"Ils pensent tous qu'il va s'effondrer" : après les municipales, Edouard Philippe attendu au tournant
Enfin, les difficultés commencent. "Plus les rives du canyon sont élevées, plus la pression sera forte au centre", confiait Édouard Philippe en janvier. Depuis le premier tour des élections municipales, l’ombre d’un face-à-face entre Jordan Bardella et Jean-Luc Mélenchon plane, qui effraie des millions d’électeurs. Le camp des modérés - s’il faut l’appeler ainsi -, usé par une décennie d’exercice du pouvoir, est-il capable de jouer un rôle dans ce moment charnière ? Ce qui suppose de s’entendre, d’innover, en un mot, de surprendre encore. La responsabilité historique qui est aujourd’hui la sienne doit modifier la donne, mieux, les comportements. "On a deux armées emmenées par deux chefs, l’un ayant même son remplaçant, et au milieu, le centre qui disparaît, constate, dépité, un ténor macroniste. La peur n’évite pas le danger." La peur, la hantise même, d’une prise en otages de millions de citoyens effarés par l’évolution de la scène politique.
"La pression, je ne la subis pas, je la bois" : certains attendaient sa mise en bière politique, c’est aujourd’hui vers Édouard Philippe que les regards sont tournés. Au moment où François Fillon puis David Lisnard s’affichent avec Eric Ciotti, au moment où Nicolas Sarkozy déjeune avec Jordan Bardella, lui tente de s’installer comme le candidat de la droite et du centre. Pour cela, il faut gagner "la primaire implicite", selon le mot d’un proche.
Le Havrais veut imaginer une nouvelle forme de rencontres avec les Français, pour évaluer ses idées et développer le sillon dont il entend faire sa marque de fabrique : être le maire candidat, celui qui prend le pouls du pays au plus près de sa vérité, dans un souci de proximité plus que de com' – la nuit à la Attal, très peu pour lui. Plusieurs formats ont été soumis à son arbitrage. Ses conseillers vont aussi commencer à tester auprès de certains écosystèmes, ONG environnementales, monde du numérique, milieu de l’énergie, les idées du futur candidat. Il a promis du "massif" sur le fond, il a donc placé la barre haut, suscité une attente qu’il s’agit de ne pas décevoir. Un temps, il s’est interrogé : fallait-il sortir du bois avant l’été ? Il s’agit de ne surtout se tromper de rythme, la question du timing l’a toujours obsédé.
"Personne n’élira un conseiller d’Etat"
Eux sont obsédés par lui. Les concurrents d’Édouard Philippe l’auscultent, en quête de failles qui justifieraient leurs propres ambitions. On guette le moindre faux pas du favori. Ses silences sont épinglés, ses sorties médiatiques raillées. Ne serait-il pas qu’une valeur refuge de l’électorat de droite ? "Ils pensent tous qu’il va s’effondrer quand il entrera en campagne. C’est leur grand truc", a théorisé en petit comité la présidente de la région Ile-de-France Valérie Pécresse, apôtre du rassemblement de la droite et du centre. Gabriel Attal, dopé aux réseaux sociaux, juge être "meilleur en campagne qu’Edouard". Le président des Républicains (LR), Bruno Retailleau, considère que le Havrais ne parviendra pas à "se retirer le sparadrap Macron", malgré sa rupture avec le président de la République. "Personne n’élira un conseiller d’Etat", achève un macroniste historique.
La noblesse d’Etat serait passée de mode dans une vie politique si polarisée. La liste des griefs est inépuisable. L’ancien Premier ministre serait dépourvu de toute radicalité - on glose à l’infini sur ces atermoiements relatifs au port du voile - et ne pourrait pas embarquer un pays derrière lui. Bref, Édouard Philippe ressemblerait trop à… Édouard Philippe. Cela justifie toutes les ambitions. Après tout, seuls les gagnants au Loto ont tenté leur chance.
Ce petit monde n’a pas oublié d’être raisonnable. Les uns et les autres se parlent, conscients qu’une abondance de candidatures serait un suicide collectif. Tous sont aujourd’hui incapables de s’accorder sur une mode de départage des ambitions. Une primaire de la "droite et du centre" ? Le président des Hauts-de-France Xavier Bertrand n'en veut pas, vacciné par sa défaite en 2021. Gabriel Attal, non plus. Elle favoriserait à ses yeux des candidatures droitières, éloignées de son positionnement. "Mon angle, c’est la social-démocratie", a-t-il glissé à un parlementaire. N’a-t-il pas lancé un appel aux "Français de gauche républicaine" à l’issue des municipales ? Édouard Philippe y a toujours été hostile, traumatisé par la défaite de son mentor Alain Juppé en 2016. Instruit, aussi, par l'ascension météorique d’Emmanuel Macron la même année. Il a décliné auprès d’un interlocuteur quatre scénarios de départage, allant d’une primaire sauvage - "Koh-Lanta" selon Gérald Darmanin - à des accords de désistement plus ou moins explicites. Bruno Retailleau n’a pas d’opposition de principe à un tel départage, mais de sérieuses réserves. "La primaire avantage le projet le plus radical, je pense que je la gagnerais. Mais je n’y vois pas clair !", a-t-il confié à un proche.
La primaire avantage le projet le plus radical, je pense que je la gagnerais.
Bruno Retailleau, à un proche.
Si ce n’est pas clair, demandons à Gérald Darmanin ! Le ministre de la Justice, promoteur de la primaire, reçoit à dîner le 3 février Édouard Philippe et Bruno Retailleau. Il vante les mérites d’une grande compétition électorale, voire d’un programme commun de ce camp. "Montrons à nos électeurs qu’on est compatibles", leur explique le garde des Sceaux.
