Visite du pape, courant anti-algérien en France : Chems-Eddine Hafiz dit tout
Le recteur de la Grande mosquée de Paris, Chems-Eddine Hafiz, analyse dans cet entretien tous les aspects de la visite que le pape Léon XIV a effectuée du 13 au 15 avril en Algérie.
Il revient sur l’état des relations franco-algériennes et sur le courant anti-algérien en France. Il pense que l’irréversible n’a pas été atteint.
M. Hafiz répond à ceux qui prétendent que le pape n’avait rien à faire dans une mosquée et à ceux, en France, qui se sont acharnés sur le Saint-Père et l’Algérie pendant cette visite.
Qu’est-ce que vous retenez des discours du pape et du président Tebboune lundi à la Grande Mosquée d’Alger ?
Je commencerai par l’ordre des discours prononcés. D’abord, le message du président Abdelmadjid Tebboune. Au-delà de l’expression de bienvenue, au-delà de la considération qu’on peut accorder à un étranger, c’est un message très fort du chef de l’État, adressé à un autre chef d’État, mais de deux religions différentes.
Il considère que toutes les valeurs du Saint-Père sont inscrites dans l’âme de l’Algérie. Donc, je trouve que ce message, à lui seul, suffit. Cela étant, il y a les considérations politiques, la guerre, puisque le Saint-Père vient en pèlerin de la paix, donc ce sont des messages extrêmement forts.
Le président Tebboune a également martelé des questions essentielles qui font l’ADN de l’Algérie, c’est-à-dire la justice sociale, le combat contre toute forme d’emprise sur un peuple, sur la destinée d’un peuple. Il a parlé de la Palestine avec beaucoup de conviction.
Et de l’autre côté, le Saint-Père, quand il a foulé le sol algérien, il a commencé par une expression qui est très chère à nous, musulmans : « salam aleykoum wa rahmatullah ».
Déjà, ça nous oblige vis-à-vis d’une expression venant d’un non-musulman. Quand on vous dit « salam », vous devez répondre « aleykoum salam », donc je trouve que le message était très fort.
Puis, pourquoi a-t-il commencé son périple africain, pèlerin de la paix, rappelant cette facette du christianisme africain ? Le pape explique qu’il vient d’abord en Algérie en rappelant la générosité immense du peuple algérien, sa résilience, ce peuple qui a traversé de multiples épreuves. C’était un message adressé au peuple algérien qui était extrêmement fort.
La Grande mosquée d’Alger devenue « Qibla du monde »
Il n’a pas cherché, je dirais, à édulcorer les choses. Il est chrétien, il est catholique, il est le chef de l’Église. Et en même temps, il parle à cette Algérie universelle, cette Algérie éternelle, cette Algérie qui, depuis l’Antiquité, depuis Saint-Augustin, a toujours porté des valeurs universelles qui sont, en même temps, enchevêtrées dans les religions, à la fois la nôtre et, en même temps, le christianisme.
Puisque nous savons que les valeurs essentielles de Saint-Augustin sont la foi en Dieu, la dignité humaine, la compassion, la solidarité. Et tout cela, on le retrouve à la fois dans l’âme algérienne, comme le disait le président de la République, mais en même temps dans ces valeurs essentielles qu’est le monothéisme.
Il faut rappeler que cette matrice abrahamique qui unit les trois religions monothéistes, hier, à cet instant, à la Grande mosquée d’Alger,
Je crois que celle-ci était devenue la qibla du monde entier puisque, dans une grande mosquée, à côté de son recteur, le Saint-Père est entré. De l’autre côté, le peuple algérien avait les bras ouverts pour cet homme simple qui est venu avec beaucoup d’amour vers l’Algérie.
L’une des images fortes de la visite est celle montrant le pape avec le recteur de la Grande Mosquée d’Alger. Certains considèrent qu’un pape n’a rien à faire dans une mosquée. Quel est votre avis ?
Je dirais que ce sont des esprits étroits. Parce que je rappelle quand même que, dans le noble Coran, tous les envoyés de Dieu, tous les prophètes, à la fois chrétiens et juifs, sont cités.
