"S’il transforme trop l’œuvre de Marine Le Pen…" : comment Jordan Bardella redessine discrètement la ligne du RN
Jordan Bardella ne s’est pas chargé lui-même de la remontrance. Il a missionné Ludovic Pajot, maire RN de Bruay-la-Buissière, de faire passer le mot sur la conversation regroupant les nouveaux maires frontistes. Ces derniers ont été avertis : s’agissant de l’Union européenne, ils sont désormais priés d’arrêter de communiquer de façon caricaturale et excessive. Le président du RN n’a pas apprécié le comportement des nouveaux élus, dont plusieurs ont retiré le drapeau européen de leur hôtel de ville. La pratique n’est pourtant pas nouvelle. En 2020, déjà, les édiles frontistes, fidèles à la ligne populiste de Marine Le Pen, s’étaient débarrassés des drapeaux bleus qui ornaient les bâtiments officiels. Six ans plus tard, Jordan Bardella n’est plus à l’aise avec ce geste. Question d’image. Lui qui tente de gommer au maximum les irritants de son parti refuse de se retrouver enlisé dans ce qu’il considère comme des polémiques inutiles. Quitte à rompre avec certaines traditions. "Je n’ai vraiment pas compris sa réaction sur cette histoire de drapeau, commente un député lepéniste, perplexe. Ça a toujours été la ligne du parti."
Depuis quelque temps, les tenants d’un populisme chimiquement pur sentent le vent tourner. Ils regardent du coin de l’œil leur chef de file abandonner peu à peu les marqueurs d’un euroscepticisme radical ou d’un étatisme sans concession, qui ont longtemps été la norme au RN de Marine Le Pen. Jordan Bardella, lui, rêve plutôt d’intégrer la grande famille des partis de droite, à qui il fait régulièrement les yeux doux. Pour ce faire, il s’attelle, depuis qu’il a pris la tête du parti, à le déshabiller de ses habits populistes pour en faire le parti de "l’ordre et de la raison".
Le Parlement européen, où il exerce son mandat, est un bon laboratoire pour expérimenter cette nouvelle doctrine. Le changement de pied n’a échappé à personne. A l’opposition frontale vis-à-vis de l’instance européenne, le RN préfère désormais une politique des "petits pas". "Il y a deux camps dans notre groupe, résume un eurodéputé. Celui de Marine Le Pen et Philippe Olivier [NDLR : son beau-frère et conseiller, également eurodéputé] qui viennent d’un monde où Bruxelles est leur cauchemar et sont hostiles à toute compromission avec l’Union européenne, et celui de Jordan Bardella, qui a envie d’être inclus et de faire bouger les lignes."
La question s’est concrètement posée au moment de l'examen du règlement "Retour" - un texte qui doit faciliter l’expulsion d’étrangers en situation irrégulière - à la mi-mars. Marine Le Pen, d’abord totalement opposée, est intervenue pour rappeler son positionnement et demander que le groupe de Jordan Bardella ne le vote pas. Le désaccord a fait l’objet d’une réunion spécifique, et c’est seulement après un long arbitrage que la députée du Pas-de-Calais a fini par céder. "J’y étais personnellement opposé, commente un député européen. On ne peut pas revendiquer de reprendre la main sur l’organisation européenne et se mettre sous sa tutelle sur un sujet comme l’immigration. Mais nous sommes peu à nous exprimer franchement au sein du groupe, face aux apparatchiks pro-Jordan, qui lui doivent tout et attendent qu’il ouvre la bouche avant de forger leur opinion."
Le fossé se creuse entre les cadres du parti et dépasse le cadre européen. L’affirmation, aujourd’hui, relève de la banalité : sur le plan économique, Jordan Bardella est de droite. Pro-entreprise, pro-croissance, contre les taxes et la multiplication des normes, on l’a compris. Mais le constat a des conséquences contradictoires sur les troupes frontistes. Il nourrit les espoirs des uns, et réveille les craintes des autres. Chez les ciottistes, par exemple, on a le sourire. Les alliés de l’UDR (le parti d’Eric Ciotti) sont certains d’avoir gagné un partisan de leur cause en la personne de Jordan Bardella. L’ancien leader des Républicains l’assure souvent à ses lieutenants : "Sur les questions qui nous intéressent, Jordan est beaucoup plus ouvert que Marine. Il est sensible à nos propositions."
