"Trump est une bombe à retardement..." : le regard du penseur libertarien David Friedman
Il ferait presque passer son père, Milton Friedman, pour un social-démocrate. Intellectuel et économiste parmi les plus influents du courant libertarien aux Etats-Unis, David Friedman est surtout l’un des promoteurs de l’"anarcho-capitalisme conséquentialiste". Un courant de pensée selon lequel l’absence d’Etat ne serait pas seulement moralement juste, mais aussi le meilleur moyen de permettre aux individus de poursuivre leurs intérêts.
De passage à Paris pour une conférence à l’Assemblée nationale, l’auteur de The Machinery of Freedom (1973) s’est entretenu avec L’Express pour donner son regard sur ces personnalités qui se réclament du libertarianisme, comme le président argentin Javier Milei ou encore Elon Musk. Il livre par ailleurs ses prédictions sur l’influence que pourrait exercer à l’avenir l’intelligence artificielle sur nos sociétés. Entretien.
L’Express : Le libertarianisme a connu ces dernières années une attention médiatique inédite, entre l’élection de Javier Milei, la création du DOGE (Département de l’efficacité gouvernementale) d’Elon Musk et l’influence jouée par des personnalités comme Peter Thiel. Au point d’être parfois associé au populisme et à l’extrême droite. A raison ?
David Friedman : C’est un contresens total car, à bien des égards, les libertariens sont beaucoup moins à droite que ce que l’on croit. Dans leur grande majorité, ils sont favorables à l’immigration, à une limitation des pouvoirs de la police, ou encore pour la légalisation des drogues ou du travail du sexe. On est très loin du portrait-robot d’un militant d’extrême droite. Aux Etats-Unis, une organisation comme l’Institute for Justice, un cabinet juridique spécialisé dans la lutte contre les abus de pouvoir de l’Etat, est bien plus représentatif du mouvement libertarien. Une de leurs affaires les plus célèbres, bien qu’ils aient perdu le procès, concernait une municipalité ayant exproprié des propriétaires pour transférer leur bien à une entreprise.
Plus généralement, je dirais que le libertarianisme échappe à la dichotomie gauche droite, car en fonction des sujets, il peut y avoir des combats communs avec les deux camps. En revanche, il est certain que les libertariens veulent beaucoup moins d’Etat que ce que veulent la droite et la gauche. Si je devais présenter en une phrase ce qu’est le libertarianisme, je dirais qu’il s’agit d'une version plus radicale du libéralisme classique.
Elon Musk a publié sur X des vidéos de votre père, Milton Friedman. Peut-il vraiment se réclamer de son héritage compte tenu du fait qu’il a reçu de nombreuses subventions publiques du gouvernement américain, ou encore qu’il a soutenu l’AfD, en Allemagne ?
Je ne sais pas. C’est incontestablement quelqu’un de talentueux. Je possède moi-même des actions Tesla, et je conduis une Tesla – quand vous vieillissez, la conduite autonome est un vrai plus ! En ce sens, je suis reconnaissant pour tout ce qu’il a fait en tant qu’entrepreneur. Mais je ne saurais dire s’il est vraiment libertarien. Il est vrai que c’est un personnage farfelu, mais beaucoup de gens remarquables ont des idées excentriques ! Son rôle initial, à la tête du DOGE, était de restructurer l’Etat fédéral pour réduire son pouvoir et le rendre plus efficace. Il a manifestement échoué, car cela exigeait des compétences et des réseaux politiques qu’il ne possède probablement pas.
Quel regard portez-vous sur Donald Trump, qui l’a propulsé en politique ?
Donald Trump cherche à faire croire que tous les immigrés clandestins sont des criminels. C'est faux.
C’est un démagogue compétent, mais un administrateur incompétent. Et d’une certaine manière, son incompétence est une bonne chose, car cela le rend moins susceptible de s’emparer durablement du pouvoir. Avant sa réélection, je considérais que ni Trump ni son adversaire Kamala Harris n’étaient des candidats souhaitables. Trump est une bombe à retardement, il est imprévisible. Il a fait quelques bonnes choses, mais aussi de très mauvaises, comme sa politique douanière.
