L’irrésistible montée des taux obligataires souverains est l'événement économique de ces dernières semaines. Le taux à 10 ans japonais flirte avec les 3 %, son niveau le plus haut depuis 1996. Le taux britannique a crevé le plafond des 5 % quand son homologue français, protégé par le parapluie de l’euro, a passé la barre des 4 %, du jamais vu depuis 2008.
En réalité, c’est le monde entier qui subit une augmentation structurelle des taux d’intérêt à long terme, y compris quand on les corrige d’une inflation opiniâtre, aux alentours de 2 %. Cette augmentation des taux, nominaux et réels, s'annonce durable car elle relève de facteurs macroéconomiques fondamentaux. Comme les canicules, il ne s’agit pas d’une surprise ou d’un choc mais d’un processus prévisible. Le taux d’intérêt est le prix qui équilibre le marché de l’épargne et celui de l’investissement. Plus l’épargne est abondante par rapport aux besoins d’investissement, plus les taux d’intérêt sont bas. A l’inverse, plus les besoins d’investissements sont élevés par rapport à l’épargne, plus les taux d’intérêt ont tendance à monter.
Crainte du "mauvais équilibre"
Depuis trois ans environ, le monde est passé de la première à la seconde configuration. La nécessité de financer la transition énergétique, les besoins du réarmement face à la menace russe et à l’imprévisibilité américaine vis-à-vis de l'Otan et, plus que tout, les investissements colossaux à consentir dans les infrastructures de l’intelligence artificielle génèrent des besoins d’argent gigantesques. Un exemple parmi d’autres : le projet Prométhée, dont l’ambition est de bâtir en trois ans un laboratoire français capable de rivaliser avec les Américains dans l'IA mobiliserait à lui seul 700 milliards de dollars, dont 130 milliards à la charge de l'Etat. Vertigineux !
Ce contexte international devrait teinter d’une couleur inquiète et sérieuse la campagne actuelle pour la présidentielle car il est source de risque dans les pays aux finances publiques les plus fragiles, comme la France. Olivier Blanchard, l'ancien économiste en chef du FMI, dont le prisme d’analyse néokeynésien est bien connu, se demandait il y a quelques jours si, dans ces conditions, l'Hexagone risquait une crise de la dette. Sa réponse, malheureusement, n'est pas négative. Les investisseurs peuvent garder leur calme. Ou basculer psychologiquement dans une spirale qui mènerait, selon le langage technique des économistes, à un "mauvais équilibre". Quel événement pourrait faire passer les marchés de la sérénité à la panique ? Par construction, on ne peut l’anticiper. Mais on peut imaginer quelques cas de figure parfaitement possibles si ce n’est probables : des recettes fiscales inférieures à ce qui avait été projeté par Bercy, l’effondrement sondagier du bloc central, un budget 2027 impossible à voter à l'automne…
Surenchère démagogique
C'est à cette aune que la crédibilité des partis politiques va être testée dans les prochaines semaines. Or, on cherche en vain une lueur d'optimisme dans les déclarations récentes des uns et des autres. Le Parti socialiste ne sait rien faire d’autre que de proposer des hausses d’impôts qui ne rapportent plus rien. Les insoumis seront ravis de jouer la faillite du pays. Les LR ne veulent pas entendre raison sur la question de la désindexation des pensions de retraite.
Il sera particulièrement intéressant d’entendre Marine Le Pen sur ce sujet. Après tout, c'est elle qui fait la course en tête dans les sondages de premier tour, non sans avoir raillé à de nombreuses reprises l’incompétence des gouvernements successifs. Mais en matière de finances publiques, dénoncer les agissements passés n’est pas suffisant. Il faut expliquer en détail ce que l'on préconise, et pour quel résultat. Dans son programme, le RN annonce une baisse de la TVA sur l’énergie de 20 à 5,5 % ainsi qu'une réforme des retraites qui, à défaut d'être claire, s’annonce forcément coûteuse. Les tensions sur les marchés obligataires pendant une campagne où la surenchère démagogique pourrait se déchaîner rendent les mois à venir très dangereux. Les appels à la responsabilité sont évidemment de mise. Seront-ils écoutés ? Il y a tout lieu, hélas, d'en douter.
Nicolas Bouzou, économiste et essayiste, est directeur du cabinet de conseil Asterès


