Thomas Graham : "Si Vladimir Poutine s’entête, la Russie sera l’une des puissances les plus faibles du monde d’ici 2035"
On s’est souvent demandé jusqu’où pourrait aller Vladimir Poutine pour atteindre ses objectifs de guerre. Plus rarement, ce que ses ambitions maximalistes pourraient lui coûter. Or, à trop vouloir les concrétiser pleinement, le maître du Kremlin risque, ni plus ni moins, de saper la position de la Russie dans l’économie mondiale, estime Thomas Graham. Ce chercheur au Council on Foreign Relations (CFR), auteur de Getting Russia Right (2023, non trad.), explique pourquoi le président russe prend un risque majeur en s’entêtant à poursuivre la guerre en Ukraine. Mais, nuance cet ancien conseiller sur la Russie au sein de l’administration Bush, Vladimir Poutine est beaucoup moins irrationnel qu’on ne le pense.
L’Express : Selon vous, la Russie aurait tout intérêt à déclarer la "victoire" en Ukraine plutôt que de s’enliser sur le terrain. Pourquoi cela ?
Thomas Graham : A bien des égards, la Russie a atteint bon nombre des objectifs que Vladimir Poutine s’était fixés en envahissant l’Ukraine en février 2022. A commencer par le fait de s’être emparée de la majeure partie des territoires des oblasts, qu’elle a annexés de façon totalement illégale. Ensuite, il est clair que Kiev ne rejoindra pas l’Otan, notamment parce que l’Alliance ne souhaite pas risquer un conflit direct avec Moscou. De même, si les deux parties parviennent à un cessez-le-feu, les sanctions contre la Russie risquent d’être allégées, sans compter les possibles élections qui pourraient intervenir en Ukraine par la suite, et déboucher sur l’arrivée d’un nouveau dirigeant – ce qui pourrait être considéré comme la réalisation de l’objectif de "dénazification" de Vladimir Poutine. Donc la plupart des ambitions du Kremlin ont été satisfaites ou le seront en cas de cessez-le-feu.
Parallèlement, l’économie russe est soumise à de graves tensions. La croissance que nous avons observée en 2023 et 2024, résultant d’un accroissement des investissements dans la production militaire, s’est épuisée - l’économie ayant connu une croissance inférieure à 1 % en 2025, tandis que les prévisions indiquent qu’elle devrait passer à moins de 1 % en 2026. Ensuite, la Russie a subi des pertes importantes pour des résultats limités sur le terrain. Certaines estimations font état de plus de 1 200 000 victimes, comprenant notamment des morts et des blessés graves incapables de retourner au combat. Et la superficie du territoire que la Russie a conquis au cours de son offensive lancée en 2024 représente moins de 1 % du territoire total de l’Ukraine. A ce rythme, il faudra des années à la Russie pour s’emparer de l’ensemble du territoire ukrainien.
Concrètement, à quoi s’expose la Russie si Vladimir Poutine s’entête à poursuivre cette guerre ?
Il risque ni plus ni moins de saper la position de la Russie dans le monde. Sur le plan technologique, elle est déjà devancée par l’Inde, et prend du retard sur l’Europe. La Russie n’investit pas suffisamment dans les technologies de pointe, qui constitueront le fondement de la puissance mondiale au XXIe siècle. Moscou est par exemple aux abonnés absents dans le domaine de l’intelligence artificielle.
Chaque jour supplémentaire de guerre en Ukraine, Vladimir Poutine prend davantage de retard sur les grandes puissances mondiales avec lesquelles la Russie souhaite rivaliser. Si le pays poursuit dans cette voie, d’ici 2035, il sera probablement l’une des puissances les plus faibles du monde. Pour Moscou, il est donc temps d’arrêter cette guerre, et de consacrer les ressources aux problèmes socio-économiques et politiques que la Russie doit résoudre sur son territoire.
Quand bien même Vladimir Poutine proclamerait une quelconque "victoire", l’Ukraine n’a aucune intention de reconnaître les annexions territoriales qu’il revendique…
L’enjeu n’est pas ici. D’abord, Poutine se fiche que l’Ukraine admette ou non les annexions russes : il présentera sans doute les choses en disant que la Russie a réussi à réunifier les "territoires russes historiques de la patrie". Et même à Kiev, la plupart des décisionnaires se rendent compte qu’ils ne pourront pas libérer leurs territoires par la force militaire. La question de savoir quelles procédures diplomatiques permettraient de récupérer ces territoires reste ouverte. Mais gardons à l’esprit qu’il est probable que l’Ukraine, comme la plupart des pays européens, se résigne et admette que la Russie contrôle ces territoires. Rappelez-vous du précédent de l’annexion de la Crimée, en 2014. Les gouvernements occidentaux ont-ils exercé une quelconque pression sur la Russie au cours des douze dernières années pour la contraindre à restituer ce territoire ? Non. Il est donc probable qu’il en soit de même cette fois.
Chaque jour supplémentaire de guerre en Ukraine, Vladimir Poutine prend davantage de retard sur les grandes puissances mondiales avec lesquelles la Russie souhaite rivaliser.
Ne sous-estimez-vous pas le coût politique que représenterait, pour les dirigeants occidentaux, la fin de ce conflit sans concessions majeures de la part de Moscou ?