Les élus UDR le jurent : au moment du vote du budget à l’Assemblée, alors que le groupe de Marine Le Pen a voté en faveur d’une taxation accrue pour les grandes entreprises et les plus riches, Jordan Bardella aurait assuré à Eric Ciotti qu’il était plutôt, pour sa part, aligné sur la position de l’UDR. Le président du parti inclut d’ailleurs le satellite droitier dans l’élaboration du programme pour l’élection présidentielle. Charles-Henri Alloncle, député de l’Hérault et fondateur d’une banque en ligne, lui fournit régulièrement des notes sur les questions économiques. Hanane Mansouri, élue dans l’Isère, a été chargée de rédiger une petite partie du texte final, dont ils attendent un virage droitier.
Le nouvel entourage de Jordan Bardella
Ce qui a le don d’agacer les tenants de la ligne mariniste. "Cela ne permettra pas d’élargir notre électorat, siffle l’un d’entre eux. La réponse attendue de la part de ceux qui sont contre LFI n’est pas une réponse de droite. Nous devons revendiquer un populisme 'radsoc' contre un populisme communautarisme. Nos arguments doivent être la laïcité et la République unie. Jordan peut ne pas être d’accord, je m’en fous." Et un autre d’ajouter : "S’il transforme trop l’œuvre de Marine, il se cassera la gueule. Elle le préviendra, mais elle ne peut pas le mettre sous tutelle." La perspective d'une candidature de Jordan Bardella à l'élection présidentielle inquiète ces élus qui se vivent comme des résistants du populisme, et les pousse à s'interroger sur leur place au sein du parti. Car ces derniers mois, l'arrivée d'un nouvel entourage de Jordan Bardella tend à uniformiser la ligne.
Chemise ajustée sous sa veste de costume, et sourire publicitaire. A 37 ans, Charles-Henri Gallois a déjà quelques années d’expérience, comme ancien cadre financier chez LVMH, après sa sortie de l’EM Lyon. C’est Jean-Philippe Tanguy, le référent économie du parti à la fibre mariniste, qui l’a présenté à Jordan Bardella, dont il est rapidement devenu conseiller économique. S’il est plutôt issu des cercles souverainistes - il défendait la cause du Frexit aux côtés de François Asselineau - il ne renie pas sa fibre libérale et participe à la remise en cause de la ligne populiste, arguant qu’il n’est pas dans l’intérêt de Jordan Bardella de se mettre à dos un potentiel électorat patronal en multipliant le vote de nouvelles taxes. François Durvye est sur la même position. A 42 ans, il vient de quitter ses fonctions de bras droit du milliardaire réactionnaire Pierre-Edouard Stérin, pour rejoindre officiellement le parti d’extrême droite en tant que conseiller de Jordan Bardella.
Mêmes chemises ajustées, mêmes vestes de costume. Le sourire peut être un peu plus rare que son camarade, mais l’uniforme est respecté. Issu du sérail conservateur et catholique, il ambitionne, selon ses propres termes, de créer des liens entre les milieux économiques et le Rassemblement national. Un dernier profil vient compléter le tableau et suscite, particulièrement, les crispations de quelques-uns. Celui de l’éditeur du leader frontiste, un certain Nicolas Diat. Peu connu du grand public, il accompagne Jordan Bardella, depuis la sortie de son premier ouvrage chez Fayard, dans les dîners en ville. Fin connaisseur des milieux catholiques et proche du cardinal Sarah, il est aussi celui qui a introduit le président du RN au Vatican en avril 2025 pour les obsèques du pape François. "La question qu’on se pose c’est : est-ce que Jordan Bardella contrôle son entourage traditionaliste, ou est-ce que ce sont eux qui le contrôlent ?, s’interroge un député, convaincu que l’influence de ces proches pourrait entraîner une dérive droitière du parti. Ce n’est tellement pas cohérent par rapport à sa vie, c’est étrange."
Un dernier événement, plus trivial cette fois, vient nourrir les persiflages. La Une du magazine Paris Match, affichant le possible candidat élyséen au bras de la princesse Maria Carolina de Bourbon des Deux-Siciles. L'information était de notoriété publique, elle est désormais confirmée et verrouillée par une communication minutieuse. "Entre la princesse, les étés sur les yachts, et les grands prix de Formule 1, comment veut-il encore espérer représenter la France d'en bas ?" s'emporte un frontiste. Du côté du président du RN, on réfléchit déjà à une façon radicale de calmer ces récalcitrants. Un cadre anticipe : "S'il est désigné candidat le 7 juillet, des têtes tomberont, c'est certain."





