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A l’Elysée, le chef d’orchestre des espions prépare l'après-Macron

العالم
L'Express
2026/04/07 - 15:00 501 مشاهدة

Tous les soirs à la même heure, le même rituel. Le préfet Pascal Mailhos, à la tête de la Coordination nationale du renseignement et de la lutte contre le terrorisme (CNRLT), fait parvenir une pochette rouge dans le salon doré, sur le bureau d’Emmanuel Macron. A l’intérieur, un condensé des notes les plus sensibles de la République, produites par les principaux services secrets. Le président en est un lecteur assidu. L’ancien directeur des renseignements généraux, lui, est à n’en pas douter l’un des hauts fonctionnaires les mieux informés de France. Alors que sa structure fêtera ses dix ans en 2027, il prépare déjà son legs. Le coordonnateur s’est, d’après nos informations, lancé dans un rapport pour consolider son héritage et dresser le bilan de son action. Pour mieux anticiper l’après-Macron.

Lancée sous Nicolas Sarkozy, élargie puis renommée en 2017, à une époque où la collaboration entre services gagnait à être améliorée, la coordination nationale pour le renseignement et la lutte contre le terrorisme est venue mettre de l’huile dans les rouages. Longtemps versés dans les querelles de chapelle, les services secrets ont appris à coopérer plus étroitement. Pour éviter le pire – trois services de renseignement avaient connaissance du projet de l’un des deux tueurs du père Hamel, à Saint-Étienne-du-Rouvray en juillet 2016, sans que leurs notes aient pu être prises en compte à temps.

Mais aussi se passer d’ahurissants imbroglios. En mars 2016, la DGSI interpelle quatre jeunes filles qui menaçaient sur Facebook d'attaquer le Casino de Paris. Le service de renseignement en avise la NSA aux Etats-Unis, laquelle prévient la Belgique de la menace... qui elle-même alerte la préfecture de police de Paris. Les policiers parisiens sont sur le point de démarrer leur enquête... sans se douter que le renseignement provient de leurs confrères du contre-espionnage, et que les suspectes ont déjà été arrêtées. Le manque de coordination entre services a aussi largement été pointé du doigt après les attentats de Paris, en 2015.

Une trentaine d'agents

Depuis le premier quinquennat d’Emmanuel Macron, la discipline a retrouvé ses lettres de noblesse à l’Élysée. L’époque où deux hauts cadres de la DGSE et de la DCRI, l’ancêtre de la DGSI, Marc P. et Patrick Calvar, avaient dû échanger leurs postes pour forcer les deux services secrets à se parler, au début des années 2010, est révolue. La CNRLT, qui plaide largement en faveur de ces mouvements, joue le rôle de courroie de transmission entre les principaux acteurs du renseignement, les cabinets ministériels et le président. Malgré des moyens modestes. "La coordination que j’ai montée, restreinte, n’a jamais compris plus de trente agents, secrétaires et chauffeur inclus. Aux Etats-Unis, le DNI, qui prépare le briefing quotidien du président américain en matière de renseignement, en compte près de 400 !", explique Pierre de Bousquet de Florian, le premier à avoir occupé ce poste en 2017 et à devenir de fait conseiller du président pour le renseignement : "Il ne s’agissait pas de monter ni un service ni la brigade du président de la République !". En le nommant, Emmanuel Macron a fait un tir groupé. Bernard Emié et Laurent Nuñez ont du même coup été désignés à la tête de la DGSE et de la DGSI, et fermement appelés à travailler main dans la main.

A l’hôtel de Marigny, connu pour avoir servi de résidence aux chefs d’État étrangers, le coordonnateur s’attelle à fluidifier les liens entre une DGSE, une DGSI ou encore une direction du renseignement militaire (DRM) aujourd’hui en surchauffe. A raison de rendez-vous bimensuels à l’Élysée, l’ex-préfet du Rhône réunit les principaux acteurs de la communauté du renseignement au fil de déjeuners classés secret-défense. Si l’exercice a le mérite d’exister, tous les services secrets n’y ont pas toujours participé de bonne grâce. "Historiquement, le niveau de représentativité a pu changer et ces déjeuners sont parfois assez clairsemés. Ce ne sont pas nécessairement les directeurs des services qui s’y rendent", confie un expert des questions de renseignement. "C’est l’équivalent dans le monde du renseignement des réunions parents-profs", raille un ancien du milieu.

En mars 2025, l’inauguration du nouveau site de la DGSI par Emmanuel Macron, qui en a posé la première pierre, s’est faite sans le concours du coordonnateur, à la surprise de ses agents. Pour les différents services, qui savent l’appétit du chef de l’État pour l’espionnage, la contre-ingérence et la sécurité économique, le fait de voir leurs notes remonter jusqu’à lui est néanmoins devenu un enjeu. "Voir que le renseignement intéresse au sommet de l’État, que nos notes sont prises en compte, voire commentées, a eu tendance à motiver encore davantage les troupes", se remémore un pilier du renseignement des années Macron. La petite structure veille à ne pas "déborder au coloriage", glisse un initié, et à réserver la lumière aux chefs de service.

Un quatuor auprès du président

Ces dernières années, la CNRLT a planché sur des enjeux-clés comme le contournement du chiffrement des messageries privées, et produit de nombreux éléments de doctrine sur le contre-espionnage et le contre-terrorisme - pour certains classifiés, pour d'autres volontairement rendus publics. "Pour que nos adversaires sachent que le renseignement français s'occupait aussi d'eux", souligne Pierre de Bousquet de Florian. En particulier, dès 2019, la CNRLT préconise d'intégrer les "extrémistes de tous bords", d'ultra-droite comme d'extrême gauche, parmi les mouvances à suivre de plus près. Autre mission discrète confiée au chef d'orchestre du renseignement, selon nos informations : alerter les personnalités françaises approchées par des espions étrangers, comme ce fut le cas pour Jean-Pierre Raffarin ou l'ancien ministre Hervé Berville.

Le coordonnateur s’est aujourd’hui taillé une place de choix à l'Elysée, où il participe aux conseils de défense, tout en s'imposant comme l'un des membres du "Quadrant". Ce quatuor qui inclut également le chef d’état-major particulier du président, le général Vincent Giraud, le conseiller diplomatique, Emmanuel Bonne, et le directeur de cabinet, Georges-François Leclerc, se réunit sur les dossiers les plus sensibles.

Pour la première fois, un ex-coordonnateur est même devenu... ministre de l'Intérieur. Laurent Nuñez, qui a occupé la fonction de 2020 à 2022, avait donné une dimension médiatique au poste. Il s'était alors mobilisé sur les répercussions de l’affaire Pegasus, du nom d’un puissant logiciel espion de l’entreprise israélienne NSO Group ayant permis d’espionner des responsables politiques, diplomates, milliardaires et journalistes… Mais aussi sur les implications de l’annulation surprise par l’Australie de la commande de sous-marins nucléaires auprès de la France, dans le cadre du pacte Aukus signé in extremis avec le Royaume-Uni et les Etats-Unis.

L’Élysée aura mis six mois à lui trouver un successeur. Cet attentisme avait conduit certains dans les "services" à s’interroger sur le devenir du poste. Le bilan sur lequel travaille le préfet Mailhos, en alimentant la nouvelle stratégie nationale du renseignement, doit servir à pérenniser cette fonction.

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