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La fin de la lecture est proche, et ce sera un tournant civilisationnel

العالم
L'Express
2026/08/23 - 16:00 501 مشاهدة
تحليل ذكي | AI Editorial Analysis

Il y a deux mille trois cents ans, selon la légende, le roi Ptolémée Ier d’Égypte demanda à son conseiller de constituer une collection exhaustive des œuvres écrites du monde entier.

Ptolémée, qui avait servi sous Alexandre le Grand, envisageait une bibliothèque qui préserverait la somme totale des connaissances de l’humanité.

Ses successeurs héritèrent de cette mission.

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Il y a deux mille trois cents ans, selon la légende, le roi Ptolémée Ier d’Égypte demanda à son conseiller de constituer une collection exhaustive des œuvres écrites du monde entier. Ptolémée, qui avait servi sous Alexandre le Grand, envisageait une bibliothèque qui préserverait la somme totale des connaissances de l’humanité. Ses successeurs héritèrent de cette mission. Les forces royales fouillaient chaque navire arrivant à Alexandrie, à la recherche de rouleaux. Ceux-ci étaient conservés au Mouseîon, un sanctuaire dédié aux Muses inspiré du Lycée d’Aristote. La collection personnelle d’Aristote aurait d’ailleurs figuré parmi ces fonds.

Une grande partie de l’histoire de la bibliothèque d’Alexandrie a été perdue. Mais nous savons qu’elle fut le théâtre de réalisations intellectuelles parmi les plus grandes du monde prémoderne. Le roi rémunérait des érudits pour qu’ils vivent et travaillent à la bibliothèque, et la collection était accessible à toute personne "avide d’étudier, ce qui encourageait toute la ville à acquérir la sagesse", écrivit un rhéteur grec de passage. C’est à la bibliothèque d'Alexandrie qu’Ératosthène calcula la circonférence de la Terre et que Zénodote édita les plus anciens manuscrits des épopées d’Homère. Euclide, auteur des Éléments de géométrie, y a peut-être étudié.

Cette période d’épanouissement intellectuel ne devait pas durer. En 400 de notre ère, la bibliothèque avait disparu. De nombreux chercheurs considèrent sa destruction comme la plus grande perte de savoir de l’histoire, et le début du Moyen Âge. Les historiens ont passé des siècles à analyser des fragments de papyrus afin de comprendre ce qui avait mal tourné.

On a longtemps pensé que la guerre en était la cause principale. Lors du siège d’Alexandrie, en 48 avant notre ère, Jules César provoqua un incendie qui réduisit en cendres plus de 40 000 rouleaux. La bibliothèque survécut sous une forme réduite jusqu’au IVe siècle, lorsque les partisans de l’archevêque d’Alexandrie saccagèrent le temple païen qui abritait les manuscrits restants. Mais les historiens contemporains ont tendance à minimiser l’importance de ces incidents dramatiques au profit d’une cause plus banale : la négligence.

L’entretien de la collection représentait une dépense colossale. L’humidité, les souris et les insectes rongeaient lentement les rouleaux de papyrus. Les scribes devaient sans cesse recopier les anciens textes avant qu’ils ne se détériorent et ne deviennent illisibles. Finalement, les difficultés liées à l’entretien de la bibliothèque ont pris le dessus sur la volonté de la préserver. "Ce n’est pas que la disparition d’une bibliothèque ait conduit à un âge sombre, ni que sa survie aurait amélioré ces époques", a écrit le spécialiste des lettres classiques Roger Bagnall. Le fait que l’on ait laissé la bibliothèque mourir montrait que l’âge sombre était déjà là.

Un déclin touchant toutes les catégories

Quelque 2 000 ans plus tard, dans des circonstances très différentes, les ténèbres s’épaississent à nouveau. Les Américains, autrefois fiers de leur niveau d’alphabétisation, lisent beaucoup moins. Selon le National Endowment for the Arts, qui mène l’enquête la plus complète sur les habitudes de lecture de la nation, moins de la moitié des adultes ont déclaré avoir lu un livre, quel qu’il soit, en 2022. Seuls 38 % ont lu un roman ou une nouvelle. Une étude de l’American Time Use Survey a révélé que la proportion d’Américains lisant pour le plaisir au cours d’une journée donnée est passée de 28 % en 2004 à 16 % en 2023. Les jeux d'argent sont devenus une activité de loisir plus courante que la lecture d’un livre : l’année dernière, 57 % des Américains ont parié.

Le déclin de la lecture touche toutes les tranches d’âge, tous les sexes et tous les niveaux d’éducation. Même les catégories de population qui lisaient traditionnellement le plus — les retraités, les femmes et les diplômés de l’enseignement supérieur — ont connu un effondrement.

Les livres que les gens lisent aujourd’hui sont plus simples qu’auparavant. Les best-sellers du New York Times comportent des phrases environ un tiers plus courtes qu’il y a un siècle, selon The Economist. En 1958, Docteur Jivago de Boris Pasternak était le roman le plus vendu de l’année. Pasternak écrit en phrases longues et complexes : "En ce matin gris et doux dans les montagnes, Jivago éprouvait de la pitié pour le tsar ; il était troublé à l’idée qu’une telle réserve et une telle timidité puissent être les traits essentiels d’un oppresseur, qu’un homme aussi faible puisse emprisonner, pendre ou gracier."

Le roman le plus vendu l’année dernière était Lever de soleil sur la moisson, le dernier opus de la série pour jeunes adultes Hunger Games. Celui le plus populaire destiné aux adultes était Onyx Sorm de Rebecca Yarros. Quelque que soient les plaisirs que procure ce livre de romantasy, on est loin de Pasternak : "Un muscle de sa mâchoire carrée tressaille tandis qu’il me fixe du regard, faisant onduler la peau brun fauve de sa joue mal rasée."

