine intégration au dispositif de mobilité de l’Union européenne, ces jeunes sont de plus en plus nombreux à tenter l’expérience à l’étranger : +26 % en trois ans. "C’est un enjeu clé pour l’Europe qui, face au vieillissement de sa population active, doit miser sur les compétences des salariés de demain, et notamment sur les qualités comportementales que ces séjours permettent d’acquérir", insiste Nelly Fesseau, directrice d’Erasmus + France.
Ouverture aux autres, sens de la débrouille, sensibilisation à des techniques et des méthodes de travail différentes… Les bénéfices sont en effet nombreux. Ilona Philippe, 22 ans, partie comme apprentie groom en Irlande entre septembre 2023 et août 2024 parle d’une expérience "extrêmement formatrice". "Mon patron, cavalier professionnel de saut d’obstacles, m’a accueillie à bras ouverts. Il m’a permis de me perfectionner dans mon métier, qui consiste à prendre soin des chevaux", explique la jeune fille, désormais bilingue. Pour ceux qui souhaiteraient, comme elle, tenter l’aventure, la période est propice. Le programme Erasmus + dans son ensemble est doté d’un budget de 28,4 milliards d’euros pour 2021-2027, soit près du double de l’enveloppe précédente.

Plusieurs dispositifs législatifs ont également été mis en place ces dernières années pour faciliter les départs. La loi "Avenir professionnel" de 2018 a ainsi institutionnalisé la fonction de référent mobilité nationale et internationale au sein des Centres de formation d’apprentis (CFA). Christelle Banse, occupe ce poste au Campus du Lac à Bordeaux. "Le dispositif Erasmus destiné aux étudiants est plus connu que celui dédié aux jeunes de la formation professionnelle. Pourtant, les conditions financières sont plus avantageuses pour ces derniers", souligne-t-elle. Dans ce CFA, un étudiant en bachelor perçoit en moyenne 470 euros par mois, quand un apprenti peut bénéficier d’environ 1 500 euros mensuels, toutes aides confondues. Ces séjours sont notamment cofinancés par les opérateurs de compétences (OPCO), des organismes agréés par l’Etat et chargés d’accompagner les différentes branches professionnelles.
Autre avancée majeure : fin 2023, la loi dite "Maillard" a été adoptée pour faciliter la mobilité internationale des alternants grâce à une modification du Code du travail. Le départ à l’étranger de ces jeunes, liés à un employeur français par un contrat de travail, se révélait souvent compliqué. "Les chefs d’entreprise ne comprennent pas toujours pourquoi ils devraient continuer à les rémunérer alors qu’ils travaillent pour quelqu’un d’autre", constate Christelle Masse, du CFA vendéen de la Maison familiale rurale Saint-Michel-Mont-Mercure. Désormais, deux régimes de mobilité sont proposés. Le premier permet la mise à disposition de l’apprenti auprès de la structure d’accueil à l’étranger, son contrat se poursuivant dans les mêmes conditions de rémunération et de protection. Tandis que le second prévoit la suspension temporaire du contrat pour la durée du séjour.
Si cette dernière option a permis de lever certains freins, les mentalités doivent encore évoluer du côté des organisations patronales. "Permettre à un apprenti de partir quelques mois à l’étranger constitue un facteur d’attractivité considérable, ce qui n’est pas négligeable dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre appelé à s’accentuer", souligne Jean Arthuis. L’ancien député européen avait fait de la mobilité des apprentis l’un de ses combats dès le début de son mandat en 2014. Fondateur de l’association Euro App Mobility, il continue à œuvrer pour augmenter le nombre de mobilités longues, créer des clubs d’employeurs autour de cette problématique, faire appel au mécénat ou encore fédérer les organismes européens concernés. Les compétences acquises dans le cadre d’Erasmus + gagneraient aussi à être davantage reconnues. "Seuls nos élèves de bac pro peuvent faire valoir 'l’unité facultative de mobilité', option qui leur permet de gagner des points. Pour tous les autres [NDLR: CAP, brevets professionnels, etc.], il n’existe pas de reconnaissance formelle. Il faut dire que la diversité des systèmes d’enseignement en Europe ne facilite pas l'élaboration d'un modèle unique", regrette Christelle Masse.
La France, premier pays de départ d'apprenants en Europe, devance légèrement l’Allemagne et l'Espagne. En revanche, elle doit encore progresser en matière d’accueil puisque les destinations privilégiées restent l’Espagne, l’Italie et l’Allemagne. Blaise Badré, chef et formateur dans l’une des plus grandes écoles hôtelières du Danemark, reçoit régulièrement des jeunes venus de Norvège, de Suède, de Pologne ou d’Espagne. "Nous avons aussi monté un projet il y a huit ans avec la France afin que mes élèves partent à leur tour en immersion entre quinze jours et trois semaines dans une entreprise." L’occasion de découvrir un autre univers. "Ils sont souvent surpris de constater que les conditions de travail dans une brigade de cuisine sont beaucoup plus strictes et hiérarchisées. C’est très différent du Danemark où l’élève a davantage le droit de s’exprimer, de partager ses idées, de questionner le professeur", ajoute-t-il.
Klervi Prieto, boulangère-pâtissière de 27 ans, a aussi découvert un rythme de travail différent lors de son premier séjour en Finlande en 2018. "Ce qui m’a frappée c’est le nombre important de pauses dans la journée. En contrepartie, nous finissions plus tard", raconte la Française. Installée à une heure d’Helsinki, elle a vécu un dépaysement total, avec "des températures pouvant descendre jusqu’à -15 °C, des trottoirs enneigés, des lacs gelés sur lesquels on pouvait patiner". L’aventure lui a donné envie de refaire ses bagages l’année suivante, direction Londres. Près de 45 % des alternants en mobilité Erasmus + sont issus de milieux populaires. "Certains ne sont jamais partis à l’étranger et beaucoup redoutent de devoir parler anglais. C’est un peu un baptême du feu, une occasion de voir s’ils sont faits ou non pour voyager", explique Christelle Banse. Test concluant pour Ilona Philippe. Après son premier séjour en Irlande, la jeune groom a été rappelée et embauchée par son employeur. Elle confie aujourd'hui : "Les gens qui m’entourent représentent un peu ma deuxième famille. Nul doute que cette expérience a changé ma vie".