Je suis également en désaccord sur l'immigration. Donald Trump cherche à faire croire que tous les immigrés clandestins sont des criminels. Mais c’est évidemment faux : l’immense majorité d’entre eux sont des gens qui viennent travailler parce qu’ils peuvent bien mieux gagner leur vie qu’au Mexique, en Haïti ou ailleurs. Et leur apport à la société et à l’économie américaine est bénéfique. En revanche, si quelqu’un vient aux Etats-Unis, ne travaille pas et vit des aides publiques, ça n’est pas la même chose. Je suis en principe favorable à une ouverture totale des frontières, mais pas si l’on maintient un Etat-providence. Et si l’on n’est pas prêt à le supprimer, alors il faudrait au moins établir des règles pour que les immigrés puissent venir sans être citoyens, sans avoir accès aux prestations sociales, et sans payer les impôts qui financent ces prestations.
Une autre personnalité politique de premier plan se réclame du libertarianisme : le président argentin, Javier Milei. Est-ce un bon ambassadeur ?
Difficile à dire. Politiquement, il faut reconnaître son succès. Sur les idées, il semble aller dans la même direction que moi. Mais je ne connais pas le degré de sophistication de sa pensée, ni ses positions précises sur des questions économiques plus techniques. Il est aussi difficile de dresser un bilan car il est évidemment contraint par des réalités politiques qui limitent sa capacité à appliquer son programme de manière cohérente. Cela dit, il fait clairement évoluer les choses dans le bon sens. Et il ne faut pas oublier dans quel état il a trouvé l’Argentine, qui était pourtant l’un des pays les plus riches du monde avant les ravages du socialisme.
Dans The Machinery of Freedom, l’un de vos ouvrages référence, vous dressez le portrait d’une société libertarienne idéale et proposez par exemple de privatiser des fonctions de l’Etat, comme la justice. On pourrait vous rétorquer que c’est une vision utopique. Certains critiques du libertarianisme affirment que sa mise en application accoucherait d’un monde où règnerait la loi du plus fort, et où la liberté serait surtout réservée à ceux qui détiennent le pouvoir économique. Que répondez-vous à cela ?
Ça n’a rien d’une utopie ! Dans la troisième édition du livre, j’explique bien que le droit produit par un tel système sera imparfait - de même qu’un marché libre, bien que préférable aux autres alternatives, peut être défaillant. L’argument selon lequel ce système avantagerait les plus riches au détriment des plus pauvres me semble infondé. Dans le système actuel, les riches exercent déjà une influence bien plus importante sur le gouvernement que les plus pauvres. Ils ont un accès privilégié aux cercles du pouvoir, à ceux qui font la loi. Dans une société libertarienne, en revanche, les interactions entre les riches et les pauvres se limitent à des transactions volontaires. En d’autres termes, les riches ne pourront rien imposer aux pauvres, car ces derniers peuvent choisir de ne pas interagir avec eux, ne pas acheter leurs produits, ne pas travailler pour eux.
On pourrait vous rétorquer que cette liberté contractuelle est insuffisante pour donner aux individus une véritable liberté de choix. Même si les pauvres décidaient de ne pas travailler pour les riches, leur situation économique pourrait les y contraindre…
L’État est trop souvent considéré comme la seule forme concevable d’ordre juridique.
Il n’existe aucune société où tout le monde obtient tout ce qu’il souhaite : ce ne serait pas une spécificité des sociétés libertariennes. Les faits montrent que l’on a davantage de possibilités et de libertés dans une société fondée sur l’échange volontaire que dans une société ou un gouvernement peut, de manière totalement discrétionnaire et arbitraire, dire : "je vais prendre ceci à l’un pour le donner à l’autre".
Aujourd’hui, l’Etat est trop souvent considéré comme la seule forme concevable d’ordre juridique. Mais dans mon livre Legal Systems Very Different from Ours (2019), je donne de nombreux exemples de sociétés où l’application du droit était essentiellement privée. Le propos du livre étant de montrer que toutes les sociétés humaines font face aux mêmes problématiques, et qu’elles les résolvent de manières très variées. Dans l’Islande médiévale, par exemple, le meurtre était traité comme un litige privé. Concrètement, si quelqu’un tuait un membre de votre famille, mais que vous étiez trop pauvre pour faire appliquer la justice, vous pouviez vendre votre droit d’action à un homme puissant, qui se chargerait d’obtenir réparation.
La première édition de The Machinery of Freedom a été publiée en 1973. C’est aussi la dernière année où la France a voté un budget à l’équilibre. Depuis, l’expansion de l’Etat providence en France, mais plus généralement en Occident, a été considérable. Les libertariens ont-ils perdu la bataille politique et culturelle ?