Les Américains s’informent également beaucoup moins par la lecture. En 1975, environ la moitié des jeunes d’une vingtaine d’années déclaraient lire le journal tous les jours. Aujourd’hui, ils sont moins de 10 % à le faire. La plupart d'entre eux s'informent désormais sur leur téléphone ou leur ordinateur portable, et 40 % d’entre eux affirment préférer regarder ou écouter les actualités plutôt que de les lire.

Des compétences en baisse

Cette évolution est souvent qualifiée de "crise de l’alphabétisation". Les compétences de base en lecture des Américains sont en déclin. Amanda Kordeliski, membre du conseil d’administration de l’Association américaine des bibliothécaires scolaires, m’a confié qu’elle et ses collègues avaient dû acheter de nouveaux livres pour s’adapter au niveau de lecture en baisse des élèves. Parmi les plus populaires figurent les romans graphiques : des classiques réactualisés tels que la série La Cabane magique pour les élèves du primaire, et des mangas pour les collégiens et lycéens.

En 2024, lors d’un test national, seuls 35 % des lycéens de terminale ont été jugés "compétents" dans des domaines telles que l’analyse de thèmes fictionnels complexes et l’évaluation de la pertinence de l’argumentation d’un auteur. Environ le même nombre a obtenu un résultat inférieur au niveau "élémentaire", ce qui signifie qu’ils peuvent avoir des difficultés à tirer des conclusions à partir de concepts explicitement mentionnés dans un texte, ou à utiliser des indices contextuels pour déterminer le sens d’un mot inconnu. Les résultats en matière d’alphabétisation des adultes ont également baissé : près de 30 % des adultes américains sont incapables de paraphraser ou de tirer des conclusions à partir d’un texte de plusieurs pages. En 2017, ce chiffre était inférieur à 20 %.

Et pourtant, curieusement, les Américains lisent probablement plus de mots que jamais auparavant. Ce qui a changé, c’est le contenu et la manière. Nous sommes submergés de mails, de textos, de publications sur X, de fils de discussion sur Reddit, de légendes Instagram. Cette explosion de fragments textuels s’est faite au détriment de l’attention soutenue que l’on accorde aux œuvres écrites plus longues, porteuses d’informations riches et complexes. Maryanne Wolf, neuroscientifique cognitive à UCLA, affirme que les gens perdent la capacité de réfléchir en profondeur à ce qu’ils lisent. Cela ne signifie pas qu’ils oublient comment décoder les mots individuellement. Ils perdent plutôt les capacités supérieures de compréhension et de synthèse. En d’autres termes, nous ne sommes pas analphabètes, mais "post-alphabétisés".

Ce n'est que le début...

La situation va s’aggraver rapidement. La prochaine génération lit bien moins que ne le faisaient les adultes d’aujourd’hui lorsqu’ils étaient enfants. Les enseignants de maternelle affirment que bon nombre de leurs élèves ne connaissent ni comptines ni contes de fées. De 1984 à 2025, le pourcentage d’adolescents de 13 ans déclarant ne lire que rarement, voire jamais, pour le plaisir est passé de 8 à 29 %. Plus un enfant grandit, moins il aime lire.

La lecture en est venue à paraître superflue même pour certains des membres les plus instruits de la société. Margaret Rennix, directrice adjointe chargée du soutien aux sciences humaines et sociales à Harvard, m’a confié avoir discuté avec un étudiant qui peinait à lire un livre écrit en vieil anglais. Le coupable : Orange mécanique d’Anthony Burgess publié en 1962. L’étudiant a utilisé ChatGPT pour "traduire" le livre dans un langage plus accessible. Il n’y a pas si longtemps, un professeur de sociologie de Harvard a demandé à Margaret Rennix de s’adresser à sa classe pour défendre la lecture. Elle a dû expliquer à des étudiants de l’université la plus prestigieuse des États-Unis que les extraits et les résumés ne peuvent pas rendre compte de la profondeur et de la sophistication d’un texte complet.

La lecture est plus qu’une simple compétence, ou qu’un mode de communication parmi tant d’autres. Les médias que nous utilisons pour interagir les uns avec les autres façonnent le monde dans lequel nous vivons. Les premiers humains ont passé des millénaires à communiquer uniquement par la voix. L’avènement de la lecture et de l’écriture a transformé la société. Il a modifié la conscience des individus, ainsi que les prouesses intellectuelles dont ils étaient capables. Le déclin de la lecture entraînera des changements de même ampleur. Il affectera nos pensées les plus intimes, la politique et la culture, ainsi que la manière dont nous racontons l’histoire de notre civilisation. Mais ces changements ont déjà commencé.

Le passage de l'oral à l'écrit

La lecture n’a jamais été naturelle. Les êtres humains ne disposent d’aucun mécanisme cognitif inné conçu pour assembler des lettres en mots et les relier à leurs équivalents dans le monde réel. Pour lire, les individus ont dû réaffecter des zones de leur cerveau habituellement utilisées pour la parole et la reconnaissance des objets. Cette pratique est apparue pour la première fois il y a 6 000 ans en Mésopotamie. Pendant les millénaires qui ont suivi, la majeure partie de la population était analphabète. L’alphabétisation n’est devenue un phénomène de masse que relativement récemment, après l’invention de l’imprimerie par Johannes Gutenberg en 1 440.

L'écrit est fondamentalement différent de la langue orale. L'écriture dissocie le message de son émetteur, permettant une diffusion de l'information plus objective que ce qui était possible dans les sociétés orales. Comme l'écriture d'une phrase prend plus de temps que sa prononciation, elle oblige l'auteur à ralentir et à réfléchir. La langue écrite a tendance à employer des structures de phrases et un vocabulaire plus complexes que la langue parlée. Et contrairement à la parole, elle ne se dissipe pas dans le vide. Les lecteurs peuvent revenir sur un texte et l’explorer pour y trouver de nouvelles significations et une meilleure compréhension. L’écriture étant durable, chacun peut oublier temporairement ce qu’il a écrit tout en étant assuré que cela ne sera pas perdu à jamais. Cela libère l’esprit pour qu’il puisse concevoir de nouvelles idées et faire de nouvelles découvertes.

