Jean-Paul II à Lyon en 1986, à la rencontre d'une France "enfant gâtée"
L'Express du 3 octobre 1986
Jean-Paul II : la France inquiète
En revenant en France pour la troisième fois (fait exceptionnel) depuis son couronnement, Jean-Paul II s'inquiète de trouver la "fille aînée de l'Eglise" devenue une enfant gâtée. En effet, si 81 % des Français se déclarent catholiques, 16 % seulement assistent régulièrement à la messe dominicale. Né dans une Pologne où la pratique religieuse est méritoire, le Pape regrette de voir d'autres peuples galvauder une liberté qui, pour eux, reste gratuite.
Evoquant sa tournée du 4 au 7 octobre, dans la région lyonnaise, il réaffirmait récemment, pour le journal La Croix, la place géopolitique de la France comme "centre de la chrétienté". Si, donc, Jean-Paul II s'interroge aujourd'hui, c'est que cette France, souvent regardée comme une référence, même lorsque son comportement n'est pas exemplaire, reste une nation pilote sans être une chrétienté modèle.
A la manière de ces personnes qui "avaient tout pour être heureuses", la France avait tout pour être chrétienne : une conversion remontant à Clovis (496), l'action vigoureuse de ses rois, une culture assurant le prestige de ses théologiens. La mise en vedette de quelques évêques au concile Vatican II avait même incité les Français à se prendre pour principaux moteurs de l'évolution de l'Eglise.
Or, en même temps, la pratique religieuse diminuait, notamment chez les ruraux émigrés en ville. "La pratique des Bretons déracinés s'arrête, en même temps que le train, au butoir de la gare Montparnasse", ironisait le sociologue Gabriel Le Bras. Signe d'un christianisme rural moins profond qu'on ne l'avait imaginé.
Le jeune abbé Karol Wojtyla, que son archevêque envoie, en 1947 effectuer un stage en France, comprend rapidement la situation. Dans un article publié au début de 1949 par l'hebdomadaire Tygodnik Powszechny, de son ami Jerzy Turowicz, il analyse avec lucidité la dichotomie entre de grands leaders spirituels et un peuple en voie de retour partiel au paganisme.
Depuis ce premier contact, il a connu d'autres déceptions. A la baisse des entrées dans les séminaires se sont ajoutés, à partir de 1959, les abandons du ministère sacerdotal par des prêtres en crise dans le clergé séculier et chez les jésuites. Deux ans plus tard, la même débandade se produisait au Québec, aux Pays-Bas et, plus discrètement, en Italie : la situation française était bien annonciatrice d'un mouvement général. S'y sont adjoints ensuite le choc du concile, perçu trop sommairement comme relativisation de certitudes et comme abandon de rites puis celui des événements de 1968, avec mise en question de toute autorité, et vertige devant une liberté plus exigeante que la structure.
La France connaît, depuis lors, les amalgames d'un christianisme politisé par un clergé souvent plus à gauche que ses fidèles. Devant ces débordements, le général de Gaulle disait à l'évêque de Strasbourg : "Il faudra bien que le fleuve rentre dans son lit."
A l'Eglise de France — mais aussi à celle d'autres pays — le Pape peut également reprocher les tâtonnements prolongés de la catéchèse. Si explicables qu'ils aient été, ils ont pour résultat de laisser dans un flou doctrinal une partie de la génération qui entre aujourd'hui dans la vie active. Enfin, le Pape ne se résigne pas à la légalisation de l'avortement. Les deux questions lancées par Jean-Paul II, au Bourget, en 1980, restent posées. L'une s'adresse à la nation dans son identité : "France, fille aînée de l'Eglise, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ?" L'autre concerne sa mission au-delà de l'Hexagone : "France, fille aînée de l'Eglise et éducatrice des peuples, es-tu fidèle à ton alliance avec la sagesse éternelle ?" En même temps, il met les catholiques en garde contre la "pusillanimité". Pour leur rappeler qu'ils possèdent des forces vives inemployées.
