"Si l'Iran ne restitue pas l’uranium, le cessez-le-feu sera très court" : l'avis de l'ambassadeur d'Israël en France
C’est l’une des journées les plus meurtrières de l’histoire du Liban depuis la guerre civile entre 1975 et 1990. Alors qu'Américains et Iraniens ont convenu d'un cessez-le-feu de deux semaines assorti de négociations sous l'égide du Pakistan, Israël a mené le 8 avril une opération militaire massive ("Ténèbres éternelles") sur le pays du Cèdre. En à peine dix minutes, pas moins de cent cibles ont été frappées, faisant 357 morts et 1 223 blessés, selon le ministère de la Santé libanais. Si Israël dit avoir visé des centres de commandement du Hezbollah - soutenu par l'Iran -, les bombardements ont également touché certains immeubles résidentiels. Ce déluge de feu sur le Liban a provoqué un tollé. Le 9 avril, le Premier ministre libanais, Nawaf Salam, a dénoncé "une escalade dangereuse" qui "bafoue les principes du droit international et du droit humanitaire, allant même jusqu’à les violer de manière flagrante". Le gouvernement libanais a aussi annoncé le dépôt d’une plainte en urgence au Conseil de sécurité de l'ONU.
Dès le lendemain des bombardements, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a fait volte-face en annonçant avoir ordonné à son cabinet d'entamer des négociations directes avec le Liban afin de désarmer le Hezbollah et d'établir des "relations de paix" entre les deux pays. De son côté, le Liban a déclaré vouloir un cessez-le-feu avant de démarrer les négociations. Quant à la milice chiite libanaise, elle a rejeté toute discussion, appelant au retrait israélien du sud du pays. Dans ce cadre, une délégation libanaise est attendue aux États-Unis le 14 avril pour négocier avec l’ambassadeur israélien à Washington, Yechiel Leiter. En attendant, les échanges de tirs entre le Hezbollah et Israël se poursuivent sans relâche, faisant craindre qu’ils ne viennent compromettre les négociations irano-américaines, prévues ce samedi 11 avril au Pakistan.
Dans un entretien à L'Express, l'ambassadeur d'Israël en France, Joshua Zarka, justifie les opérations sur le territoire libanais. "L’objectif était de continuer à affaiblir cette organisation afin de rendre possible son désarmement total", affirme le diplomate. Lui qui était directeur des affaires stratégiques au sein du ministère israélien des Affaires étrangères avant d'être nommé à Paris connaît aussi bien le dossier iranien. Il voit dans les demandes actuelles de Téhéran des exigences "irréalistes qui ne seront pas acceptées par le président américain". Si la question du détroit d'Ormuz reste entière, l'ambassadeur israélien constate une évolution au sein du régime des mollahs et des progrès dans la menace nucléaire repoussée, selon lui, de "plusieurs décennies". Entretien.
L'Express : Les frappes d’Israël sur le Liban ont suscité un tollé avec au moins 357 morts et 1 223 blessés, le jour du cessez-le-feu entre Américains et Iraniens. Israël fait-il un usage disproportionné de la force ?
Joshua Zarka : Notre réponse est non seulement proportionnée, mais elle reste inférieure à l’ampleur des attaques du Hezbollah. Le fait que ce groupe terroriste ne parvienne pas à provoquer autant de victimes civiles qu’il le souhaiterait, simplement parce que nous disposons de moyens de défense, ne signifie pas que nous n’avons pas le droit de riposter lorsqu’il nous attaque. Par conséquent, parler d’attaque disproportionnée est absurde. Le jour même du cessez-le-feu, l’Iran a tiré une dizaine de missiles contre Israël, ainsi que d’autres missiles contre ses voisins du Golfe. Sur les 6 500 missiles ou tirs effectués par le Hezbollah depuis le 2 mars, 3 000 ont été lancés au sud du fleuve Litani, dans le sud du pays - une zone qui, en théorie, aurait déjà dû être désarmée. En comparaison, Israël a tiré moins de la moitié de ce nombre de missiles contre les cibles du Hezbollah. Le gouvernement libanais avait même célébré la réussite de ce désarmement dans cette région, et plusieurs pays, dont la France, avaient salué cette prétendue avancée, sans remettre en cause le fait que le Hezbollah y était toujours présent et lourdement armé.
Je tiens à préciser que le Premier ministre israélien et le président américain ont affirmé que le Liban ne faisait pas partie de cet accord de cessez-le-feu. Par ailleurs, il faut rappeler que c’est le Hezbollah qui a fait le choix d’entrer en guerre contre Israël dès le début du conflit avec l’Iran. C’était sa décision, et cette décision entraîne des conséquences - et ces conséquences, ce sont notamment la mort de ces terroristes qui s’élève à plus de 1 400 depuis début mars.
Que répondez-vous à l'ONU qui affirme que les frappes d’Israël ont fait de nombreuses victimes parmi les civils ?