"Plus que toute autre invention, l’écriture a transformé la conscience humaine", a écrit Walter J. Ong, historien et prêtre jésuite, dans Oralité et écriture (1982). Il y affirmait que l’alphabétisation avait créé les conditions propices à la concentration intérieure, à la persistance de l’attention et à la déduction logique. Elle a permis l’émergence d’un nouveau type de pensée rationnelle, linéaire et analytique.

Ong cite des études menées par le neuropsychologue Alexandre Luria, qui s’est rendu dans des villages reculés d’Ouzbékistan et de Kirghizistan dans les années 1930, à une époque où les paysans commençaient à recevoir un enseignement rudimentaire de la lecture et de l’écriture. Luria rencontrait ses sujets dans des salons de thé, dans des camps agricoles et autour de feux de camp le soir. Il leur posait une série de questions destinées à mettre en lumière les différences de raisonnement entre les paysans analphabètes et alphabétisés. Luria disait à ces paysans : "Dans le Grand Nord, tous les ours sont blancs. La Nouvelle-Zemble se trouve dans le Grand Nord." Il leur demandait ensuite quelle était la couleur des ours de la Nouvelle-Zemble. Les paysans alphabétisés étaient capables de compléter le syllogisme. Mais les analphabètes refusaient d’essayer, expliquant qu’ils n’étaient jamais allés dans le Nord et ne pouvaient donc pas répondre.

Par la suite, des chercheurs ont attribué certains de ces nouveaux modes de pensée abstraits et logiques à d’autres aspects de la vie dans une société alphabétisée, et non à la seule lecture. Mais l’argument d’Ong reste valable : les cultures de l’imprimé valorisent les raisonnements longs et structurés. "L’écriture fige la parole et, ce faisant, donne naissance au grammairien, au logicien, au rhéteur, à l’historien, au scientifique — à tous ceux qui doivent avoir le langage sous les yeux pour pouvoir voir ce qu’il signifie, où il se trompe et où il mène", écrivait Neil Postman dans Se distraire à en mourir en 1985. L’avènement de la lecture et de l’écriture était une condition préalable à la philosophie, à la science moderne, à l’histoire en tant que discipline universitaire et à la critique d’art.

Des changements majeurs

Ces changements ont eu un effet extrêmement déstabilisateur. À mesure que l’alphabétisation se répandait dans les sociétés, elle a contribué aux bouleversements politiques et aux révolutions. Dans les colonies américaines, les journaux et les tracts ont été utilisés pour attiser le sentiment anti-britannique. "Les anciens orateurs romains et grecs ne pouvaient s’adresser qu’au nombre de citoyens capables de se rassembler à portée de leur voix, écrivait Benjamin Franklin en 1782. Aujourd’hui, grâce à la presse, nous pouvons nous adresser à des nations ; et les bons livres ainsi que les brochures bien écrites ont une influence considérable et généralisée."

Les Pères fondateurs des États-Unis ont utilisé des documents imprimés pour bâtir leur nouvelle nation et étaient convaincus que le système qu’ils avaient conçu fonctionnerait précisément parce que les citoyens seraient des lecteurs informés. Franklin était lui-même éditeur de journal et a fondé la première bibliothèque de prêt des États-Unis. Très tôt, les Américains en sont venus à considérer le fait de se tenir informé comme un impératif civique, voire moral.

L’accès à la lecture n'était pas équitable, et dans le Sud, empêcher les Noirs d’apprendre à lire et à écrire a constitué un pilier du gouvernement suprémaciste blanc. Mais dès le début, la littérature a constitué une source essentielle de divertissement, de sens et de lien pour de nombreux Américains. Ils partageaient un ensemble de références issues de la Bible et de la littérature anglaise. Charles Dickens était tellement apprécié des lecteurs américains que, lorsqu’il s’est fait couper les cheveux lors d’une visite à New York en 1842, ses admirateurs se sont précipités pour récupérer les mèches chez le coiffeur.

L'avertissement de McLuhan

En 1962, Marshall McLuhan, le saint patron des théoriciens des médias, a prédit que le monde occidental deviendrait ce qu’il appelait "post-alphabétisé". Dans La Galaxie Gutenberg, il suggérait qu’une telle ère avait déjà commencé — que les médias électroniques étaient déjà en train de supplanter l’écrit. À l’époque, 90 % des foyers américains possédaient un téléviseur, contre seulement 9 % une décennie plus tôt. La télévision était en train de devenir la principale source d’information. Un foyer moyen passait plus de cinq heures par jour devant le poste.

Vu d’aujourd’hui, l’Amérique des années 1950 et 1960 ne semble nullement post-alphabétisée. Après la guerre, le pays s’était enrichi et avait vu son niveau d’éducation s’élever à un rythme remarquable. En 1964, le magazine Time, qui comptait alors plus de 3 millions d’exemplaires diffusés, consacrait sa couverture à John Cheever, l’écrivain connu pour ses fables sombres sur le malaise de la banlieue.

Mais la télévision était en train de modifier les rythmes et les habitudes. En 1985, Neil Postman, ami et disciple de McLuhan, affirmait que la télévision avait accaparé l’attention des Américains et transformé la politique en divertissement de bas étage. À l’époque, un foyer américain moyen regardait plus de sept heures de télévision par jour, un chiffre qui allait grimper à près de neuf heures en 2010.

