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Du traumatisme infantile au trouble psychologique ? Pourquoi ce n’est pas automatique

العالم
L'Express
2026/04/06 - 14:00 501 مشاهدة

Il n’y a pas pire lieu commun en psychologie que l’idée selon laquelle tout trouble mental résulte nécessairement d’un traumatisme vécu pendant l’enfance. Si ce n’est sa réciproque : qu’un traumatisme précoce engendre nécessairement des troubles mentaux ultérieurs. Inspirées à l’origine par la psychanalyse, ces hypothèses sont maintenant tenues pour évidentes par de nombreux professionnels de la psychologie, et immensément populaires dans les médias où elles tiennent lieu d’explication automatique à toutes les évocations de personnes avec troubles mentaux.

Bien sûr, elles ont un fond de vérité. Statistiquement, il est incontestable que les personnes qui ont subi des traumatismes pendant l’enfance (violences, accidents graves, pertes de proches…) ont plus de risques d’avoir un trouble mental à l’âge adulte. Mais cette corrélation est en partie trompeuse.

La maltraitance ne provoque pas systématiquement des troubles psychologiques

Selon le World Mental Health Survey, plus de 70 % des adultes à travers 24 pays rapportent avoir subi au moins un traumatisme pendant l’enfance. Et pourtant, seuls 6 % d’entre eux auront un trouble de stress post-traumatique et beaucoup n’auront jamais de trouble mental. Il n’y a donc aucune systématicité. L’épidémiologie de la santé mentale suggère que la maltraitance infantile est associée à une augmentation de 20 à 30 % du risque de trouble psychologique. La séparation des parents de 10 à 25 %. Cette augmentation de prévalence est réelle mais est loin d’être un déterminisme.

Symétriquement, lorsqu’une personne souffrant de troubles psychologiques se présente en consultation et que le psychologue ou psychiatre questionne les traumatismes subis pendant l’enfance, il en trouvera dans 70 % des cas. On comprend que la tentation soit grande d’attribuer au traumatisme la cause de tous les troubles et de broder une histoire les reliant. Mais ces coïncidences ne reflètent pas nécessairement un lien de causalité. En effet, il y a des hypothèses alternatives.

Ces autres facteurs explicatifs

Comme souvent, il faut se demander si certains facteurs pourraient être confondus, c’est-à-dire influencer à la fois la probabilité de subir un traumatisme, puis celle d’avoir un trouble psychologique. Par exemple, certaines caractéristiques de l’enfant, comme être porteur d’un trouble neurodéveloppemental, augmentent le risque à la fois de subir des maltraitances et d’avoir des troubles psychologiques ultérieurs. Les milieux sociaux précaires augmentent le risque d’exposition à la maltraitance, tout comme à d’autres traumatismes et facteurs de risque des troubles psychologiques.

Enfin, il faut prendre en compte que les parents maltraitants ou négligents ne sont pas identiques aux autres. En moyenne, ils ont plus souvent des troubles mentaux, des personnalités perturbées ou des addictions. Ces caractéristiques sont en partie influencées par leur génome, dont la moitié est transmise à leur enfant et risque d’y produire des effets similaires. Ainsi, les troubles psychologiques observés chez les enfants ayant subi des traumatismes pourraient aussi bien être dus à d’autres facteurs sociaux ou à des facteurs génétiques transmis par leurs parents.

Par conséquent, pour répondre à la question du lien causal, il est nécessaire de démêler les multiples facteurs confondus à l’aide d’études prenant en compte à la fois les facteurs sociaux et génétiques. D’après l’une des plus récentes, l’effet causal de certains traumatismes (comme la séparation des parents) sur la survenue de troubles externalisés (hyperactivité, troubles du comportement) est en fait nul.

Une interprétation possible de ce résultat est que les parents qui ont certains troubles mentaux héritables (trouble bipolaire, schizophrénie) sont plus susceptibles que les autres de se séparer et qu’ils transmettent leurs prédispositions génétiques pour ces troubles à leurs enfants, expliquant l’association statistique entre séparation et troubles. En revanche, l’effet de la maltraitance sur les symptômes psychologiques ultérieurs est bien réel, mais est réduit de moitié après contrôle des prédispositions génétiques : une augmentation de risque de 10 à 20 % selon les troubles.

Un autre résultat intéressant est que, lorsque l’on a accès à la fois à des informations objectives sur les maltraitances subies par des enfants (par exemple via les archives de l’aide sociale à l’enfance ou de la police) et aux souvenirs qu’ils en ont à l’âge adulte, on constate que seuls ceux qui se souviennent des maltraitances subies ont une prévalence plus élevée de troubles psychologiques. Ceux qui les ont oubliés n’ont en pas plus que les autres.

Les discours déterministes potentiellement nuisibles

Ces résultats suggèrent que les discours déterministes sur le lien causal entre traumatismes et psychopathologie ne sont pas seulement inexacts, ils peuvent même nuire aux personnes concernées. Lorsque des professionnels bien intentionnés ou que des discours médiatiques tendent à persuader une personne qui vient de vivre un traumatisme qu’elle en subira de lourdes et durables séquelles, on risque de créer une prophétie autoréalisatrice, d’enfermer la personne dans une identité de victime, et de renforcer l’effet du traumatisme.

Réciproquement, en consultation, lorsqu'on cherche de manière insistante à relier les troubles d’un patient à des traumatismes infantiles (réellement vécus ou pas), on risque de lui fournir de nouvelles raisons de se sentir mal, quand on ne lui implante pas carrément de faux souvenirs. Ces pratiques, quoique bien intentionnées dans le but d’aider le patient, risquent en fait de lui faire plus de tort que de bien.

Prévenir autant que possible les traumatismes infantiles est indispensable, tout comme s’occuper des victimes et soigner les personnes qui ont des troubles psychologiques. Aucune de ces nobles causes ne nécessite d’exagérer les conséquences à long terme de ces traumatismes, ni de promouvoir un discours simpliste et déterministe sur les causes des troubles mentaux.

Franck Ramus, chercheur au CNRS et à l’Ecole normale supérieure (Paris)

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