Il avait fait de la fermeté en matière de politique migratoire l'un des piliers de sa campagne. Mais quelques semaines plus tard, une entreprise de son propre groupe acceptait de verser 3 millions de dollars pour mettre fin à une procédure judiciaire concernant plus de 5 000 travailleurs immigrés qu’elle employait ou avait employés. Le milliardaire républicain Rick Jackson, candidat au poste de gouverneur de Géorgie, se retrouve confronté aux contradictions entre son programme politique et les pratiques de son groupe en coulisses, révèle CNN.
Au cœur de l’affaire : "Avant Healthcare Professionals", une société spécialisée dans le recrutement d’infirmières étrangères, rachetée en 2018 par Jackson Healthcare, le groupe fondé par Rick Jackson. Des infirmières employées par l’entreprise l’accusaient de leur imposer des contrats extrêmement contraignants, assortis de lourdes pénalités financières en cas de départ.
Des accusations d'exploitation
Le média américain relate le parcours de Latoya Lewis et Lucinda Byron, deux infirmières venues des Caraïbes. Arrivées aux États-Unis grâce à la société Avant, elles affirmaient avoir découvert des conditions très éloignées du "rêve américain" mis en avant par l’entreprise : rémunérations inférieures à celles de collègues directement employés par les hôpitaux, possibilités limitées de prendre des congés ou de progresser professionnellement, et surtout lourdes pénalités financières en cas de départ.
Lorsque Lucinda Byron a voulu quitter Avant, l’entreprise lui aurait ainsi réclamé 41 832 dollars à régler sous trente jours, selon la plainte. Les salariées affirmaient également que des responsables les avaient menacées de contacter la police de l’immigration et leur avaient laissé entendre qu’une démission pouvait mettre en danger leur statut aux États-Unis. Or leurs visas EB-3 leur donnaient accès à une carte verte et ne les obligeaient généralement pas à rester chez l’employeur qui les avait recrutées. Les avocats de Lewis et Byron ont en outre soutenu que ces contrats et les efforts d’Avant pour les faire respecter violaient le Trafficking Victims Protection Act, la loi américaine de protection des victimes de la traite, ainsi que le Fair Labor Standards Act, qui encadre notamment les normes de travail et de rémunération.
L'entreprise, de son côté, a toujours contesté ces accusations, faisant valoir les coûts importants liés au recrutement international et aux démarches migratoires. Elle soutenait également que les infirmières restaient libres de partir, et après la conclusion de l'accord, elle soulignait qu’aucun tribunal n’avait jugé ses pratiques illégales, l'accord amiable ayant pour seul but d'éviter le coût d’une longue procédure, selon elle.
Avant cette affaire, le département américain de la Justice avait déjà accusé l'entreprise Avant de discriminer les travailleurs américains au moyen d’offres d’emploi favorisant les travailleurs étrangers, ce qui pouvait constituer une violation de l’Immigration and Nationality Act. Dans un accord conclu en 2013, Avant s’était engagée à modifier ses pratiques de recrutement et avait payé une amende de 27 750 dollars.
Des contradictions
L’affaire prend une dimension particulière en pleine campagne électorale de Rick Jackson, car ce dernier a fait de son succès dans les affaires l’un de ses principaux arguments politiques. Surtout, son activité repose en partie sur une immigration de travail que son discours de campagne fustige : Avant recrute à l’étranger des infirmières qu’elle accompagne dans les procédures permettant de travailler aux États-Unis, et l’entreprise défend même publiquement le maintien de voies d’immigration légale pour les professionnels de santé. En 2020, Avant avait par ailleurs poursuivi l'administration de Donald Trump en raison... de retards dans la délivrance de visas à des infirmières philippines. Plus récemment, ses dirigeants ont critiqué le coût d’une nouvelle taxe de 100 000 dollars sur certains visas H-1B, destinés à des étrangers recrutés pour des emplois qualifiés.
En public, Rick Jackson affiche pourtant son alignement total avec le président américain. Dans une publicité de campagne, il lançait : "Je me fiche que vous soyez musulman ou mongol. Vous n’avez pas le droit d’imposer votre culture à notre pays." Un ton à rebours de celui adopté par Avant dans ses documents destinés aux salariés étrangers, où l’entreprise vante au contraire une "identité multiculturelle épanouie", relate CNN.
Interrogée par le média américain sur cette apparente contradiction, l’équipe de campagne de Jackson insiste sur une distinction : le candidat viserait avant tout "l’immigration clandestine criminelle", tandis que les infirmières recrutées par Avant viennent légalement aux États-Unis, apprennent l’anglais et paient leurs impôts. Cette ligne n’a toutefois pas dissipé toutes les interrogations. L'équipe de campagne n’a pas répondu lorsqu’elle a été interrogée sur la volonté de Jackson d’augmenter ou non le nombre de visas accordés aux travailleurs étrangers, ni sur la contradiction entre son soutien à la politique migratoire de Donald Trump et les intérêts économiques d’une entreprise qui dépend directement de l’immigration. Le candidat, lui, n'a pas souhaité réagir directement.