Je rappellerai quand même qu’il y a la sourate Maryam, cette sourate qui va donner une position privilégiée à Marie, qui est la seule femme citée dans le Coran ; il n’y en a pas d’autres, les autres, ce sont des allusions. ‘Issa, qui est Jésus, c’est celui qui a porté le christianisme ; Moïse, qui est le seul à avoir parlé à notre Créateur.
Dire qu’un pape n’a rien à faire dans un lieu de culte musulman, dans une mosquée… Le prophète Mohammed (sallallahu alayhi wa sallam) a démontré qu’il y avait certes des différences. Ce n’est pas le syncrétisme, mais c’est important de rappeler que, dans un lieu de culte, nous pouvons faire la prière et nous retrouver dans ce lieu.
Et le pape avait vraiment toute sa place. Parce que nous l’avons reçu avec cette fraternité, avec l’essentiel de notre essence, de notre religion : nous faisons partie de la famille humaine.
Il y a un verset coranique qui rappelle que Dieu nous dit : « J’aurais pu vous créer vous ressemblant tous, mais au contraire, si je vous ai créés différents, c’est pour que vous alliez l’un vers l’autre. »
J’ai rencontré le Pape François, je lui ai offert un Coran. Il l’a embrassé à trois reprises. Alors, si on suit ces esprits qui disent que le pape Léon XIV n’avait rien à faire dans une mosquée, alors pourquoi embrasser un Coran de la part du pape François ?
Je trouve qu’au contraire, tous les gestes, surtout dans le contexte dans lequel nous vivons aujourd’hui — c’est un contexte assez particulier — la guerre et les armes sont en train de s’exprimer à quelques milliers de kilomètres d’ici, dans cette mer Méditerranée qui est la matrice de notre humanité.
Eh bien ici, en Algérie, ce n’étaient pas les armes qu’on entendait, c’étaient des mots de paix. Aujourd’hui, il ne faut pas essayer de les censurer. Ce Pape est venu, il a fait l’effort de venir vers nous.
Il va faire un périple en Afrique et aujourd’hui remettre en cause sa présence dans une mosquée…
Moi, je trouve le message fabuleux. Quand je vois le recteur de la Grande Mosquée d’Alger et le Pape l’un à côté de l’autre, en train de regarder dans la direction du mihrab, c’est pour moi un exemple extraordinaire de ces religions.
Religion, quand on prend l’étymologie du terme, c’est relier, c’est unir les uns aux autres. Hier, ça a été vraiment la preuve qui a été faite par deux hommes, à la fois le recteur, qui a accepté de recevoir ce chrétien dans la maison de Dieu. Il ne faut pas oublier que la mosquée, c’est la maison de Dieu. Alors comment refuser à un homme de Dieu d’entrer dans sa maison ?
En février 2025, vous avez proposé au pape François l’organisation d’une grande rencontre pour la fraternité entre chrétiens et musulmans d’Europe. Le projet tient-il toujours avec Léon XIV ?
Je n’ai pas encore rencontré le pape Léon XIV. Je lui ai écrit, je lui ai parlé de ce que vous venez d’évoquer. Parce qu’effectivement, il y a une procédure, un protocole, une tradition : c’est que, lorsqu’on va rencontrer le Pape, on peut lui adresser une lettre.
Donc la première fois, quand j’ai vu le Pape François en 2022, ma lettre comportait un certain nombre de points sur lesquels je voulais questionner le Saint-Père. J’avais beaucoup parlé de l’émir Abdelkader.
La deuxième lettre que je lui ai adressée en 2025, à l’occasion de ma dernière rencontre avec lui, je lui ai parlé effectivement d’abord de l’islamophobie qui régnait en Europe.
Aujourd’hui, il faut reconnaître que musulman, islam, sont des mots qui sont extrêmement difficiles à accepter dans cette Europe qui se dramatise, qui devient intolérante, et notamment à l’égard des musulmans.