Divertissements illimités

Si la télévision avait déjà supplanté le temps de silence nécessaire à la lecture, Internet et le smartphone rendent désormais celle-ci pratiquement impossible. Il n’y a pas si longtemps, les divertissements télévisés à domicile étaient limités. Les émissions étaient diffusées un jour précis, à une heure précise. Si l’on voulait regarder un vieux film, il fallait se rendre dans un vidéoclub. Les livres pouvaient rivaliser dans cet environnement. Certaines personnes, du moins, éteignaient la télévision et lisaient un livre avant de s’endormir.

Désormais, les divertissements sont illimités. Il n’y a plus de coupure nette : une émission enchaîne sur la suivante. Les gens regardent la télévision, leur téléphone à la main, tout en consultant les réseaux sociaux ou en envoyant des SMS à leurs amis. Netflix aurait demandé aux réalisateurs et aux scénaristes de partir du principe que le public ne prête pas attention et de rappeler constamment aux téléspectateurs ce qui se passe. Dans ce contexte, il faut être vraiment déterminé pour lire. La plupart des gens ne le sont pas.

Lorsque les gens lisent, ils peuvent avoir l’impression d’assimiler moins d’informations. C’est particulièrement vrai s’ils lisent sur leur téléphone. Le défilement sans fin, les liens hypertextes et les notifications incitent à une lecture superficielle, avec des invitations constantes à détourner le regard. Des études ont montré que les gens comprennent moins bien lorsqu’ils lisent sur un appareil numérique que sur papier, peut-être à cause de toutes ces distractions. Consacrer une attention prolongée et sans distraction à un texte peut désormais sembler trop demander. Les livres audio sont devenus une alternative populaire aux livres imprimés, du moins en partie parce que l’écoute d’un livre permet de mener plusieurs tâches de front : on peut "lire" tout en faisant la vaisselle.

Vidéos courtes et vocaux

Face à la diminution de la capacité d’attention et au déclin de la compréhension, on aurait pu s’attendre à ce que les établissements scolaires résistent à la tendance vers des passages plus courts et une lecture plus superficielle. Au lieu de cela, ils l’ont encouragée. Une enquête de 2025 a révélé que la plupart des professeurs d’anglais au collège et au lycée attribuaient entre zéro et quatre livres par an à leurs élèves. Parallèlement, les appareils numériques ont envahi les salles de classe américaines.

Les réseaux sociaux, autrefois principalement axés sur le texte, sont désormais envahis par les vidéos courtes. TikTok, YouTube Shorts et Instagram Reels dominent l’économie de l’attention, en particulier chez les jeunes. Selon une récente analyse de données menée par la professeure de psychologie Jean Twenge, un enfant en quatrième passe en moyenne quatre heures et demie par jour sur les réseaux sociaux. Il semble que, pendant la majeure partie de ce temps, ils regardent des vidéos, souvent à une vitesse doublée. Même les SMS ont pris des caractéristiques propres à la parole. Les gens utilisent les majuscules pour exprimer une émotion intense et évitent la formalité d’une ponctuation correcte. Beaucoup de jeunes ont délaissé les SMS pour les vocaux.

L’écrit a survécu pendant des milliers d’années et surmonté les défis successifs posés par les nouvelles technologies. Il est manifestement résilient. Les taux de lecture peuvent fluctuer, mais les optimistes soutiennent que le cours de l’histoire s’oriente vers une alphabétisation universelle. Martin Puchner, professeur de littérature comparée à Harvard, étudie la manière dont la littérature a façonné l’histoire. Il a passé des décennies à retracer l’évolution des technologies de communication et les paniques morales que ces changements ont déclenchées. Pendant une grande partie de sa carrière, il s’est ainsi montré sceptique face aux craintes concernant la fin de la lecture. "Si la longue histoire des évolutions des technologies de l’écriture m’a appris quelque chose, je pense que c’est qu’il faut toujours résister à ce genre de scénarios apocalyptiques", explique-t-il.

Et pourtant, même Martin Puchner estime désormais que ce scénario apocalyptique est devenu réalité : un retour au texte, loin de la vidéo, semble terriblement improbable. McLuhan et Postman n’avaient peut-être pas tort de prédire que notre société deviendrait post-alphabétisée. Ils étaient simplement en avance sur leur temps. Le monde que ces théoriciens avaient envisagé il y a un demi-siècle est désormais une réalité. L’ère alphabétisée n'aura été qu’un bref intermède entre l’ère orale et l’ère numérique.

Un impact sur nos cerveaux

La lecture a façonné l’esprit moderne. Sa disparition le remodèlera. Les spécialistes des sciences cognitives commencent à comprendre à quoi pourraient ressembler ces changements. Que se passe-t-il si l’on remplace systématiquement un type d’action (lire un mot) par un autre (regarder une vidéo Instagram Reel) ? L’une des conclusions les plus solides des neurosciences est que le cerveau des individus maîtrise ce qu’il pratique. Si nous remplissons notre temps avec des vidéos courtes au lieu de livres, nos compétences en lecture s’atrophient. Nous disposons de moins de connaissances de fond pour faciliter la compréhension. Il n’y a pas de risque d’analphabétisme massif spontané, mais les compétences cognitives complexes que la lecture favorise commencent à se dégrader. La bibliothèque de l’esprit tombe en ruine.

La lecture de livres est un entraînement pour la capacité d’attention. Plus on lit, plus la lecture devient facile, et plus on est récompensé par de nouvelles compréhensions. À terme, le processus devient plus agréable que difficile. Mais comme pour l’exercice physique, l’inverse est également vrai : moins on lit, plus la lecture devient difficile, et plus le chemin vers l’acquisition de connaissances est semé d’embûches.

