L’affaire serait entendue. En fabriquant plus de 80 % des panneaux photovoltaïques aujourd’hui installés dans le monde, la Chine aurait remporté la course à l’énergie solaire. Vouloir la concurrencer sur ce segment serait un combat perdu d'avance. Mais si Pékin semble avoir remporté cette bataille, elle n’a pas encore gagné la guerre des énergies propres. Les Etats-Unis peuvent encore en devenir le leader planétaire, défendent les trois coauteurs d’un article récemment paru dans la revue Foreign Affairs.
Selon Dustin Tingley, titulaire de la chaire Thomas D. Cabot de politiques publiques à l'université de Harvard, et ses deux collègues, Washington pourrait reprendre l’avantage grâce à la géothermie et au nouveau nucléaire. Deux domaines dans lesquels les Etats-Unis disposent d’une forte expertise, et surtout bénéficient du soutien de Donald Trump. A la recherche d’une quantité massive (et si possible décarbonée) d’électricité pour alimenter leurs data centers, les géants de la tech ont aussi tout intérêt à investir dans ces technologies, estime Dustin Tingley. Entretien.
L’Express : Comment les Etats-Unis pourraient-ils encore battre la Chine dans la course aux énergies propres ?
Dustin Tingley : La Chine a fait d’énormes bonds en avant dans la fabrication des panneaux solaires, des batteries ou des véhicules électriques. Mais cela ne représente qu'une partie du portefeuille des énergies propres. Ils sont loin d'être aussi avancés en matière de géothermie ou dans les nouvelles formes de nucléaire. Pour ces technologies, l’enjeu actuel n'est pas une question d'échelle. Il s'agit de les construire, les déployer et de faire baisser la courbe des coûts. C’est un domaine dans lequel les États-Unis disposent d’atouts importants.
Les Etats-Unis doivent-ils laisser filer la Chine sur le solaire et les batteries ?
Oui, cela n’en vaut pas la peine. Il sera extrêmement difficile de rivaliser sur les plaquettes de silicium polycristallin utilisées pour le photovoltaïque. Cela ne veut pas dire que les Etats-Unis n’ont pas de scientifiques qui travaillent sur de nouvelles formes de panneaux solaires, mais c'est une technologie très efficace que les Chinois ont su produire à grande échelle. Il faudrait un saut technologique d'un autre type pour que nous soyons compétitifs sur ce terrain-là.
Je suis plus optimiste sur les batteries. Justement parce qu'on peut imaginer de nouvelles chimies de batteries, comme le sodium-ion, afin de desserrer l’emprise des pays qui possèdent le lithium. La Chine a avancé dans le domaine, mais beaucoup de start-up américaines travaillent également dessus et pourraient les surpasser. Concernant l’éolien, la concurrence internationale est plus forte. Une grande partie de l’offshore (en mer) est développée par des entreprises européennes. Pour le terrestre, les Etats-Unis possèdent une solide expérience, par exemple avec General Electric.
Quels avantages ont réellement les Etats-Unis dans la géothermie ou dans le nucléaire de prochaine génération ?
Les capacités en géothermie sont en partie héritées de la longue expérience américaine dans le gaz naturel et le pétrole - ce que la Chine n’a pas. Certaines des nouvelles entreprises, telle Fervo, ont essentiellement importé le savoir de l'industrie de la fracturation hydraulique : la maîtrise du forage profond, horizontal, et la valorisation de l’ensemble. C’est le premier élément. Le deuxième : l’accumulation d’outils analytiques essentiels pour identifier les réservoirs géothermiques. Encore une fois, cela vient plus ou moins directement du secteur pétrogazier.
Côté nucléaire, les Etats-Unis possèdent depuis longtemps une industrie dédiée. Ces 10 à 15 dernières années, nous avons vu beaucoup d'investissements dans les réacteurs modulaires (SMR) – vous, Français, restez principalement sur vos gros modèles de réacteurs. Une partie de ces financements vient de l’armée, qui a développé des petits réacteurs pour les sous-marins. Maintenant, l’administration Trump investit beaucoup dans le secteur. La force du gouvernement s'ajoute désormais au déploiement de capitaux. C’est le signe d’une réelle volonté de développer cette technologie, qui n'en est pas encore au stade de déploiement.
Ne sous-estimez-vous pas la capacité de la Chine à combler l'écart sur ces technologies avec les Etats-Unis ?