J’ai fait un sondage de l’IFOP récemment, qui confirme cette montée exécrable de l’islamophobie. J’avais rencontré le préfet, à l’instar des rencontres d’assises qui étaient tournées sur les questions de discrimination, etc. J’ai voulu proposer au Saint-Père d’organiser des rencontres annuelles entre chrétiens et musulmans en Europe. Je lui avais proposé de les appeler les rencontres de Saint-Augustin. Je ne savais pas encore que le futur pape serait augustinien.
« Il y a une montée très dangereuse de l’islamophobie »
Mais ma démarche s’inscrivait dans cette volonté, d’abord, de rapprocher deux grandes religions monothéistes. Et en même temps, essayer de protéger ma communauté, parce que les musulmans aujourd’hui, là où vous allez, dans tous les pays européens, il y a une montée très dangereuse de l’islamophobie.
Le Saint-Père a immédiatement acquiescé. Il était très enthousiaste. Un peu d’un air taquin, il m’a dit : « Et tu voudrais que je vienne à Paris en septembre ? » Parce que je lui avais proposé que la première rencontre que je ferais serait au mois de septembre à Paris.
Donc bien évidemment que je vais faire la même proposition au pape Léon XIV. J’ai demandé une audience. Mais je voulais que cette audience se fasse après son déplacement en Algérie. Et je pense pouvoir le rencontrer assez rapidement puisque, déjà, le Vatican m’a contacté pour me dire que la demande était bien enregistrée, qu’il y allait avoir une prise de rendez-vous incessamment.
Que représente la visite du pape pour le dialogue interreligieux ? Jean-Paul Vesco dit que les religions ne dialoguent pas et que ce sont les hommes qui dialoguent ? Quelle forme doit prendre ce dialogue ?
Je suis à la fois d’accord avec le cardinal Vesco. Je pense que nous devons faire plus d’efforts pour nous parler. Et je ne suis pas d’accord avec lui parce qu’il y a quand même des tentatives, des discussions, des débats.
En France, nous avons régulièrement des rencontres avec les autres responsables des cultes. J’ai fait un certain nombre de propositions à mes collègues des autres cultes. Je crois qu’il est important de ne pas simplement se limiter à des rencontres.
Je crois qu’il faudrait aujourd’hui mettre en place des programmes de travail, des actions à mener ensemble. Il m’est arrivé de mener des actions caritatives, par exemple pendant le Ramadan. Je suis allé à Calais, pour aller dans un lieu dirigé par une organisation catholique.
Les migrants étaient pour la plupart des musulmans. Les gens étaient vraiment un peu perplexes, mais après, très vite, admiratifs de cette rencontre entre deux religions qui s’adressent à l’être humain, celui qui est vulnérable, celui qui, à un moment donné dans sa vie, a trébuché, chuté dans une certaine fragilité.
Le fait d’aller vers cette personne, cet être humain, qu’on soit musulman, chrétien, bouddhiste… l’essentiel, c’est de pouvoir lui tendre la main et, dans la dignité, bien évidemment, lui porter assistance.
Donc oui, nous devons aujourd’hui reprendre les relations entre les différentes religions, mais mener des actions communes. Et l’une des propositions que j’avais faites, c’est de pouvoir trouver, dans nos socles religieux à chacun, de pouvoir faire le lien avec les autres religions.
Lorsqu’on dit que l’islam a telle valeur par exemple, je prends la solidarité. La solidarité n’est pas le monopole des musulmans, mais il faut en parler. Il faut essayer de trouver des actions concrètes qui permettent à la fois son approche aux catholiques : qu’est-ce que la solidarité ? Comment la mener envers l’autre ? La même chose pour les musulmans.
Donc il y a un vaste programme. Jean-Paul Vesco, je suis d’accord avec lui : dans la situation dans laquelle nous sommes, nous devons, nous religieux, donner l’exemple, montrer que la paix, montrer que l’entraide, que cette fraternité humaine est nécessaire, elle est indispensable pour les années à venir.
Notre action commune doit véritablement se baser sur la défense de notre humanité. Non pas chercher aujourd’hui à aller prendre un bout de terre à l’autre, à faire des guerres à droite ou à gauche.
