Le paradoxe Infantino : pourquoi le président qui a enrichi la FIFA traverse sa plus grave crise politique Par Louis-Marie Valin Publié le 06/08/2026 à 18h31 Ajouter Le Figaro à vos sources préférées Sujets Fifa Gianni Infantino Observatoire du sport business Lire dans l’app Sauvegarder Fermer Sauvegarder un article Pour sauvegarder un article vous devez être connecté, vous pourrez ainsi les consulter sur tous vos appareils. Créer un compte Se connecter Copier le lien Lien copié Mail Facebook X Linkedin Messenger WhatsApp Écouter l’article 10 min 41 s Écoute en cours Nouvelle fonctionnalité ! Nouveau ! Écoutez vos articles avec des voix plus naturelles et un lecteur audio amélioré Le paradoxe Gianni Infantino Observatoire du Sport Business Avec plus 12 milliards de dollars de revenus sur le cycle 2023-2026, la FIFA n’a jamais été aussi prospère. Pourtant, quelques jours après le succès commercial du Mondial 2026, Gianni Infantino traverse la plus grave crise politique de sa présidence. Derrière le retrait du projet FIFA Forward Enterprise se joue bien davantage qu’un simple revers de gouvernance : c’est la capacité du président de la FIFA à conserver le soutien de sa majorité qui est désormais interrogée. Passer la publicité Passer la publicité Publicité Une réussite économique difficilement contestable Depuis son arrivée à la présidence de la FIFA en 2016, Gianni Infantino a profondément modifié le modèle économique de l’organisation. L’élargissement de la Coupe du monde à 48 équipes, la création de nouvelles compétitions, le développement du football féminin, la montée en puissance de la Coupe du monde des clubs et la diversification des partenariats commerciaux poursuivent un objectif commun : augmenter les ressources de la FIFA afin d’accroître sa capacité de redistribution et les résultats sont spectaculaires. Selon les prévisions financières de la FIFA, le cycle 2023-2026 devrait générer près de 13 milliards de dollars de revenus, contre environ 7,6 milliards sur le cycle précédent. Une progression de plus de 70 % qui place l’organisation dans une dimension économique inédite. Le Mondial 2026 explique une large partie de cette croissance. Avec 104 rencontres contre 64 lors de l’édition 2022, la FIFA a considérablement augmenté son inventaire commercial. Plus de matchs signifient davantage de créneaux télévisés, davantage d’espaces publicitaires, davantage de billets commercialisés et une offre d’hospitalité premium élargie. Passer la publicité Publicité Les premiers indicateurs témoignent de cette dynamique. Plus de six millions de spectateurs ont assisté aux rencontres, le taux de remplissage s’est approché de 100 %, les ventes de packages hospitalité ont dépassé les 600 000 unités et les revenus issus du sponsoring devraient atteindre près de 2,8 milliards de dollars. Aux États-Unis, Fox et Telemundo anticipent ensemble environ 850 millions de dollars de recettes publicitaires, un niveau sans précédent pour une Coupe du monde. Sur le terrain économique, peu de dirigeants sportifs internationaux peuvent présenter un bilan comparable. Une logique financière cohérente C’est précisément cette réussite qui permet de comprendre la logique du projet ayant provoqué la crise. L’idée consistait à créer une entité distincte regroupant les principaux actifs commerciaux de la FIFA, avant d’en ouvrir une participation minoritaire à des investisseurs privés. Les montants évoqués étaient considérables : une valorisation proche de 20 milliards de dollars et une levée potentielle supérieure à 4 milliards. D’un point de vue financier, le mécanisme n’avait rien d’exceptionnel. Depuis plusieurs années, les grands acteurs du sport mondial cherchent à valoriser leurs actifs de manière plus sophistiquée. Les ligues nord-américaines, les groupes propriétaires de franchises ou encore les détenteurs de droits commerciaux ont largement recours à ce type d’opérations afin de financer leur développement. Pour la FIFA, l’intérêt était évident. Sans céder le contrôle de ses compétitions, elle aurait pu mobiliser immédiatement plusieurs milliards de dollars supplémentaires afin d’investir dans ses programmes ou d’accroître les redistributions vers les fédérations