Il est très difficile de savoir dans quelle direction les choses vont aller à partir de maintenant. Ce qu’il nous reste à faire, c’est d’essayer de mener une contre-révolution. Internet et l’IA sont des technologies qui jouent plutôt en notre faveur. J’ai la conviction que ce qui se rapprochera le plus de l’anarcho-capitalisme, de mon vivant, se trouvera dans le cyberespace : le chiffrement (NDLR ; procédé qui permet de sécuriser des informations en les rendant illisibles) permet d’échapper au regard de l’Etat. Et en ligne, logiquement, les frontières nationales comptent de moins en moins.
L’IA ne pourrait-elle, au contraire, réhabiliter une économie dirigée par l’Etat ?
Je ne vois pas de raison particulière de penser que cela favorisera davantage l’Etat que les marchés. Les intelligences artificielles seront accessibles à tous les individus et à tous les acteurs privés.
L’idée selon laquelle l’IA pourrait rendre possible le rêve de planification de l’économie était déjà un argument que l’on entendait au temps des premiers ordinateurs. Mais le problème fondamental demeure : aucune machine ne peut disposer de toutes les informations nécessaires pour gérer une économie décentralisée. Et l’IA, à son stade actuel de développement, ne résout pas ce problème. Le risque étant, si nous parvenons à créer une intelligence artificielle équivalente à l’intelligence humaine, et si les machines continuent de progresser beaucoup plus vite que nous, que nous soyons relégués d’ici vingt ans au rang de simples animaux de compagnie – et encore faudrait-il que ces intelligences aient intérêt à nous garder. C’est une possibilité, et elle est effrayante.
On dit souvent que vous êtes plus radical que votre père, qui ne se disait pas libertarien mais se considérait comme un libéral classique. Qu’en pensez-vous ?
Avec mon père, nous pensions peu ou prou la même chose.
Nos positions n’étaient pas si éloignées, nous avions simplement deux approches différentes. Mon père se préoccupait avant tout de savoir quelles réformes seraient susceptibles d’être mises en œuvre dans le monde réel. Il a notamment contribué à la suppression de la conscription, et au passage aux taux de change flottants (NDLR ; système monétaire dans lequel la valeur d’une monnaie est déterminée librement par les marchés, en fonction de l’offre et de la demande).
Je m’intéresse davantage à la manière dont on peut pousser ces idées au bout de leur logique. Je ne cherche pas tant à savoir si leur mise en œuvre est réaliste – même si je le souhaite, mais à déterminer quel système serait le plus efficace, le plus à même de fonctionner. Ces différences d’approches mises de côté, mon père et moi pensions peu ou prou les mêmes choses.
Vous êtes un passionné de reconstitution de batailles médiévales, avez rédigé un livre de cuisine médiévale avec votre femme, publié des romans de fantasy, et vous étiez, plus jeune, fan de jeux de plateau. Faut-il y voir un lien avec vos idées libertariennes ?
Oui, très certainement ! Dans l’un de mes deux romans de fantasy, je suis parti d’une idée libertarienne, en créant un équivalent magique de l’illusion de la planification centrale. Le roman explore les limites de cette idée.
Plus jeune, je faisais effectivement de nombreux jeux de guerre sur plateau. Plus tard, j’ai découvert World of Warcraft, c’était fascinant ! J’avais même imaginé utiliser ce type de jeu pour l’apprentissage des langues, car l’immersion est la méthode la plus efficace. On aurait pu concevoir un univers où les interactions se dérouleraient progressivement dans une langue étrangère.
Enfin, pendant près de quarante ans, j’ai participé à des reconstitutions de combats médiévaux. J’étais surtout à l’aise en duel ! Mais aujourd’hui, je suis trop vieux pour ça. Le principal évènement, appelé la Pennsic War, rassemble environ 10 000 participants, avec des affrontements impliquant des centaines de combattants. Ce que je trouvais fascinant, c’est qu’il n’y a pas d’arbitre pour trancher. Chaque participant a la responsabilité de décider si le coup qu’il vient de recevoir aurait été suffisant, dans des conditions réelles, pour le mettre hors de combat. Cette sorte d’autorégulation fait partie intégrante de l’expérience. Alors oui, j’aurais du mal à vous dire qu’il n’y a aucun lien avec mes convictions libertariennes !