Aujourd’hui, notre planète est là, c’est notre maison commune, nous devons la préserver. Je dialogue puisque j’ai écrit avec lui une tribune qui a été publiée l’été dernier dans Le Monde, parce que nous sommes extrêmement proches, lui et moi, à la fois par nos parcours et en même temps par les actions que nous menons, chacun, lui dans son Église, et moi dans la mosquée.
La visite du Pape Léon XIV en Algérie a été critiquée par le courant anti-algérien en France. Pourquoi selon vous ?
Comme vous l’avez dit, ma réponse se trouve dans votre question. On a trouvé un nouveau mot : c’est l’algérophobie. J’aurais préféré qu’on ne trouve pas ce mot, parce que c’est terrible ce qu’on est en train de vivre, cette montée d’un mouvement qui est effectivement anti-algérien.
On voit les critiques qui sont faites au Pape. Lorsqu’on dit Sa Sainteté, lorsqu’on dit le Saint-Père, c’est quelqu’un qui est en principe au-dessus de toute forme de critique. Aujourd’hui, on va jusqu’à remettre en cause son déplacement en Algérie, on voit que c’est extrêmement violent.
Je voudrais nuancer les choses, parce qu’il y a certains médias, il y a certaines personnalités politiques qui font tout pour cracher sur l’Algérie. Parce que je pense qu’ils ont des problèmes à régler avec ce pays, avec l’histoire de ce pays.
Bien évidemment, en filigrane, nous voyons que cette relation entre la France et l’Algérie est extrêmement difficile. Car nous n’avons pas encore soldé la guerre d’Algérie, la colonisation : cent trente-deux ans, c’est beaucoup.
Le peuple algérien, comme le Saint-Père l’a rappelé lundi, a énormément souffert de cette colonisation. Mais en même temps, le peuple algérien et ses dirigeants n’ont jamais eu de ressentiment à l’égard de ce qui se passe en France.
On peut le dire avec énormément de sérénité. Je rappellerai une expression du président Chadli Bendjedid, Allah y rahmo, qui disait : « Tournons la page de la colonisation sans la déchirer. »
Et un historien récemment disait : il faut la tourner, mais avant de la tourner, il faut la lire, puis après on passe à autre chose.
« Le peuple algérien n’avait pas de ressentiment à l’égard de la France »
Je crois que le peuple algérien a montré qu’il n’avait pas de ressentiment, qu’il n’avait pas d’aigreur particulière à l’égard du peuple français, de la France. Bien au contraire, il a une appétence à avoir une relation avec tout le monde.
C’est un peuple extrêmement généreux. Être français ne le gêne pas sur ce point. Mais effectivement, aujourd’hui, il y a des manipulations, il y a des instrumentalisations honteuses.
Je trouve ça dommage, d’abord pour cette France, qui est, je rappelle, qualifiée de patrie des droits de l’homme, qui, à un moment, a su surmonter ses démons, notamment dans ce type de relation avec l’Algérie.
J’espère que ça va s’arranger. En tant que Franco-Algérien, je vis en France. Heureusement qu’il n’y a pas que des algérophobes. Il y a des gens qui aiment sincèrement cette Algérie valeureuse, cette Algérie généreuse, cette Algérie hospitalière, cette belle Algérie.
Je vois qu’à chaque fois qu’il y a des Français qui viennent en Algérie, qui viennent sans préjugés, avec curiosité, à la fois visiter notre beau pays mais en même temps aller à la rencontre des citoyens.
Je rappelle simplement que Patrick Bruel était venu avec sa maman, ici en Algérie. Il était revenu fasciné, à la fois par ce peuple algérien qui lui disait : « Hé Patrick, tu es chez toi ici », quand il était à Tlemcen. Tout cela fait partie de notre histoire.
Je suis vraiment triste de voir qu’on s’acharne contre l’Algérie. Des personnes comme Paul Amar, comme M. Lellouche, qui n’a peut-être jamais connu l’Algérie, tiennent de tels propos.
Quand on voit Paris Match, ce qu’il dit sur la visite du pape en Algérie… Paris Match, ce n’est pas un hebdomadaire sensationnel. Ce sont des journalistes sérieux, qui devraient, en principe, avec toute objectivité, apporter une information. Là, ils font de la propagande anti-algérienne, c’est quand même terrible.