Les réseaux sociaux offrent une gratification instantanée. John Hutton, professeur de pédiatrie au Centre médical UT Southwestern, compare le fait de faire défiler TikTok à un rat de laboratoire qui appuie sur un bouton pour recevoir une dose de cocaïne : au bout d’un certain temps, tout ce que l’on veut, c’est appuyer sur le bouton. En 2004, la durée moyenne d’attention devant un écran était de deux minutes et demie, explique Gloria Mark, psychologue à l’université de Californie à Irvine. En 2012, elle était tombée à 75 secondes. Il y a cinq ans, elle était descendue à environ 47 secondes.

Regarder des vidéos est une forme d’engagement plus passive que la lecture. John Hutton a récemment recueilli des images cérébrales d’enfants, tous âgés de 3 à 5 ans, alors qu’ils découvraient des histoires sous différents formats. Lorsque les enfants regardaient une vidéo animée d’une histoire, ils utilisaient la région du cerveau associée à l’imagination environ deux fois moins que lorsqu’ils regardaient des illustrations statiques tout en écoutant un enregistrement audio. Les enfants sollicitaient également moins leur cervelet — une partie du cerveau associée à l’apprentissage — lorsqu’ils regardaient une vidéo. "Ils n’ont pas vraiment besoin de faire appel à leur imagination autant, car les choses se passent à l’écran", décrypte Hutton. "Le cerveau fournit simplement moins d’efforts pour comprendre et tirer des enseignements de ce qu’ils voient dans l’animation, par rapport à l’illustration."

Le paradoxe est que, bien que la vidéo contienne plus d’informations que le texte — non seulement du langage, mais aussi des sons et des images en mouvement —, elle ne stimule pas une réflexion plus approfondie. Au contraire, la vidéo bombarde le spectateur d’un tel déluge d’informations qu’il lui est difficile de se concentrer sur un élément en particulier. Les images défilent sans cesse, quel que soit ce que le spectateur a remarqué ou compris. Rares sont ceux qui mettent en pause et reviennent en arrière pour réfléchir à ce qu’ils ont pu manquer.

Dickens plus compris par des étudiants

Les jeunes d’aujourd’hui n’ont jamais connu un monde sans vidéos courtes omniprésentes. Dans d’autres études, John Hutton a constaté que les enfants qui passaient plus de temps devant un écran et moins de temps à lire présentaient une matière blanche moins développée dans les zones associées aux fonctions exécutives et au langage. Cela suggère qu’ils étaient moins habitués à utiliser ces compétences. Selon Benjamin Powers, du Haskins Global Literacy Hub, les élèves arrivent à l’école primaire avec une faible capacité à rester concentrés et une faible tolérance à l’effort mental : "En classe, cela se traduit par des élèves capables de décoder ou d’extraire des informations, mais qui peinent à comprendre des textes plus longs nécessitant des déductions, une synthèse ou la capacité à garder des idées à l’esprit".

Dans une enquête menée en 2024 auprès d’enseignants de CE2 à la quatrième, plus de 80 % ont déclaré que l’endurance en lecture de leurs élèves avait baissé depuis 2019. Les résultats aux épreuves de lecture et d’anglais de l’American College Testing, requis pour l'admission dans de nombreuses universités américaines, sont en baisse depuis sept ans, se situant à leur plus bas niveau depuis plus de trois décennies.

Lorsque ces élèves arrivent à l’université, leurs professeurs se rendent compte qu’ils doivent leur apprendre à comprendre un texte — en d’autres termes, à réfléchir. L’enseignement supérieur devra très certainement se tourner davantage vers le rattrapage. Dans une étude publiée en 2024, des chercheurs ont demandé aux étudiants de lire les sept premiers paragraphes de Bleak House de Charles Dickens. Le roman commence ainsi. "Londres. Le trimestre de la Saint-Michel venait de s’achever, et le Lord Chancelier siégeait à Lincoln’s Inn Hall. Un temps de novembre implacable. Il y avait tant de boue dans les rues qu’on aurait dit que les eaux venaient à peine de se retirer de la surface de la terre, et il n’aurait pas été étonnant de croiser un Mégalosaure, d’une quarantaine de pieds de long, se dandinant comme un lézard éléphantesque en haut de Holborn Hill." Au moins un quart des participants ont interprété les figures de style au pied de la lettre, ce qui les a amenés à conclure que des dinosaures arpentaient les rues du Londres du XIXe siècle. Seuls 5 % avaient une compréhension précise et détaillée de ce qu’ils avaient lu.

Ces changements ne se limitent pas aux campus universitaires. La capacité des adultes américains à répondre à des questions de logique, à raisonner efficacement et à analyser des schémas a diminué entre 2006 et 2018. Les adultes américains ont également tendance à avoir un vocabulaire plus restreint que celui dont disposaient, il y a un demi-siècle, des personnes ayant un niveau d’éducation équivalent. Des études récentes suggèrent que l’effet Flynn — l’augmentation constante du QI d’une génération à l’autre depuis les années 1930 — s’est inversé au cours des deux dernières décennies.

Ces changements cognitifs ne sont pas tous négatifs. Les recherches d'Elizabeth Dworak, psychologue à la faculté de médecine de Northwestern, montrent que les adultes américains s’améliorent dans certaines formes de raisonnement spatial. Une culture post-alphabétisée pourrait présenter des avantages que nous ne comprenons pas encore. Dans le Phèdre de Platon, Socrate avance cet argument célèbre selon lequel l’avènement de l’écriture "engendre l’oubli dans l’âme des apprenants, car ils n’utiliseront plus leur mémoire ; ils se fieront aux caractères écrits extérieurs et ne se souviendront plus par eux-mêmes". Il avait raison. Mais si l’écriture a érodé la mémoire individuelle, elle a amélioré la mémoire collective de la société.