L’Ukraine ne pourra sans doute pas obtenir de meilleur résultat sur le terrain au cours de l’année à venir. Elle ne sera, comme je l’ai dit, certainement pas en mesure de libérer ses territoires par la force militaire. Comme nous l’avons vu lors de l’année écoulée, les pays européens ont énormément de mal à proposer quoi que ce soit qui ressemble à une garantie de sécurité sérieuse pour l’Ukraine, car des doutes subsistent la concernant. Les agriculteurs polonais et français ne seraient pas satisfaits si l’Ukraine était admise à des conditions préférentielles au sein de l’UE, compte tenu de l’importance du secteur agricole ukrainien. Sans parler des préoccupations concernant la corruption à Kiev. Il incombe donc aux dirigeants européens de pousser l’Ukraine à prendre conscience qu’un potentiel accord de cessez-le-feu, à l’heure actuelle, sera probablement le meilleur qu’elle pourra obtenir à l’avenir.
Si la Russie aurait tout intérêt, selon vous, à mettre un terme à ce conflit, peut-on toutefois en dire autant de Vladimir Poutine, dont certains observateurs remettent en doute la rationalité ?
Poutine n’a rien d’irrationnel. Lorsqu’il a pris la décision d’envahir l’Ukraine en 2022, il s’est certes lourdement trompé sur le fait que le conflit serait terminé en quelques semaines, et que l’Europe se résignerait sans difficultés à l’annexion des territoires ukrainiens. Mais il s’agit d’une erreur de calcul - en partie à cause d’informations inexactes et d’une grave sous-estimation de la volonté des Ukrainiens et de leur résilience – pas d’un signe d’irrationalité.
Certes, Poutine lui-même a développé au cours des dernières années ce que j’appelle une vision messianique du monde, qui façonne sa façon d’envisager les obstacles auxquels il est confronté, et donc à mésestimer les conséquences de ses décisions. Ses actions ces derniers mois traduisent une meilleure appréciation des réalités et de l’équilibre réel des forces. A mon sens, cela montre que le Kremlin commence à percevoir la réalité telle qu’elle est. Et les conversations que j’ai eues avec mes homologues russes à Moscou au cours des six derniers mois me laissent à penser qu’un nombre croissant de Russes aimeraient désormais voir ce conflit prendre fin, précisément parce que sa poursuite n’augure rien de bon pour l’avenir à long terme du pays.
Certains observateurs estiment pourtant que cette guerre est devenue pour Vladimir Poutine un outil de légitimation de son règne…
Les quelques informations dont nous disposons concernant l’opinion publique russe ne semblent guère étayer la thèse d’un soutien enthousiaste à l’effort de guerre. Nous n’avons d’ailleurs vu personne, à ma connaissance, descendre dans la rue pour soutenir ce conflit. Sans compter que le nombre de volontaires est si faible qu’il ne suffit pas à compenser les pertes subies sur le champ de bataille. Les oblasts russes sont en réalité obligés d’augmenter les sommes allouées aux recrues potentielles pour atteindre leurs quotas de recrutement. Ce qui commence à peser sur l’économie du pays. Le secteur de la consommation est presque en récession en Russie aujourd'hui. Certes, une frange de plus en plus importante de forces d’extrême droite veut que Poutine se montre plus agressif envers l’Ukraine, mais dans le monde des affaires, par exemple, un cercle de plus en plus large de personnes prend conscience que les conséquences de cette guerre excluent de plus en plus la Russie de l’économie mondiale.
Si Vladimir Poutine persiste malgré le coût que vous anticipez pour la Russie, faut-il en déduire que ses véritables objectifs vont bien au-delà de l’Ukraine ?
Non. La Russie a toujours été une puissance expansionniste, mais pour trois raisons bien précises : d’abord, la sécurité, ensuite, le patrimoine, et enfin l’identité. Les dirigeants russes ont donc toujours cherché à repousser les frontières du pays vers l’extérieur, c’est vrai, mais principalement dans le but de récupérer des territoires que l’empire russe a autrefois occupés. Poutine pourrait viser les États baltes, la Pologne ou la Finlande, mais au vu de l’expérience en Ukraine ces quatre dernières années, j’ai beaucoup de mal à le voir s’engager dans une confrontation militaire majeure sur le territoire d’un État européen. Il a envahi l’Ukraine en pensant que celle-ci disposait d’une armée de troisième ordre et cela s’est révélé faux. S’il envahit les États baltes, la Pologne ou la Roumanie, non seulement il se heurtera à une armée bien plus efficace, mais aussi à l’ensemble de l’alliance de l’Otan. Et même si des doutes peuvent subsister quant à l’engagement de Donald Trump envers l’article 5, on ne peut pas certifier qu’il ne s’y tiendra pas. Poutine ne peut pas miser là-dessus, le risque est trop grand.
Reste la perspective de l’allègement des sanctions… Kiev serait-elle prête à l’accepter ?
Si la promesse d’un allègement de certaines sanctions peut conduire à un cessez-le-feu, permettre à l’Ukraine de rester un État souverain et indépendant, et laisser ses aspirations européennes intactes, je dirais qu’il s’agirait au contraire d’une victoire politique. Il incombe à Volodymyr Zelensky d’œuvrer à créer une société démocratique prospère sur le territoire qu’elle contrôle à l’heure actuelle. Et si le prix à payer pour y parvenir est un certain allègement des sanctions visant la Russie, alors qu’il en soit ainsi. D’autant que personne ne parle de lever toutes les sanctions d’un seul coup. Il s’agirait d’un processus graduel, qui sera sans doute conditionné à certaines demandes de garanties concernant non seulement l’Ukraine, mais aussi la sécurité européenne.