Les prélats d’Algérie peuvent-ils aider à dépasser la crise politique ?
Oui, ils y servent bien évidemment. Ils sont aujourd’hui extrêmement utiles et très efficaces. Le problème, c’est qu’aujourd’hui, la crise que nous vivons actuellement entre les deux pays est extrêmement profonde. D’abord, il y a un certain nombre d’incompréhensions, de questions importantes qui sont posées et qui n’ont toujours pas trouvé de solution.
Il faut le reconnaître, il y a un certain nombre de personnes qui soufflent sur les braises pour que la situation entre les deux pays ne s’améliore pas et qu’il n’y ait pas un début d’apaisement.
Vous avez cité Jean-Paul Vesco, qui effectue un travail formidable. Je rappelle qu’il est franco-algérien. Moi, j’ai eu l’occasion de rencontrer un de ses prédécesseurs, Mgr Henri Teissier. On se rappelle Mgr Duval.
Aujourd’hui, ces hommes d’Église ont assez vite compris, dès le début de la colonisation, que l’Église ne pouvait pas être l’instrument de la colonisation française. Ils l’ont payé très cher. À l’époque, Mgr Duval, d’un ton sarcastique, on l’a affublé du prénom Mohamed Duval.
Quand j’ai rencontré Henri Teissier, qui était lui aussi pratiquement à la fin de sa vie, il voulait être absolument enterré en Algérie. Il a été professeur d’arabe, il était de nationalité algérienne. Donc ces hommes de foi ont toujours joué un rôle d’apaisement.
On sait que la crise en Algérie, avec cette décennie noire, n’a épargné personne. Je vous raconterai uniquement une des expressions de Mgr Teissier, qui était venu faire une conférence à la mosquée de Paris dès mon arrivée en 2020.
Il avait dit : « Je crois que l’Église d’Algérie est peut-être la seule à ne pas avoir beaucoup de fidèles, mais elle a tout un peuple, le peuple algérien, à ses côtés. »
C’est quand même très important de voir cette relation. Je pense très sincèrement que la venue du Saint-Père, avec l’accueil, avec tout ce qui s’est passé — parce qu’on sentait, à travers ce voyage, qu’il y avait énormément de sincérité, de franchise — les uns avec les autres…
J’ai vu lundi à la télévision le Saint-Père à Notre-Dame d’Afrique. La chose qui m’a le plus fait plaisir, c’était son visage radieux. Quand j’ai vu le cardinal Vesco s’exprimer, il avait presque les larmes aux yeux.
Je voyais cette sincérité de cette Église qui est proche de notre population. Vous imaginez le Saint-Père, qui aurait pensé, à un moment donné, aller dans les rues de Bab El Oued… Enfin, c’est quand même extraordinaire.
Il faut quand même qu’on nous laisse profiter de cette joie, de ce bonheur que nous pouvons avoir. Vous savez, les crises, à un moment donné, elles trouvent toujours leur issue.
Je suis persuadé que les autorités algériennes, comme les autorités françaises, à un moment donné, vont trouver le chemin d’une réconciliation. Il faudrait qu’aujourd’hui, face à cette expérience d’une crise pareille, elles en tirent les leçons et qu’à ce titre-là, au moins, que nous ayons des relations extrêmement objectives les uns avec les autres.
Parlons de notre mémoire, rappelons notre histoire. Mais aujourd’hui, entre l’Algérie et la France, ça fait deux siècles de vie commune : 132 ans de colonisation…
Mais de l’autre côté, il faut absolument qu’on trouve des solutions. Parce que notre proximité, la langue, la culture, l’histoire font des deux peuples un creuset commun qui peut permettre d’aller plus loin ensemble.
Après un début de réchauffement à la mi-février avec la visite du ministre de l’Intérieur français Laurent Nuñez en Algérie, c’est de nouveau le blocage entre Alger et Paris. Comment l’expliquez-vous ?
Je ne suis pas dans le secret des dieux, même si je suis recteur de la mosquée de Paris. Je suis persuadé que Laurent Nuñez a une forme de sincérité importante.