Les générations qui grandissent avec le cerveau rivé à un flux infini de vidéos seraient-elles en train de développer une forme de génie cognitif inédit, encore indétectable ? Peut-être. Mais pour l’instant, le déclin de la lecture semble ouvrir la voie à un mode de pensée moins rationnel, moins analytique et moins sophistiqué. Il est difficile d’y voir le moindre avantage.

Trump, premier président post-alphabétisé

En 1982, Walter J. Ong a observé que la civilisation moderne entrait dans une phase d’"oralité secondaire", au cours de laquelle une société autrefois alphabétisée revient à certaines conventions des cultures pré-alphabétisées. Comme les mots prononcés disparaissent dès qu’ils sont émis, les cultures orales accordent de l’importance à la répétition pour faciliter la mémorisation. Dans les sociétés orales, les bardes ont recours à des formules toutes faites et à des moyens mnémotechniques pour suivre le fil de leur pensée. Ils recourent à des épithètes et à une "description enthousiaste de la violence physique", car un conflit est plus marquant qu’une discussion impartiale. Les orateurs ne peuvent pas réviser leurs propos comme le font les écrivains ; ils poursuivent donc sans admettre leurs erreurs. S’ils se contredisent par la suite, ils ne s’attendent pas à ce que leur public se souvienne de leurs déclarations antérieures. Le sens dépend de l’identité de l’orateur, et non d’une quelconque notion de vérité objective.

Il est peu probable que Donald Trump ait parcouru Oralité et alphabétisation. Mais s’il l’avait fait, il se reconnaîtrait dans la description d’Ong. Le style de communication de Trump est parfaitement adapté à une société orale. Il emploie des épithètes — "Jeb le fainéant", "Petit Marco", "Joe le somnolent" — faciles à retenir et à répéter. Il se contredit comme s’il n’y avait aucune trace de ses déclarations précédentes. Même ses écrits sont presque impossibles à distinguer de ses discours (logique, Trump préférerait dicter plutôt que de rédiger). Ses publications en ligne regorgent de ponctuation, de majuscules et de points d’exclamation placés de manière singulière.

Trump est notre premier président "post-alphabétisé". Il est difficile de l’imaginer élu à la tête d’un pays où l’information circule principalement par le biais du texte. À l’approche des élections de 2024, un sondage montrait que Joe Biden disposait d’une avance de 49 points parmi les personnes interrogées qui lisaient les journaux. Trump a été le pionnier d’un style de communication qui exploite notre époque distraite et polémique.

Dans son ouvrage de 1985 No Sense of Place, le théoricien des médias Joshua Meyrowitz observait que la télévision et les autres médias électroniques inondaient les Américains de nouveaux types d’informations sur leurs futurs dirigeants. La presse écrite ne donnait au public accès qu’aux déclarations soignées des politiciens ; la vidéo permettait aux Américains de voir leurs présidents transpirer, éternuer et bégayer. "Plus que par le passé, les dirigeants d’aujourd’hui doivent souvent 'faire bonne impression' plutôt que bien écrire et bien raisonner", écrivait Meyrowitz. Il prédisait que le déclin de la presse écrite et l’essor des médias électroniques finiraient par pousser les gens vers des dirigeants populistes. Ils délaisseraient l’autorité et les institutions au profit du candidat qui passait bien à la télévision.

Les réseaux sociaux offrent aux Américains des possibilités sans précédent de suivre chacun des gestes de leurs représentants. Leurs algorithmes privilégient les contenus simplistes, incendiaires et qui suscitent une forte émotion, au détriment de la complexité, de la nuance et de la rigueur. Les idées qui correspondent aux théories populaires de la politique — tous les dirigeants sont aussi corrompus les uns que les autres ; les immigrés volent les emplois ; les problèmes politiques ont des solutions simples et de bon sens — l’emportent sur les conclusions des experts en la matière. Les politiciens qui encouragent la méfiance envers les institutions et les élites s’en sortent mieux dans de telles circonstances.

Marshall McLuhan a un jour déclaré : "Le monde libéral est, par définition, lettré." L’inverse semble également vrai. Si Trump est le premier président "post-lettré", il ne sera pas le dernier. Le stratège politique David Plouffe, l’un des architectes des campagnes présidentielles de Barack Obama, a récemment fait valoir que les candidats devraient se concentrer chaque jour sur la création de contenu. Il a conseillé de condenser chaque idée en un message suffisamment court pour que les électeurs, saturés par les écrans, puissent s’y concentrer. "Si cela ne peut pas être communiqué dans une publication Instagram ou une vidéo TikTok de 10 secondes, il faut repartir de zéro", recommande Plouffe. C’est peut-être un très bon conseil sur la manière de mener une campagne électorale à l’ère post-alphabétisée. Mais en tant que moyen de pratiquer un gouvernement éclairé, cela laisse présager un désastre.

L'IA, menace pour l'écriture

Je n’ai même pas encore évoqué l’intelligence artificielle. Un certain nombre de technologies numériques ont accaparé l’attention et rendu la lecture concentrée pratiquement impossible. L’IA générative est le premier outil à menacer la survie même de l’écriture.

Écrire est difficile. Orwell comparait cette expérience à "une longue crise d’une maladie douloureuse". L’IA promet un remède simple. Le problème, c’est que l’écriture n’est pas simplement l’acte de transcrire des pensées déjà pleinement formées. L’écriture est le moyen par lequel les gens mettent de l’ordre dans leurs pensées et apprennent à les transmettre à quelqu’un qui ne les partage pas encore. Cal Newport, professeur d’informatique à l’université de Georgetown, soutient que le processus d’écriture oblige les gens à penser de manière ordonnée et linéaire. Il met à nu les pensées floues et les raisonnements bancals. Et le temps ainsi que la concentration nécessaires pour transformer les pensées en mots, en phrases et en paragraphes permettent à l’auteur d’établir de nouveaux liens et de découvrir de nouvelles perspectives.

