"C'est lui le vrai ambassadeur" : Alireza Khalili, le très influent numéro 2 de l'Iran à Paris
Une traduction en quasi-simultané. Sous les dorures de l'ambassade d'Iran, Anne Genetet écoute, stupéfaite, farsi et français se mêler. En 2019, la députée (Ensemble pour la République) de la 11ème circonscription des Français établis hors de France est devenue présidente du groupe parlementaire d'amitié France-Iran. Elle a été invitée au 4 avenue d'Iéna, à Paris, par Alireza Khalili, le directeur de cabinet de l'ambassadeur d'Iran, également interprète. "A chaque fois, il n'avait aucune hésitation, aucun doute. Il était plus à l'aise que les traducteurs les plus chevronnés", se rappelle-t-elle.
L'image l'a d'autant plus marquée que Khalili a multiplié les invitations. C'est que l'homme n'est pas qu'un interprète, il est le numéro deux de l'ambassade d'Iran, et, aux dires de tous les "iranologues" de la place parisienne, "le vrai ambassadeur", comme le décrit Anne Genetet. Petites lunettes rectangulaires, sourire madré, accent très léger, l'homme hante les couloirs de l'avenue d'Iéna, comme s'il était l'hôte des lieux. "Il était tout le temps là : il m'accueillait à la porte, me faisait monter à l'étage, assistait à l'entretien et me raccompagnait à la sortie", se rappelle Genetet. Elle rend systématiquement compte de ses visites au Quai d'Orsay. "Il est toujours utile d'y aller pour savoir ce que vos hôtes pensent, tout en ayant conscience qu'ils se servent régulièrement des parlementaires pour devenir des relais d'influence", explique l'élue.
"Très cher ami"
Le député écologiste Pouria Amirshahi, d'origine franco-iranienne, se souvient des multiples invitations d'Alireza Khalili, auxquelles il n'a pas donné suite. "C'était toujours 'cher ami, voulez-vous venir déjeuner' ou 'très cher ami'. Je ne l'ai vu qu'une fois dans ma vie", s'étonne-t-il. Sans qu'il n'apparaisse jamais, le diplomate est surtout ce connaisseur de l'intérieur que les journalistes, les chercheurs et les politiques consultent avant d'écrire sur l'Iran. Il fait passer les messages de Téhéran sans donner l'impression d'ânonner les obsessions des mollahs.
Avec son français parfait, Khalili est, évidemment, de toutes les tractations diplomatiques. "A chaque fois que l'ambassadeur d'Iran venait au Quai d'Orsay, il était accompagné de Khalili. Il était de toutes les réunions", observe une huile du ministère des Affaires étrangères. Au point d'être aux tables les plus prestigieuses. En 2019, au sommet du G7 à Biarritz, il s'affiche avec l'ambassadeur d'Iran aux côtés d'Emmanuel Macron et d'Alice Rufo, la future ministre déléguée aux Armées. "Un ambassadeur a besoin de quelqu'un qui lui indique qui a le pouvoir. Qui pèse dans les réunions, qui négocie. Il sait faire ça", explique un ancien diplomate, qui compare Khalili à… Alexandre Orlov, ancien ambassadeur de Russie à Paris, "pour sa culture et sa connaissance de la France".
Quand les diplomates ne sont que de passage, Alireza Khalili reste la figure immuable de l'avenue d'Iéna. "Il connaît toutes nos arcanes, tous nos mécanismes. Il est l'homme-clé de l'ambassade d'Iran", insiste Anne Genetet. Perçu comme 'très fin, très intelligent' par ses interlocuteurs, il suscite pourtant la méfiance, en raison des intérêts qu'il représente. "On le soupçonne d'être un proche des Pasdarans", en dépit des apparences, souffle un ancien de la DGSE.