Je ne vois pas la Chine combler l’écart de sitôt sur la géothermie : ils n’ont simplement pas l’expérience. Ce serait en revanche possible sur le nucléaire. Ils investissent aussi beaucoup dans les SMR ou la fusion. Mais s’ils réussissent, pourront-ils exporter leur technologie ? Tous les pays ne voudront pas forcément travailler avec la Chine. Certains se sentiront sans doute plus à l’aise de le faire avec les Etats-Unis et ses alliés, l’Europe, l’Australie, etc. Les Etats-Unis peuvent être le leader des énergies propres, à condition de nouer des alliances avec certains partenaires. Je peux facilement imaginer un scénario combinant de l’uranium australien, des petits réacteurs modulaires américains avec, dans l’ensemble, du savoir-faire français. Cela pourrait se révéler plus acceptable pour beaucoup de pays que de dépendre uniquement de la Chine. La technologie est importante, mais elle se combine aussi à des enjeux géopolitiques qui peuvent affecter sa diffusion.
Comment construire ce genre de coalition ?
Il est nécessaire de davantage coordonner la politique industrielle. Il faut se demander comment chacun des pays peut développer une spécialisation au sein des chaînes d'approvisionnement. Nous nous assurons ainsi de ne pas investir dans un domaine dans lequel un allié possède un avantage comparatif. Si les Sud-Coréens sont vraiment bons pour fabriquer ce composant, et les Australiens celui-ci, ne dépensons pas notre argent à faire ce qu’ils font déjà très bien. Améliorons plutôt une autre étape du processus que nous maîtrisons.
Mais un tel partenariat nécessite une certaine stabilité, chose assez compliquée sous l'administration Trump…
L'instabilité de l'administration Trump survient surtout quand les gens ne proposent pas d'idées. Avec nos travaux, nous essayons de lui donner des raisons pour tendre vers davantage de stabilité. En disant : vous pourriez vraiment en tirer parti. Bien qu’il s’oppose à certaines formes d’énergies renouvelables, Donald Trump a été très clair sur son soutien à la géothermie et au nucléaire. Des crédits d'impôt qui étaient dans l'Inflation Reduction Act (IRA), promulguée par Joe Biden, ont été conservés, ce qui a permis au secteur de la géothermie de survivre. De plus, l’activité géothermique la plus performante se trouve dans des régions républicaines. Elle y est très bien accueillie par la population locale.
La géothermie reste une technologie de niche à l'échelle mondiale. Est-ce que ce sera suffisant pour gagner la bataille contre la Chine ?
La géothermie n’est pas intermittente. Et plus on fore profond, plus on débloque des quantités importantes d'énergie. C’est un vrai avantage. Aux Etats-Unis, des data centers sont construits à proximité de puits géothermiques. Dans un monde où ces installations doivent fonctionner 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, cette option devient de plus en plus attractive.
Je n’ai pas de données précises sur l’augmentation du volume de production dans les prochaines années. Mais la croissance dans ce domaine pourrait être largement menée par les entreprises américaines, avec des investissements du gouvernement. D’autant que de nouveaux usages se développent autour de cette technologie. Par exemple, celui d’utiliser la géothermie comme une batterie. L’idée est simple : on récupère une grande quantité d’énergie solaire, on pompe cette chaleur vers un puits géothermique, puis on l'extrait quand on en a besoin.
L'avantage énergétique des Etats-Unis serait donc très lié à la demande des data centers. N’existe-t-il pas un risque de bulle ?
Bien sûr. Mais il faut comprendre que la croissance des data centers, qui est importante, s'accompagne aussi d'une croissance énorme d'autres besoins en électricité. Pour les véhicules ou les motos électriques, par exemple. Ce mouvement très large vers l’électrification, pour une variété d’usages, est parti pour rester, même si la bulle des data centers et de l'IA se dégonfle un peu.
Quel rôle jouent les entreprises de la tech dans cette course au leadership des énergies propres ?
Elles sont une source majeure de capital. Le nucléaire et les renouvelables demandent un très gros investissement de départ, mais coûtent peu une fois en service - surtout les renouvelables. Il faut financer cette mise de fonds initiale. Les Big Tech peuvent l’apporter. Elles ont un rôle extrêmement important à jouer. C’est aussi dans leur intérêt pour ne pas être exposées aux chocs de prix du pétrole ou du gaz. La situation actuelle de ces marchés ne fait que le confirmer…