"Divisés, nous sommes morts"
Qui est ce "on" ? Là réside le grand malentendu. L’appel au rassemblement de la "droite et du centre" est parfois lancé avec un impensé autour de l’espace politique recouvert par ce terme. Chacun définit ce champ à sa guise, au gré de ses intérêts. Édouard Philippe s’érige en dépositaire du "socle commun", la fragile coalition bâtie par Michel Barnier à Matignon. Bruno Retailleau, soucieux de "ne pas se faire macroniser", prend ses distances avec un tel attelage. Il met en lumière ses fractures idéologiques pour mieux s’en tenir à distance. Cela tombe bien, Gabriel Attal aussi. Lui opère une césure entre la droite et l’appareil LR, soupçonné de céder aux sirènes du Rassemblement national. "Je pense de moins en moins que l’espace politique cohérent pour nous s’étend aux Républicains", juge-t-il. Mardi 24 mars, sur France Inter, il propose un rassemblement, début 2027, des prétendants partageant "un projet proche et les mêmes valeurs", assis sur un comité de liaison des partis Renaissance, MoDem et Horizons. Et écarte Les Républicains, dans l’attente d’une "clarification" de la ligne du parti.
Tout cela est brouillon ? Attendez d’en parler à Laurent Wauquiez. Le président des députés LR excommunie le centre et lui préfère la formation Reconquête! dans sa grande opération de rassemblement. Redemandons à Gérald Darmanin, jamais à court d’idées ! Dimanche soir, à peine les résultats du second tour des municipales annoncés, le garde des Sceaux a appelé de nouveau à la désignation d’un seul candidat de la droite, du centre… jusqu’à la gauche républicaine. Ménager la chèvre et le chou dans son propre camp au moment où les électeurs sociaux-démocrates ont peu goûté les alliances avec LFI, au fond, que cela coûte-t-il ? Peut-être le sens des réalités. "Penser qu'on va se réunir sur une scène commune avec Bruno Retailleau et Raphaël Glucksmann est illusoire. Qui peut y croire ?", grince un haut gradé du gouvernement qui connaît bien son Darmanin. Est-ce plus clair désormais ?
Divergences politiques et calculs stratégiques s’entremêlent. Ce qui ne se conçoit pas clairement s’énonce mal : l’incapacité du camp "central" à se donner un nom est un enjeu politique autant qu’un problème existentiel. Dans une tribune à venir très prochainement, parlementaires et ministres appellent à un rassemblement du "bloc central et de la droite"... Qu’importe la configuration retenue : cet espace rassemble en majorité ceux qui ont exercé le pouvoir au cours des dix dernières années, mais il doit incarner l’alternance au macronisme. Autant chercher un trèfle à quatre feuilles ou un mouton à cinq pattes.
Ça emmerde déjà les gens d’être un barrage au deuxième tour, alors être un barrage au premier…
Gabriel Attal
"Divisés, nous sommes morts." La sentence est répétée ad nauseam par les partisans de l’union. Elle est une injonction au rassemblement, maquillée d’une implacable évidence arithmétique. Le socle commun doit ne faire qu’un, comme 1 et 1 font deux. C’est comme ça, et pas autrement. La démonstration frise l’argument d’autorité. Mais quelle serait la valeur politique d’une telle alliance ? Une simple protection contre un duel RN-LFI ? "Ça emmerde déjà les gens d’être un barrage au deuxième tour, alors être un barrage au premier…", met en garde Gabriel Attal. Ce "camp central" - il ne vit pas comme tel - doit porter une offre politique attractive. Il en est loin, tant sa raison d’être semble se résumer à empêcher l’accession du RN au pouvoir. "Notre défi est de redonner envie aux gens de voter pour nous. On ne gagnera pas en 2027 par un votre contre", assurait cet automne l'actuel ministre Renaissance chargé des Comptes publics David Amiel. Laurent Wauquiez décèle aussi dans sa proposition d'un rassemblement de la droite avec Sarah Knafo une manière de bâtir un "nouveau récit politique" : "Il faut un scénario de conquête. On ne gagne pas en étant défensif", juge-t-il.
"Il y a des raisons d’espérer"
Ni en menant une campagne dédaigneuse dont la stratégie ne serait qu’une succession de contre-attaques froides. "Camp de la raison", "pragmatisme" et "lucidité" sont autant de notes qui commencent à sonner faux aux oreilles des Français. "Le rejet des élites est plus fort que jamais, il faut faire attention au ton donneur de leçons, juge l’ancienne Première ministre Élisabeth Borne. Ce que j’ai retenu des élections européennes et législatives, c’est qu’il faut arrêter de répéter aux gens 'C’est plus compliqué que ça !'"
Les beaux jours arrivent, mais qu’en est-il des jours heureux ? "Il y a des raisons d’espérer", martelait Édouard Philippe au soir de sa réélection, en parlant du Havre mais en pensant à la France. Le sac de nœuds dans lequel sont empêtrés la droite et le centre laisse davantage présager la sinistrose que l’apothéose. Un ministre peinait à cacher, il y a quelques jours encore, son pessimisme. Lui arrive-t-il de baisser les bras ? De penser que les jeux sont déjà faits pour Jordan Bardella ? "Franchement, oui, pas plus tard que ce matin, maugrée-t-il. Parfois, je ne vois pas comment on évite cela. La gauche est ultra-divisée, nous, on n’est pas foutu de s’entendre, Bardella est loin devant et la France attend une alternance… Cela ressemble à quelque chose d’irrésistible." C’est dire si la pression est forte au centre, et le risque, celui de boire la tasse en mai 2027.