Courtoisie
Selon les spécialistes, sa mission obéit à une logique précise. "Les représentations diplomatiques iraniennes doivent trouver des relais et recruter des agents d'influence", explique Mathieu Ghadiri, ancien du contre-espionnage français, qui a infiltré pendant des années le renseignement iranien. "Ils doivent diffuser les éléments de langage du régime à travers leur réseau de politiques, journalistes et chercheurs. Khalili a fait un très bon travail en la matière", poursuit-il.
Sur son compte Linkedin, Khalili liste d'ailleurs la "diplomatie et la création de réseaux d'influence" dans ses "compétences clés". L'homme préfère pourtant rester discret. Contacté par L'Express, il assure qu'il serait heureux de nous répondre, mais seulement s'il n'apparaît pas dans l'article. L'échange, d'une extrême courtoisie, a été suivi d'un mail menaçant de son avocat.
"Facilitateur"
Né le 5 janvier 1969, Khalili arrive en France à l'âge de dix ans. Diplômé de l'Institut supérieur de gestion (ISG), une école de commerce de milieu de gamme, en 1995 - sa 'deuxième famille', dit-il dans un entretien donné à l'école -, il devient aussitôt directeur administratif du centre culturel iranien à Paris, puis chef de cabinet du conseiller culturel. En 2003, il est nommé directeur de cabinet de l'ambassadeur.
En parallèle, il réseaute. Enseignant la géopolitique à l'ISG et à l'Ileri, il se rapproche aussi de chefs d'entreprise, qui valorisent son analyse sur le climat des affaires iranien, ou encore de politiques. "Il me donnait des informations sur la situation politique iranienne pour comprendre les coulisses", assure une ancienne députée de la majorité macroniste, visiteuse régulière de l'ambassade.
Alireza Khalili a aussi fait partie des contributeurs d'une publication confidentielle, Paris-Téhéran. Le magazine tenait une ligne peu atlantiste assumée : au printemps 2019, son numéro titrait "France-Russie-Iran : une nouvelle diplomatie ?". En couverture : Macron, Rohani et Poutine, côte à côte. Son directeur de publication, Olivier Breton, président du cabinet d'influence All Contents, fait partie des membres fondateurs. "Alireza est un facilitateur. C'est lui qui a fait en sorte d'offrir des locaux pour mon magazine. Lui qui en a fait la promotion, sans intervenir, de sorte que j'écrivais ce que je voulais. Lui qui m'a permis de rencontrer l'ambassadeur iranien", confie-t-il.
A l'automne 2016, Ali Ahani, ambassadeur de la République islamique d'Iran en France, donne une longue interview au magazine. Dans ces quatre pages, le diplomate fustige les sanctions américaines et étrille les "lobbies sionistes". Loin des manières policées de son numéro deux.
Montée en puissance
La même année, après la signature de l'accord sur le nucléaire iranien, Khalili lance le CFI - le Centre franco-iranien. Cette association marque le début d'une nouvelle montée en puissance. Nommé président, il y accueille des chercheurs habitués des médias, comme Bernard Hourcade, géographe et directeur de recherche émérite au CNRS - il a refusé de répondre à L'Express, imaginant dans cet article 'une campagne de propagande contre l'Iran organisée par les Israéliens' ; des journalistes, comme Christian Chesnot, grand reporter à Radio France, ou encore Georges Malbrunot, du Figaro. Le tout, aux côtés de figures plus controversées de la mouvance souverainiste comme Caroline Galactéros et Patricia Lalonde, du think-tank pro-russe Géopragma. Ou Alain Corvez, ex-colonel ouvertement pro-russe et antisioniste.
Les événements du CFI sont souvent annoncés par des dépêches d'IRNA, l'agence de presse officielle du régime iranien. L'entourage de Khalili explique pourtant ne recevoir aucun financement de l'ambassade pour les activités du centre, et vivre essentiellement des cotisations de ses membres. Officiellement indépendant du pouvoir (mais lancé en présence de l'ambassadeur), le CFI évite surtout les sujets qui fâchent Téhéran : difficile de trouver une mention du mouvement "Femme, vie, liberté" dans son programme.