La France connaît un phénomène religieux qui rappelle un désastre de la nature : la maladie des ormes et des platanes. Des arbres bien enracinés, familiers à notre regard, dépérissent, puis disparaissent. Le paysage qu'ils structuraient en est modifié. Il faut les remplacer par d'autres espèces ou d'autres variétés en suscitant une relève qui existait à l'état latent. C'est ce renouveau que Jean-Paul II, "biologiste des âmes", vient encourager.
Dans une période qui allie les déclins et les surgissements, il incite les chrétiens à laisser là leurs complexes et à s'appuyer sur les forces neuves. Et, parmi elles, sur l'incontestable qualité spirituelle des séminaristes. Le prêtre français n'est plus un notable ; c'est un pasteur surchargé, payé au-dessous du Smic. D'emblée, les séminaristes ont des motivations épurées et puissantes. Ce même besoin de rigueur explique le renouveau de la vie monastique dans les ordres contemplatifs.
L'Eglise "self-service" ?
En cette époque de fondations, des communautés nouvelles apparaissent, comme les frères de Saint-Jean ; surnommés "les petits gris", à cause de la couleur de leur robe, ils associent la prière monastique à l'apostolat. Plus spectaculaires, les mouvements du Renouveau charismatique, que Jean-Paul II va rencontrer à Paray-le-Monial et à Lyon, forment des fraternités où prêtres et laïcs invoquent l'Esprit saint sans la moindre inhibition et pratiquent l'entraide. Né chez des protestants américains, le Renouveau charismatique fut "greffé" par Paul VI, qui l'a admis, à la Pentecôte de 1975, comme un "grand espoir pour l'Eglise".
Plus généralement, les sociologues constatent le début du "retour du religieux" qu'avait prédit l'agnostique André Malraux. Face aux scandales ou au manque de sens de la vie, un appétit de spiritualité éclôt. Cependant, les Eglises constatent qu'il se double souvent d'une défiance envers toute institution religieuse organisée. Les jeunes que va rencontrer Jean-Paul II au stade lyonnais de Gerland aiment le témoignage d'un homme de Dieu, surtout lorsqu'il a une "présence" et une plénitude tranquille ; mais ils préfèrent avoir recours à l'Eglise comme à un simple "self-service", afin d'éviter tout ce qui ressemblerait à un embrigadement.
Jean-Paul II envisageait cette visite dans la région lyonnaise dès 1980. Il avait ajourné son projet pour deux raisons. Sa première tournée en France aurait eu un programme trop chargé. Et il voulait donner, auparavant, au diocèse de Lyon un nouvel élan en nommant un archevêque jeune. Ce sera Monseigneur Albert Decourtray, nommé en 1981. Il est aussi prélat de la Mission de France. Pour un pape, Lyon présente trois attraits. C'est, d'abord, le berceau du christianisme en Gaule ; puis la ville historique qui hébergea deux conciles au mi-siècle (aucun ne s'est tenu à Paris) ; enfin, la capitale de l'essor missionnaire du XIXe siècle.
Jean-Paul II marquera une priorité en allant, dès son arrivée, se recueillir à l'amphithéâtre romain des Trois Gaules, où furent martyrisés Blandine et ses compagnons chrétiens, évangélisés par des disciples qui avaient connu personnellement l'apôtre Jean. Unique en France, ce lien très proche avec les origines du christianisme ! Il donnera au Pape l'occasion de rappeler un thème qui lui est cher : le christianisme, inséparable de l'histoire de l'Europe, a modelé son identité culturelle. Les vicissitudes politiques, y compris la récente tutelle du communisme sur la moitié orientale de ce continent, sont sans commune mesure avec l'ancienneté de sa formation chrétienne. La crise de maturité du catholicisme français pourrait se soigner en retrouvant l'héroïque ferveur des commencements.