Laurent Nuñez est venu à la Grande mosquée de Paris, il a eu des propos très affables à l’égard de la mosquée, à l’égard des musulmans. Et je suis convaincu que son histoire algérienne — parce qu’il a une histoire familiale, une histoire personnelle avec l’Algérie — va jouer dans les tentatives de règlement de cette situation.
Et puis le président Tebboune, qui depuis le début regarde avec énormément d’intérêt cette situation, est intervenu à des moments propices où la situation était vraiment exécrable et où on avait l’impression qu’il n’y avait plus de retour en arrière.
Je crois en la sincérité des hommes qui veulent absolument que la relation entre l’Algérie et la France retrouve une certaine normalité.
On n’est pas encore arrivé à l’irréversible. Entre un couple, même quand on a l’impression qu’il va y avoir une rupture, par la suite, il y a un certain nombre de cheminements qui permettent de revenir, raison gardée, à des intérêts plus objectifs.
Qu’avez-vous à dire sur le projet de loi Yadan pour « lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme » et qui vise à quasi interdire toute critique d’Israël en France ?
C’est une députée qui prend une initiative. Le texte va être discuté incessamment. Il y a une pétition qui a atteint 700.000 signatures.
C’est aujourd’hui un moment propice, parce que je rappelle que la France est connue pour sa liberté d’expression. Lorsque quelqu’un peut s’exprimer contre n’importe qui… On peut insulter les religions, mais il y a des limites. Les limites sont effectivement celles qui sont apportées par la loi. La France est un État de droit.
Je pense qu’aujourd’hui, chercher à verrouiller une expression, ça ne marche pas et c’est contre-productif. Je connais des personnes qui sont extrêmement attachées à Israël et qui contestent ce projet de loi. Parce que vouloir bâillonner cette expression…
Nous sommes dans une situation aujourd’hui où il y a des conflits majeurs à Gaza, au Liban… On peut se poser des questions et on a le droit de se les poser. Si on nous bâillonne, on aura toujours d’autres formes d’expression.
Donc je pense vraiment, pour répondre directement à votre question, que le projet de loi Yadan est une très mauvaise idée. J’espère que les députés le rejetteront.
On vous laisse le soin de conclure…
Je voudrais que le musulman soit véritablement en adéquation avec nos préceptes : les préceptes du Coran, le comportement de notre Prophète.
Je vous assure que si chacun de nous, à son niveau, cherchait à agir, à vivre comme le prophète Mohammed (sallallahu alayhi wa sallam) l’a fait, on serait une nation extrêmement en avance.
Le prophète de l’islam n’avait qu’amour pour l’autre. Il avait de l’amour pour celui qui était différent.
J’ai entendu certaines personnes dire : « Mais qu’est-ce que fait le Pape dans un pays musulman ? » J’aimerais leur dire : lorsqu’on vous dit salam, vous répondez salam. C’est ce qu’a fait ce Pape. Ce pape n’est pas un ennemi de notre religion ni de notre pays.
C’est un homme de paix qui est venu avec cette expression : salam aleykoum wa rahmatullah. J’étais extrêmement fier d’être à la Grande Mosquée d’Alger, qui était à ce moment-là le centre du monde.
Donc soyons à la hauteur, soyons des hôtes à la hauteur. Parce que notre religion, pour moi, l’islam, c’est la plus belle religion du monde, parce qu’elle s’ouvre à tous. Quand vous lisez les versets coraniques, ils sont d’une humanité incroyable. Il y a un verset où Dieu nous dit : « C’est moi qui décide qui croit en Moi et qui ne croit pas en Moi. »
Qu’est-ce qui, aujourd’hui, me permet d’avoir cette arrogance et de prétendre que je suis celui qui dit : celui-là est bien, celui-là ne l’est pas ? Il n’y a que Dieu qui a ce droit de nous juger.
Effectuons notre travail. Que notre peuple, que notre communauté relève les vrais défis : ceux de la modernité, de la science. Rappelons que l’islam est une religion de la connaissance. Le premier mot que l’ange Gabriel a dit au prophète de l’islam : Iqra. Faisons-le tous les jours, ça serait bien pour nous.
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