Guerre en Iran : mais que fait la France au Moyen-Orient ? Par Manuel Valls
Il y a des moments dans l’histoire où les cartes sont redistribuées si brutalement que les diplomaties qui n’ont pas su lire le changement peuvent se retrouver hors-jeu pour longtemps. Le 7 octobre 2023 est l’un de ceux-ci. Il est d’abord une rupture dans la conscience nationale israélienne, comparable au 11-Septembre américain. Les exigences de sécurité absolue qui ont suivi ce jour sont l’expression d’une société traumatisée qui a décidé de ne plus jamais parier sur la bonne volonté de ses voisins. En ignorant cela, la France s’est interdit d’être utile. Il a aussi déclenché une recomposition géopolitique bien plus large. L’Iran a vu sa stratégie des proxys se retourner contre lui. La carte du Moyen-Orient ne cesse de se redessiner sous nos yeux.
C’est sur le Liban que l’échec français atteint sa dimension la plus grave. La proximité affective de Paris avec Beyrouth a fini par aveugler notre diplomatie : le Hezbollah n'est pas un parti politique libanais qui aurait aussi une branche armée. C'est une organisation terroriste, classée comme telle par l'UE dans sa totalité depuis 2013, qui a pris en otage un État entier au service d'un agenda iranien. La France a cru possible de distinguer ses branches politique et militaire, semblant oublier que le Hezbollah avait du sang français sur les mains depuis l’attentat de 1983 à Beyrouth (58 morts) et que traiter avec lui ainsi relevait d’une forme de complicité passive avec l’ordre mortifère qu’il imposait au Liban.
Lorsque Israël a décidé de frapper méthodiquement les capacités militaires du Hezbollah qui s’était engagé en soutien au Hamas, Paris a adressé ses appels au cessez-le-feu immédiats et ses mises en garde non pas à l’organisation terroriste qui avait bombardé le nord d’Israël pendant des mois, déplaçant 80 000 civils, mais à Israël. Le résultat fut cinglant : quand il a fallu négocier le cessez-le-feu entre les deux parties à l’automne 2024, la France était absente des discussions. En ayant refusé d’identifier clairement l’ennemi, Paris s’était disqualifiée comme médiatrice. Aujourd’hui, Libanais et Israéliens discutent directement à Washington d’un accord de paix, sans la France encore spectatrice. Après l’attaque contre la Finul qui incombe sans doute au Hezbollah et la mort de l’un de nos militaires, il est encore temps de réagir.
En septembre 2025, la France a reconnu sans conditions l’État de Palestine qui ne contrôle ni son territoire, ni ses frontières, ni sa sécurité. Symbole creux plus que diplomatie efficace. Parallèlement, la rhétorique française contre Israël s’est durcie au point de fragiliser une relation bilatérale stratégique ancienne. Se brouiller avec l’État hébreu, seule démocratie dans la région, sans contrepartie, sans objectif clair, en mettant à mal des décennies de coopération militaire et de renseignement, c’est affaiblir le camp occidental alors qu’Israël est en première ligne contre l’islamisme.
La France s'est mis hors-jeu
Dans ce tableau déjà chaotique, ni les conséquences militaires sur les pays du Golfe, ni les effets sur la navigation du détroit d’Ormuz ne semblent avoir été anticipés par Trump et son avalanche de messages contradictoires. Mais l’intervention israélo-américaine contre l’Iran en février 2026 était néanmoins légitime et nécessaire. L’Iran finance, arme et dirige depuis quarante ans un réseau de proxys (Hamas, Hezbollah, Houthis, milices irakiennes) dont la vocation explicite est la destruction d’Israël et la déstabilisation du Moyen-Orient. Il soutient l’islamisme partout dans le monde.
Face à un acteur qui a développé un programme nucléaire en violation des traités et qui réprime sauvagement son peuple, les négociations, concessions et appels répétés à la désescalade n’ont produit qu’une chose : donner du temps à l’Iran pour enrichir davantage d’uranium et perfectionner ses missiles. Quand des États démocratiques frappent les capacités militaires d’un régime théocratique qui a déclaré vouloir les anéantir et a méthodiquement entretenu une instabilité que la communauté internationale refuse de regarder en face depuis des décennies, ce n’est pas une "escalade" qu’il faut condamner mais de la légitime défense. Et puis, il faut le reconnaître, les lignes bougent.
Une France qui aurait accompagné l’effort américano-israélien, même discrètement, aurait pu influer sur les conditions de la reconstruction, sur le sort de la population iranienne qui aspire à la liberté, sur l’architecture de sécurité régionale qui se redessine. Au lieu de cela, Paris s’est positionnée comme équidistante entre le pompier et l’incendiaire — et s’est retrouvée hors-jeu une fois de plus, au moment précis où l’histoire basculait.
Manuel Valls, ex-Premier ministre de François Hollande, ex-ministre des Outre-mer sous Emmanuel Macron




