Vous avez dit "ingérences russes" ? Pure fiction, répondent en chœur les cadres du Rassemblement national, qui semblent s’être passés le mot, alors que trois candidats déclarés ou pressentis à l’élection présidentielle - Raphaël Glucksmann, Édouard Philippe et Gabriel Attal - ont été visés en l’espace d’une semaine par des campagnes de désinformation provenant de Moscou. Léa Salamé était accusée de soudoyer des médias pour qu’ils disent du bien de Raphaël Glucksmann ; des comptes affirmaient qu’Édouard Philippe était atteint d’une maladie dégénérative et, sur une fausse Une de La Tribune Dimanche, Gabriel Attal apparaissait sous ce titre évocateur : "Yves Attal a légué à son fils un empire de la drogue".
"Mais quelqu’un a vu ces fameuses publications d’ingérences sur les réseaux sociaux ?", feint de s'interroger sur son compte X le député RN Matthias Renault, dénonçant une "ficelle politicienne" et se moquant de la confidentialité supposée de ces contenus, qui n’auraient été vus que par quelques internautes. D’autres, ne répondant pas sur le fond, s’en prennent à l’émetteur. "L’agonie estivale de ce jeune homme me fait beaucoup de peine", tacle Laure Lavalette, en réponse au passage de Gabriel Attal, que Sébastien Chenu traite de "complotiste", sur BFMTV. Même ton moqueur et même déni chez Jean-Philippe Tanguy, proche de Marine Le Pen : "Depuis 10 ans, les ingérences russes sont tellement inefficaces et grotesques qu’elles permettent aux 'victimes', qui ont tous les pouvoirs pour lutter contre, de faire leur com."
Les auteurs de ces attaques sont pourtant clairement identifiés par les services de renseignement : le mode opératoire informationnel (MOI) "Storm-1516" - responsable, selon un rapport de Viginum, l’agence de lutte contre les ingérences numériques étrangères, de 77 "opérations informationnelles" depuis août 2023 - et "Matriochka". Qui prend le temps de s’informer - et on n’ose imaginer que des députés ne soient pas correctement informés - sait à peu près tout : comment ils opèrent, avec quels moyens, quels relais, depuis quels locaux, etc. À défaut d’avoir lu le rapport de 41 pages de Viginum, le RN a probablement lu son propre rapport parlementaire, publié en juin 2023. Voulant se détacher de ce sparadrap qui leur colle à la peau depuis des années, le parti à la flamme avait pris l’initiative de créer une commission d’enquête relative "aux ingérences étrangères visant à influencer ou corrompre des relais d’opinion, des dirigeants ou des partis politiques français." Seulement, la commission, présidée à l’époque par Jean-Philippe Tanguy, confirmait ce que l’on savait déjà : "Le Rassemblement national entretient des liens privilégiés avec le Kremlin". Or, "la Russie constitue la principale menace pour les démocraties occidentales en termes d’ingérence." Un beau but contre son camp. Outré, Jean-Philippe Tanguy dénonçait aussitôt un "sabotage révoltant pour tout républicain sincère".
À chaque attaque russe, le parti d’extrême droite use du même procédé, en trois étapes : nier, reconnaître mais minimiser, et enfin faire diversion. Ainsi, Pierre-Romain Thionnet, proche de Jordan Bardella mais critique du Kremlin, juge que "les médias français devraient faire preuve de plus de responsabilité en ne donnant pas à des contenus étrangers invisibles et anecdotiques, fussent-ils russes, une importance qu’ils n’ont pas." Le problème n’est pas que des usines à troll financées par Vladimir Poutine tentent de déstabiliser la France, comme on l’avait vu avec les "MacronLeaks" en 2017 ; le problème, c’est que les médias en parlent. Enfin, pour ne pas parler de la Russie, les hiérarques du RN pointent du doigt les ingérences des Etats-Unis, de la Chine ou des pays du Golfe. Mais cette rhétorique, malhonnête, se retourne toujours contre eux. La "ficelle", pour reprendre leur expression, est un peu grosse. Alors que nous entrons dans une campagne qui risque d’être marquée, plus que les précédentes, par des tentatives d’ingérences étrangères, le RN, comme les autres formations politiques, devrait se rappeler qu’aucun parti ne peut se satisfaire d’être aidé, dans sa conquête du pouvoir, par une puissance étrangère.



