"Un point d’appui stratégique dans la région" : Israël s’ancre durablement au Somaliland
La reconnaissance du Somaliland par Israël, fin 2025, avait marqué un tournant pour ce territoire autoproclamé, qui réclame de longue date son indépendance vis-à-vis de la Somalie, sans obtenir gain de cause auprès de la communauté internationale. Cette semaine, Israël a annoncé la nomination de son premier ambassadeur, Michael Lotem, auprès de Hargeisa, la capitale du Somaliland. Une déclaration qui a suscité de vives condamnations de la part des pays de la Ligue arabe, qui dénoncent une atteinte à l'intégrité territoriale de la Somalie.
Pour l’analyste Robert Kluijver, chercheur associé à l'Université de Leyde (Pays-Bas), ce choix diplomatique illustre une volonté d’ancrage durable dans la Corne de l’Afrique, à travers des profils connaissant finement la région. Derrière ce mouvement, Israël poursuivrait une stratégie plus large de recomposition des équilibres régionaux, mêlant alliances avec des États comme l’Éthiopie ou les pays du Golfe, et recherche de points d’appui face aux Houthis au Yémen, notamment autour du golfe d’Aden.
L'Express : L'envoi d'un ambassadeur au Somaliland marque-t-il une nouvelle étape dans la relation entre les deux pays ?
Robert Kluijver : L’envoi d’un ambassadeur montre que la reconnaissance du Somaliland par Israël fin 2025 n’était pas simplement symbolique. Le choix de l'ambassadeur est d'ailleurs révélateur : il s’agit d’un diplomate qui était basé à Nairobi, au Kenya. Ces profils ont généralement une bonne connaissance de la région, qu'il s'agisse de la Somalie, du Somaliland ou bien de l'Ethiopie. Cela montre qu'Israël a la volonté de bâtir une relation diplomatique durable.
Comment interpréter ce rapprochement au vu du contexte régional ?
Israël poursuit, selon moi, trois objectifs principaux. D’abord, une stratégie globale visant à rebattre les cartes dans la région, dans un contexte d'hostilité. L’idée est de créer ou d’accentuer des divisions entre les pays du monde arabe, tout en construisant un réseau d’alliances avec d'autres puissances comme Chypre, l’Ethiopie, l’Inde ou encore la Grèce - c'est "la stratégie de l'hexagone", énoncée par Benyamin Netanyahou.
Ensuite, il y a un objectif militaire clair : se positionner face aux rebelles Houthis au Yémen. Le Somaliland, situé sur le golfe d’Aden, offre un emplacement stratégique. Israël a besoin d’un point d’appui dans cette zone pour pouvoir intervenir contre ces groupes.
Enfin, il existe une hypothèse plus controversée, celle de déplacements de populations palestiniennes hors de Gaza. Cela reste très spéculatif, mais cela fait partie des scénarios évoqués dans certains cercles stratégiques.
Ce dernier scénario est-il crédible ?
Il reste très incertain. Même si l'administration Trump a déjà évoqué cette possibilité, en échange d'une reconnaissance par les Etats-Unis du Somaliland, la réalité locale est un frein majeur. Le Somaliland fonctionne selon une logique clanique forte. Le territoire n’appartient pas simplement à un État central, mais à des équilibres entre clans. Accueillir des populations extérieures supposerait un accord local, qui n’existe pas aujourd’hui.
Que sait-on réellement de la présence militaire étrangère dans la zone ?
À ce stade, il n’existe pas de preuve solide de la présence de bases militaires israéliennes ou américaines au Somaliland. On est plutôt dans une phase préliminaire, avec possiblement des dispositifs de renseignement ou de surveillance, mais pas d’infrastructures militaires lourdes. Mais je ne doute pas que cela puisse évoluer, les autorités ne s'en cachent pas.
En revanche, les Émirats arabes unis jouent déjà un rôle concret. Ils ont investi massivement dans le port de Berbera et développé des infrastructures qui pourraient avoir, à terme, une dimension stratégique. Toutefois, là encore, ces installations ne sont pas toutes pleinement opérationnelles sur le plan militaire.
Le Somaliland pourrait-il devenir un nouveau foyer de tensions régionales ?
C’est un risque, car il se situe à l’intersection de plusieurs rivalités. D’une part, les tensions entre puissances du Golfe - notamment entre les Emirats arabes unis et l’Arabie saoudite - qui se jouent déjà par conflits interposés au Yémen ou au Soudan. Le Somaliland pourrait devenir un nouvel espace de projection pour ces rivalités.
D’autre part, les tensions entre l’Egypte et l’Ethiopie, notamment autour du Nil, pourraient également avoir des répercussions dans la Corne de l’Afrique. Une escalade entre ces deux pays aurait des conséquences régionales majeures. Dans ce contexte, certains acteurs extérieurs comme Israël peuvent être tentés d’exploiter ces divisions.
Comment les pays arabes, notamment l’Egypte, réagissent-ils à ce rapprochement ?
Officiellement, les pays arabes défendent une position commune : ils rejettent toute reconnaissance du Somaliland au nom de l’intégrité territoriale de la Somalie. Cette ligne est portée dans des organisations comme la Ligue arabe. Mais dans les faits, la situation est beaucoup plus nuancée. Il existe un décalage important entre les déclarations publiques et les intérêts stratégiques réels.
L’Egypte en est un bon exemple. Elle adopte un discours critique vis-à-vis d’Israël, en partie pour des raisons de politique intérieure et de positionnement dans le monde arabe. Mais en réalité, elle reste fortement dépendante des Etats-Unis et entretient des relations économiques et sécuritaires avec Israël, notamment dans le domaine énergétique.
Par ailleurs, la posture égyptienne est aussi influencée par ses rivalités régionales, en particulier avec l’Ethiopie. Il existe une militarisation croissante de sa diplomatie, qui pourrait contribuer à accroître les tensions dans la région.
On parle souvent du Somaliland comme d’un "pion" géopolitique. Est-ce justifié ?
Oui, en partie. Le Somaliland est souvent traité comme un simple espace stratégique dans les calculs internationaux. Mais sur le terrain, c’est une réalité beaucoup plus complexe. Le Somaliland est de facto indépendant, avec ses propres institutions, une certaine stabilité et même des élections. Il n’y a quasiment aucune influence de Mogadiscio sur ce territoire. Le gouvernement fédéral somalien a lui-même une autorité très limitée, y compris dans sa propre capitale.