nationales. Le problème n’était donc pas tant économique que politique. Quand la gouvernance rattrape la stratégie Les critiques formulées par l’UEFA, la CONCACAF et plusieurs représentants du football européen ont rapidement déplacé le débat. Le sujet n’était plus de savoir si l’opération avait du sens sur le plan financier, mais de déterminer qui devait décider de l’avenir du principal actif économique du football mondial. Passer la publicité Publicité Plusieurs dirigeants ont dénoncé un manque de consultation préalable et une gouvernance jugée insuffisamment transparente. Dans une organisation où chaque fédération dispose d’une voix, la méthode est presque aussi importante que le contenu de la réforme. En réalité, cette réaction traduit une inquiétude plus profonde. La Coupe du monde représente bien davantage qu’un produit commercial. Elle constitue le patrimoine économique collectif de la FIFA. Ouvrir, même partiellement, la structure qui concentrerait ses droits commerciaux a été perçu par certains comme une première étape vers une financiarisation plus poussée de l’organisation. Cette perception explique largement l’ampleur de la contestation. Le véritable enjeu : la nature de la FIFA La crise de cette semaine dépasse largement la personnalité de Gianni Infantino. Elle pose une question fondamentale : qu’est devenue la FIFA ? Historiquement, l’institution fonctionnait comme une fédération internationale dont la mission consistait principalement à organiser des compétitions et à redistribuer les ressources générées par la Coupe du monde. Depuis une dizaine d’années, elle évolue progressivement vers un modèle beaucoup plus proche de celui d’un groupe mondial de divertissement sportif. Cette évolution est visible dans toutes les grandes décisions prises récemment : multiplication des compétitions, développement de nouveaux produits commerciaux, stratégie numérique renforcée, croissance des revenus marketing, expansion des programmes hospitalité et recherche permanente de nouvelles sources de financement. Passer la publicité Publicité Le projet retiré cette semaine n’était finalement que l’aboutissement logique de cette trajectoire mais il révèle également les limites de cette transformation. Une entreprise peut décider rapidement lorsqu’elle estime qu’une opération créera de la valeur pour ses actionnaires. Une fédération internationale, elle, doit construire des compromis entre des intérêts géographiques, sportifs et politiques parfois très éloignés. C’est précisément cette différence que la FIFA semble avoir sous-estimée. Une autorité désormais moins incontestée Le retrait du projet FIFA Forward Enterprise constitue moins un revers financier qu’un tournant politique. Depuis son arrivée à la présidence de la FIFA en 2016, Gianni Infantino avait progressivement construit une image de dirigeant capable d’imposer ses réformes malgré les oppositions. L’élargissement de la Coupe du monde, la création de la Coupe du monde des clubs ou encore la réforme des compétitions féminines avaient suscité des débats, mais n’avaient jamais remis en cause son autorité. Cette fois, le rapport de force est différent. L’UEFA a publiquement affirmé avoir perdu confiance dans la gouvernance de Gianni Infantino, dénonçant un projet élaboré sans concertation suffisante avec les principales parties prenantes. La CONCACAF a, elle aussi, salué le retrait du projet tout en regrettant la méthode employée. Même plusieurs fédérations asiatiques, habituellement proches de la FIFA, ont exprimé leurs réserves sur le processus décisionnel. Plus préoccupant encore pour le président de la FIFA, la contestation dépasse désormais le cadre institutionnel. Ces derniers jours, plusieurs fédérations européennes ont laissé entendre qu’elles ne soutiendraient plus automatiquement une nouvelle candidature de Gianni Infantino en 2027. La Fédération anglaise, longtemps considérée comme pragmatique vis-à-vis de la présidence actuelle, préparerait ainsi le retrait officiel de son soutien. D’autres associations nationales réfléchissent à adopter la même position si les engagements pris par la FIFA en matière de gouvernance ne sont pas suivis d’effets. Pour autant, parler aujourd’hui