Dr Patrick Lemoine : "D’un point de vue psychiatrique, la structure perverse de Donald Trump saute aux yeux"
Soyons clairs : en l’absence du malade, impossible de poser réellement un diagnostic. Déterminer si un patient souffre d’un trouble psychiatrique ou neurologique demande un ou plusieurs entretiens en face-à-face, la description de ses symptômes par le patient, l’observation de signes apparents, et dans un certain nombre de cas des examens sanguins ou d’imagerie. Mais s’agissant de personnages publics, il reste néanmoins possible de poser des hypothèses. C’est en tout cas l’avis du psychiatre clinicien et docteur en neurosciences Patrick Lemoine, qui s’était essayé à l’exercice en publiant en 2019 La santé psychique de ceux qui ont fait le monde (Odile Jacob, 283 pages, 22,90 euros). En "décortiquant les biographies", en "dénichant les anecdotes" et en "traquant les bizarreries", il y expliquait pourquoi Winston Churchill était probablement bipolaire, Staline paranoïaque et le général de Gaulle... parfaitement sain d’esprit. Ce médecin a accepté de renouveler l’exercice pour le patient Trump, dont le comportement de plus en plus erratique ne cesse de déconcerter le monde. Entretien.
L’Express : Beaucoup de vos collègues disent qu’un médecin ne devrait pas se permettre de poser de diagnostic, ni même d’émettre d’hypothèses, en l’absence d’examen clinique. Pourquoi estimez-vous, de votre côté, qu’il est possible de le faire pour des personnalités comme Donald Trump ?
Patrick Lemoine : Pour ce qui concerne nos contemporains, nous ne manquons pas de documents : interviews, écrits, déclarations, posts sur les réseaux sociaux, vidéos... Tout ce matériel permet de se faire une opinion. C’est d’autant plus vrai pour Donald Trump qu’il n’a aucune inhibition. La notion d’intimité n’a pas vraiment de sens le concernant. Comme diraient les psychanalystes – ce que je ne suis pas – il "n’a pas de sphincter" : il ne retient rien, il dit absolument tout ce qui lui passe par la tête.
Dans ce cas, quelles sont vos hypothèses ?
D’un point de vue psychiatrique, la première chose qui saute aux yeux, c’est sa structure perverse. La perversion se définit comme la capacité de faire supporter par l'autre sa propre culpabilité. Ce n'est pas moi qui fais des bêtises, c'est toi. J'ai le droit de mentir parce que moi, je n'ai aucune culpabilité. Je parle sans vergogne. Dire "J'empoigne les femmes par leur chatte", c’est typique du comportement pervers, dans le sens où il ne montre aucun sentiment de culpabilité à s’exprimer de façon aussi déplacée.
Cette structure perverse rentre dans le cadre plus général de ce que l’on appelle les états borderline, ou états limite en français. Ils sont également caractérisés par une forte impulsivité mais aussi par un abandonnisme, la crainte pathologique d’être abandonné. Je n’ai pas d’information spécifique sur ce deuxième point, mais l’impulsivité, elle, ne fait aucun doute... On peut donc parler d’état limite avec des aménagements pervers. Mais je pense qu’aujourd’hui ce tableau psychiatrique se double d’une pathologie neurologique.
A quoi pensez-vous ?
Il est évident que depuis sa première élection, et tout particulièrement depuis deux ou trois semaines, il a beaucoup évolué. Il n’a absolument plus aucune inhibition, il se montre ordurier, injurieux, il oublie tout sens de la diplomatie, que ce soit vis-à-vis de l’Iran ou d’Emmanuel Macron et de son épouse, quand il se moque publiquement de leurs relations.
En neuropsychiatrie, c’est en principe le reflet d’une altération neurologique du lobe frontal. Autrement dit, une démence à prédominance frontale, autrefois appelée maladie de Pick. Le cortex frontal, c’est ce qui nous permet normalement de se comporter à peu près raisonnablement. Or, comme on l’a dit, on observe chez Trump une absence totale de censure, à laquelle s’ajoute une autre caractéristique de cette pathologie, un état d’euphorie béate et excessive appelé moria. Trump est toujours très content, très heureux, il se vante toujours de ses immenses victoires même quand il manque totalement ses objectifs... Mais bien sûr, il s’agit d’une hypothèse : pour la confirmer, il faudrait des examens d’imagerie.
Cette maladie est-elle évolutive ?
Bien sûr. Généralement elle entraîne le décès dans les cinq ans, et entre-temps le patient se montre toujours plus désinhibé, toujours plus incohérent. Il peut aussi devenir incontinent.
Y a-t-il d’autres explications possibles ? Ses étonnants mouvements de jambe, maintes fois remarqués, sont-ils cohérents avec ce tableau ?
Il pourrait s’agir simplement d’un comportement très impatient, en lien avec son incapacité de lire plus de dix lignes ou d’écouter une présentation de plus de dix minutes. Ou d’un syndrome des jambes sans repos, qui oblige à bouger tout le temps, et qui peut être lié à un dysfonctionnement de la production de dopamine dans le cerveau. Si c’est le cas, ce syndrome a pu être traité avec des molécules dopaminergiques, qui peuvent être hautement désinhibitrices. Avec ce type de traitement, des patients jusque-là parfaitement normaux et raisonnables deviennent des joueurs invétérés, insultent leur entourage, volent ou agressent sexuellement des femmes ou des enfants... S’il n’est pas lié à une atteinte frontale, le comportement de Trump pourrait s’expliquer par ce type d’effet iatrogène. Mais encore une fois, ce ne sont que des hypothèses.