Le prêtre, l'oublié des derniers conciles
A Lyon, le Pape, dans l'un de ses discours, traitera des droits de l'homme. A Paray-le-Monial, où apparut le Sacré-Cœur, il rappellera la tendresse méconnue du Christ. Et, bien sûr, dans le village d'Ars, il évoquera le ministère sacerdotal.
Avant son ordination, le jeune Karol Wojtyla s'était enthousiasmé pour le personnage de saint Jean-Marie Vianney, curé d'Ars, mort en 1859, canonisé en 1925 et proclamé en 1929 "patron de tous les curés de l'univers". Il admirait l'homme exigeant pour lui-même et pour les autres, mais bienveillant. Et un personnage résistant à l'oppression politique. En cette époque de constitution civile du clergé, le jeune Vianney avait reçu sa première communion, clandestinement, des mains d'un prêtre réfractaire déguisé en cuisinier ambulant. L'abbé Wojtyla y voyait un modèle pour sa Pologne, qui souffrait alors de l'emprise athée des nazis.
Enfin, l'abbé Vianney a revigoré sa paroisse par son exemple, en incitant les laïcs à y prendre des responsabilités. Il leur a délégué certaines tâches, comme l'éducation des jeunes et l'aide sociale. Précédent appréciable pour Jean-Paul II qui n'est pas, de tempérament, un centralisateur et qui fait a priori confiance aux responsables des églises locales.
Le thème est aussi utile pour affronter un paradoxe. Le Pape vient en France exalter un curé de paroisse, alors que, par suite de la raréfaction des prêtres, 61 % des paroisses françaises n'ont plus de titulaire exclusif. Dans beaucoup d’églises de campagne, la messe sur place est devenue une rareté. Les laïcs célèbrent, certains dimanches, des "assemblées dominicales en l’absence de prêtres", à la manière des chrétiens d’Amérique latine et d’Afrique noire. La modeste paroisse d'Ars, avec ses 719 habitants, n’aurait plus de pasteur à son service exclusif si elle n’était pas, précisément, celle du curé d’Ars. Pourtant, le cadre de la paroisse n’est pas une structure obsolète. Le recrutement de la communauté a seulement changé, grâce à l’automobile. Il n’est plus uniquement géographique. La paroisse amalgame des fidèles du terroir ou du quartier avec d'autres chrétiens, venus d’ailleurs, qui choisissent cette communauté-là. Ainsi, à Lyon, l’église de la Sainte-Trinité draine-t-elle des fidèles de sensibilité traditionnelle originaires de toute l’agglomération urbaine.
Jean-Paul II a souhaité que viennent à Ars, en plus de nombreux prêtres, des évêques du monde entier. Ce qu’il leur dira, le 6 octobre, aura valeur universelle. Dans un monde en manque de vocations, la paroisse n’est plus qu'un type de communauté chrétienne parmi d’autres. Ce qui est irremplaçable, c’est le prêtre. Or il a été un peu l’oublié des deux derniers conciles : Vatican II a beaucoup traité de l’apostolat des laïcs, alors que Vatican I, interrompu en 1870, s’était surtout consacré au pape et aux évêques. Déjà, Jean-Paul II avait marqué, à Paris et à Lourdes, sa confiance à l’humble clergé de base, qui "porte le poids du jour et de la chaleur".
Le Pape ne vient pas mettre les hommes au pas, mais les choses au point. Il constate que les brebis éloignées du pasteur forment la majorité arithmétique du troupeau. Sur un fond de déchristianisation, la laïcité a largement atteint ses objectifs dans une France qui est à la fois un vieux pays catholique et la plus ancienne nation laïque de l'Occident. Persuadé que l’Evangile diffuse des valeurs universelles, il désire ne pas laisser la France cantonner son christianisme dans un casier bien délimité, comme une spécialité parmi d’autres. Jean-Paul II sait que religion et société ne coïncideront jamais parfaitement. Et d’ailleurs il ne le souhaite pas.