Si l’IA élimine ce défi que constitue l'écriture, elle élimine également l’apprentissage. Des études préliminaires suggèrent que c’est exactement ce qui se passe lorsque les gens utilisent l’IA pour écrire. Le processus est plus facile. Le résultat est souvent meilleur que ce que l’on pourrait rédiger soi-même. Mais cela se fait au détriment du développement intellectuel. Une étude menée au Brésil a montré que les étudiants de premier cycle qui utilisaient l’IA pour étudier obtenaient des résultats nettement moins bons lors d’un contrôle surprise que ceux qui étudiaient sans IA. Les étudiants étaient à la traîne par rapport à leurs camarades, même sur des questions qui exigeaient de la réflexion et des efforts plutôt que des connaissances spécifiques.

La vie moderne exige beaucoup de tâches d’écriture fastidieuses. Certaines d’entre elles peuvent certainement être confiées à des machines sans coût trop élevé. Mais une carrière consacrée à l’étude de l’adoption historique des nouvelles technologies a convaincu Cal Newport qu’il est presque impossible d’automatiser un problème sans en créer d’autres. À maintes reprises, les gens pensent utiliser un outil pour contourner une simple tâche fastidieuse. "Et puis, il y a toutes ces répercussions inattendues de second ordre". Le mail était censé être un substitut plus pratique aux fax, aux appels téléphoniques et aux réunions. Au lieu de cela, répondre aux mails est devenu en soi un immense gouffre de temps. Ces conséquences imprévues finissent par transformer la vie intellectuelle.

La capacité à mener une réflexion approfondie deviendra probablement de plus en plus rare dans un monde où une grande partie de la population utilise l’IA pour éviter d’écrire. Elle deviendra également de plus en plus importante. L’IA génère une surabondance de texte. Elle a entraîné une multiplication par trois du nombre de livres publiés sur Amazon chaque mois depuis 2022, date du lancement de ChatGPT. Au cours de la même période, les soumissions à des revues scientifiques ont également bondi. Beaucoup ont été rédigés, au moins en partie, par l’intelligence artificielle.

L’IA produit une prose claire et professionnelle. Lorsqu’on leur présente côte à côte des textes rédigés par des humains et par l’IA, même les étudiants en master de création littéraire ont avoué préférer le travail des machines. Si les textes générés par l’IA sont agréables et convaincants, ils n’en sont pas moins dépourvus d’originalité, souvent inexacts, voire les deux à la fois. Les gens auront donc plus que jamais besoin de leur capacité de discernement et de compréhension. Ils devront savoir ce qu’ils pensent et comment se forger leur propre opinion. Ce sont précisément ces compétences que l’utilisation de l’IA menace d’éroder.

Ce qui est en jeu, c’est ni plus ni moins que la capacité à penser par soi-même. Si les gens en viennent à trop compter sur l’IA pour écrire à leur place, ils pourraient perdre la capacité de remettre en question, voire de développer, leurs propres points de vue. Ce sont là des capacités typiquement humaines. Selon Kwame Anthony Appiah, philosophe à l’université de New-York, "si nous y renoncions, nous cesserions d’être le genre d’êtres humains que nous sommes. Nous serions des créatures très différentes."

Une nouvelle panique morale?

Il y a cent vingt-six ans, The Atlantic publiait un texte d’Arthur Reed Kimball alertant sur la capacité des citoyens du pays à bien écrire et à réfléchir en profondeur. L’ennemi de la concentration soutenue ? Les journaux. Kimball affirmait que les quotidiens, avec leurs pages sportives et rubriques people, éclipsaient le livre et la revue littéraire.

Avant le journal, c’était le roman qui était considéré comme une menace pour les bonnes habitudes de lecture et la stature morale. Thomas Jefferson estimait que l’un des plus grands obstacles à l’éducation des femmes était leur passion pour la fiction, qui les détournait de la "lecture saine". Une fois qu’une femme est tombée sous le charme des romans, écrivait-il, rien ne peut retenir son attention à moins d’être revêtu de toutes les fantaisies de l’imagination."

Ceux qui ont tendance à minimiser l’attaque actuelle contre la lecture rappellent ces exemples. Peut-être que, dans 126 ans, cet article apparaîtra comme le dernier exemple en date de ces lamentations alarmistes. À certains égards, les livres continuent de prospérer. L’année dernière, les ventes de livres imprimés ont dépassé leur niveau d’il y a dix ans. Substack a connu une explosion des abonnements à de longs contenus écrits de longue haleine. Des célébrités telles que Dua Lipa et Reese Witherspoon ont lancé des "books clubs" qui remportent un succès fulgurant. Les livres audio sont devenus un secteur pesant un milliard de dollars.

Mais les optimistes négligent un élément crucial : le texte connaît un essor auprès d’une proportion de plus en plus restreinte de la population. À eux seuls, 20 % des adultes ont représenté plus de 80 % de tous les livres lus l’année dernière. "Cela devient une sorte de passe-temps de niche, comme la philatélie ou la culture des orchidées", souligne Leah Price, historienne de la lecture à l’université Rutgers. Les personnes attachées au texte, qui tirent de l’écrit une compréhension culturelle et un lien intellectuel, font désormais partie d’une sous-culture. Le fait que vous lisiez cet article fait de vous, à coup sûr, un membre de cette sous-culture. Maintenant que le fait d’être lecteur est facultatif, cela peut servir de marqueur identitaire. Lorsque vous voyez quelqu’un dans le train en train de lire un ouvrage imprimé, cela ressemble à une prise de position.

Une activité de niche

Nous avons déjà connu cette situation. Lorsque la société est passée de la culture orale à la culture écrite, seule une petite minorité savait lire. En tant que seules personnes à posséder cette précieuse compétence, elles occupaient une position privilégiée et étaient grassement rémunérées pour leur travail.