d’une réélection compromise serait allé trop vite. Le mode de scrutin de la FIFA continue de jouer en faveur de Gianni Infantino. Les 211 associations disposent chacune d’une voix et nombre d’entre elles bénéficient directement des programmes de redistribution financés par la croissance des revenus de la FIFA. Aucun candidat capable de fédérer une majorité alternative n’a, à ce stade, émergé. En revanche, cette séquence constitue probablement la première véritable fissure dans le système politique construit par Gianni Infantino depuis près de dix ans. Jusqu’à présent, ses opposants dénonçaient principalement ses choix sportifs ou commerciaux. Désormais, c’est sa méthode de gouvernance qui est directement remise en cause. Et dans une organisation où la légitimité repose autant sur la capacité à construire des coalitions que sur les résultats économiques, cette évolution pourrait peser bien davantage que l’abandon d’un simple projet financier. FIFA vs UEFA : les réformes qui pourraient changer le football Observatoire du Sport Business Une leçon pour la gouvernance du sport mondial Au-delà du cas Gianni Infantino, cette séquence interroge l’évolution des grandes organisations sportives internationales. Depuis une quinzaine d’années, celles-ci se sont profondément transformées. L’UEFA, la FIFA, le CIO ou encore World Rugby ne sont plus uniquement des institutions chargées d’organiser des compétitions. Elles sont devenues de véritables groupes mondiaux du divertissement sportif, gérant des actifs économiques de plusieurs milliards de dollars, négociant des contrats de diffusion internationaux et développant des stratégies de croissance comparables à celles des grandes entreprises. Cette mutation s’est accompagnée d’une professionnalisation de leur gouvernance et d’une recherche permanente de nouvelles sources de revenus. L’élargissement des compétitions, la création de nouveaux événements, la multiplication des partenariats commerciaux ou encore le développement de l’hospitalité premium répondent tous à une même logique : accroître la valeur des actifs sportifs. Le projet FIFA Forward Enterprise s’inscrivait pleinement dans cette dynamique. Sur le plan économique, il répondait à une logique de création de valeur largement éprouvée dans le monde de l’entreprise. Mais il a rappelé une réalité essentielle : une fédération internationale ne se gouverne pas comme une société cotée. La légitimité d’une organisation comme la FIFA ne repose pas uniquement sur ses performances financières. Elle dépend tout autant de sa capacité à construire un consensus entre des fédérations aux intérêts parfois divergents, à préserver la confiance de ses membres et à démontrer que les choix stratégiques sont partagés plutôt qu’imposés. À mesure que les enjeux économiques prennent de l’ampleur, les exigences en matière de transparence et de gouvernance deviennent elles aussi plus fortes. C’est sans doute le principal enseignement de cette crise. Le succès commercial du Mondial 2026 démontre que la stratégie économique impulsée par Gianni Infantino fonctionne. En revanche, la contestation provoquée par le projet FFE montre que la performance financière ne constitue plus, à elle seule, un capital politique suffisant. Gianni Infantino reste aujourd’hui le favori de l’élection présidentielle de 2027. Son bilan économique est difficilement contestable et les programmes de redistribution de la FIFA continuent de lui assurer le soutien de nombreuses « petites » fédérations. Mais cette crise marque un tournant. Pour la première fois depuis près de dix ans, le président de la FIFA a dû renoncer à une réforme majeure sous la pression de ses membres. Au-delà de son avenir personnel, cette séquence pose une question plus large : à mesure que les organisations sportives internationales deviennent de véritables puissances économiques, leur gouvernance peut-elle continuer à reposer sur des mécanismes pensés pour une autre époque ? La capacité à créer de la valeur restera essentielle, mais elle ne suffira probablement plus. Dans le sport mondial comme ailleurs, la performance économique ne dispense jamais de construire un consensus politique.
المصدر: Le Figaro
| Source: Le Figaro