Aujourd’hui, la lecture est à nouveau l’apanage d’une petite minorité, mais le fait d’être une personne de lettres confère moins de prestige qu’autrefois. Les lecteurs restants sont marginalisés, raillés et, à bien des égards, considérés comme hors sujet. Pour la plupart des gens, une vie consacrée aux lettres est une impasse économique. Les emplois dans la presse écrite ont chuté de 75 % au cours des deux dernières décennies. Les offres d’emploi pour les universitaires en sciences humaines sont également en baisse. En 2024, aux Etats-Unis, seuls 8 % des diplômés de l’enseignement supérieur ont obtenu une licence en sciences humaines.

Il est aujourd’hui impossible d’imaginer qu'un écrivain fasse la couverture d’un grand hebdomadaire papier lu par des millions de personnes. Au contraire, de nombreux Américains se revendiquent fièrement de leur "post-alphabétisme". Donald Trump a évoqué son goût pour les briefings sous forme de liste à puces, et ses collaborateurs ont indiqué qu’il appréciait les images et les graphiques. Les hommes les plus riches du monde se vantent de tirer leurs informations de publications sur X, de podcasts et de conversations avec des chatbots.

Le pouvoir culturel et économique a tendance à revenir à ceux qui maîtrisent les technologies de communication les plus populaires. Aujourd’hui, ces personnes sont des streamers, des podcasteurs et des influenceurs. Joe Rogan compte plus de 14 millions d’abonnés sur Spotify et plus de 20 millions sur YouTube. MrBeast, un youtubeur qui met en scène des cascades élaborées, enregistre régulièrement des centaines de millions de vues. Des streamers de jeux vidéo tels que IShowSpeed et TheBurntPeanut figurent parmi les personnalités médiatiques les plus populaires. Ces personnalités façonnent les aspirations des jeunes, les sujets dont ils parlent, et même leur façon de s’exprimer.

Autrefois, les livres constituaient une source essentielle de savoir, de mémoire, de sagesse et de moralité. Ils étaient écrits par les générations plus âgées et transmis aux jeunes dans le cadre d’une transmission verticale de la culture. Aujourd’hui, l’information circule horizontalement, de jeune à jeune. Un sondage Morning Consult de 2023 a révélé que près de 60 % des répondants de la génération Z ont déclaré qu’ils rêveraient d'être une personnalité des réseaux sociaux s’ils le pouvaient.

Pourquoi il faut résister

L’avènement de ce nouveau monde n’est pas encore une certitude. Certaines personnes ont pris conscience de ce à quoi nous renonçons et choisissent une voie différente. Les interdictions des téléphones portables à l'école se répandent. Si ces actes de défiance face à une culture post-alphabétisée semblent vains, ceux qui résistent n’ont rien à perdre à essayer.

J’ai moi-même grandi à l’ère post-alphabétisée. Je suis née peu après l'éclatement de la bulle Internet et je suis entrée en CP à peu près au moment où l'iPhone est sorti. En cinquième, j'ai eu mon premier téléphone et j'ai aussitôt créé un compte Instagram. J'ai eu la chance de grandir dans une famille de lecteurs. Mon père me faisait la lecture presque tous les soirs, tout au long du collège. Mes sœurs aînées étaient impatientes de m’intégrer à leur club de lecture. Au lycée, je me suis mis en tête de lire les classiques. Mes professeurs n’arrêtaient pas de me recommander leurs livres préférés. Je voulais partager leur savoir et comprendre leurs références. J’ai lu Jane Eyre à grand-peine et je suis tombée sous le charme d'Anna Karénine. Même si j’étais seule quand je lisais, je ne me sentais pas seule. Ces livres renfermaient la sagesse de générations entières. Comme l’a dit James Baldwin en 1963, année où il a fait la couverture de Time : "On croit que sa douleur et son chagrin sont sans précédent dans l’histoire du monde, mais ensuite on lit. Ce sont Dostoïevski et Dickens qui m’ont appris que les choses qui me tourmentaient le plus étaient précisément celles qui me reliaient à toutes les personnes vivantes, ou qui avaient jamais vécu." J’avais l’impression de faire partie d’une chaîne ininterrompue de savoir et de culture.

Au fil des années qui ont suivi, cette habitude s’est perdue. Le changement a été subtil. Je suis devenu plus occupée. J’ai commencé à faire défiler mon téléphone avant de me coucher au lieu de lire. Mon attention se dispersait toutes les quelques pages. Qu’importe si je lisais moins ? Personne ne vérifiait mes progrès. Et les livres seraient toujours là. Je pourrais les reprendre plus tard.

Lorsque la Bibliothèque d’Alexandrie a disparu, le savoir inscrit sur ses rouleaux a été perdu à jamais. Nous ne pouvons que deviner ce qu’Ératosthène et Euclide auraient pu écrire d’autre. Le texte s’est transformé en poussière. Cela n’arrivera pas aujourd’hui ; tous les mots de la grande bibliothèque pourraient être stockés sur une seule puce informatique. De nos jours, même les monographies universitaires les plus obscures sont numérisées. Google Livres et Internet Archive constituent des bibliothèques aux dimensions insondables. Nous pouvons y accéder en quelques clics, sans avoir à entreprendre un périlleux voyage à travers la Méditerranée. Le risque que leurs textes succombent à l’humidité ou aux souris est minime.

Mais la menace de l’apathie demeure. Ce que nous perdons, c’est la capacité et l’envie de lire ces textes. Une richesse étonnante d’informations et de sagesse nous a été léguée. Ce que nous ferons de cet héritage ne dépend que de nous.

*Cet article est paru en version originale dans le magazine The Atlantic. © 2026 The Atlantic. Distributed by Tribune Content Agency.

المصدر: L'Express | Source: L'Express

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