On ne peut pas exiger d’Israël qu’il accepte de vivre dans l’angoisse permanente d'une menace imminente. Depuis la création de l’État hébreu, notre objectif a toujours été de vivre en paix. C’était déjà le cas au tout début, à une époque où le Liban était pratiquement le seul pays avec lequel nous avions des liens. Ce n’étaient pas des relations officielles, mais il y avait des échanges : des Libanais venaient en Israël, et des Israéliens se rendaient au Liban. Et depuis, cette volonté de paix n’a jamais changé. Le fait que ce pays soit pris en otage depuis plus de quarante ans par une organisation terroriste, dirigée par les mollahs de Téhéran, ne signifie pas que nous ne voulons pas vivre en paix avec le Liban. Au contraire : nous voulons une paix réelle, mais sans être sous la menace permanente d’un groupe armé.
C’est dans cette logique que s’inscrivent les frappes de mercredi dernier, qui ont notamment visé des membres du Hezbollah. Elles ont neutralisé au moins 180 terroristes mais il est possible que des civils aient été touchés dans ces bombardements, et je le déplore. L’objectif de ces frappes était de continuer à affaiblir cette organisation afin de rendre possible son désarmement total, et ainsi permettre, à terme, une relation normale et stable avec nos voisins libanais.
Un règlement de la question du Hezbollah uniquement par la force militaire ne montre-t-il pas ses limites ?
Nous ne sommes pas opposés à un désarmement par la voie de la diplomatie. Mais il faut que cette diplomatie marche, qu'elle réussisse à être effective. Nous avions signé un accord de cessez-le-feu le 26 novembre 2024, qui avait pour but de désarmer le Hezbollah par la voie de la diplomatie. Et avant cela, il y avait deux résolutions de Conseil de sécurité qui avaient été négociées avec Israël.
Ce qui s'est passé ces dernières années est la preuve que tout ce qui a été essayé au niveau diplomatique a échoué complètement. Le gouvernement libanais avait jusqu'à présent fait le choix de ne pas désarmer le Hezbollah de peur d'avoir une guerre civile sur son territoire. Et ça, c'est un choix, et cela a des conséquences. On ne peut pas, à la fois, nous reprocher d’utiliser la force, et en même temps nous demander de nous laisser faire étant donné que la diplomatie ne marche pas. C’était le message que nous recevions de la France, mais aussi d’autres pays. C'est impossible !
Le Hezbollah était pourtant considéré comme très affaibli depuis l’opération des bipeurs et l’élimination de son chef Hassan Nasrallah en septembre 2024. La menace était-elle réelle ?
Le Hezbollah avait réussi à se reconstituer partiellement. L’Iran a investi depuis le cessez-le-feu de novembre 2024 environ 1,2 milliard de dollars pour reconstruire ce groupe au Liban, selon nos services de renseignement. Cet argent n’est pas passé par la Syrie, puisque le gouvernement syrien ne l’autorisait pas, mais par la Turquie, qui a coopéré avec le régime des mollahs afin de renforcer le Hezbollah. Cela a permis son réarmement ainsi que la reconstruction de ses infrastructures terroristes dans le sud du Liban.
Quels seront les objectifs des pourparlers que le Premier ministre Benyamin Netanyahou a accepté d’ouvrir avec le Liban ?
L’un des enjeux majeurs des négociations sera la mise en place d’un mécanisme de désarmement complet et vérifiable du Hezbollah. Car aujourd’hui, tout le monde semble comprendre - qu’il s’agisse des Libanais, des États-Unis, et même de la France - que c’est la condition indispensable à une stabilité durable entre Israël et le Liban. Il faudra aussi mettre en place un calendrier nécessaire à l’instauration d’un climat de paix entre nos deux pays, pouvant aboutir à un véritable accord. Et j'imagine que cela impliquera, à terme, le retrait des forces israéliennes du territoire libanais.
La guerre a été un test grandeur nature que le régime iranien a, avec le détroit d’Ormuz, un levier stratégique qui peut perturber toute l’économie du monde. Israël a-t-il sous estimé cette menace ?
Non, il n’y a pas eu de sous-estimation de leur capacité à agir de manière inhumaine. Il était évident que les Iraniens exploiteraient tous les moyens à leur disposition : civils, enfants, voire un détroit, utilisés tour à tour comme boucliers ou comme moyens de pression. Le fait aussi qu’ils aient tiré dans toutes les directions dès le début de la guerre démontre qu’ils n’ont ni morale ni réelle capacité à discriminer leurs cibles, en se limitant à des objectifs strictement militaires.
L’intervention militaire américano-israélienne n’a-t-elle pas renforcé la ligne encore plus dure des Gardiens de la révolution ?
L’objectif était de fragiliser et d’affaiblir le régime afin que le peuple iranien puisse, à terme, prendre son destin en main. Le fait que les Iraniens n’aient pas encore été en mesure de faire ce choix ne signifie pas que le régime n’est pas profondément affaibli. Bien au contraire, il l’est. Un régime qui ne dispose plus réellement de sa marine, ni de son aviation, et dont les forces terrestres sont extrêmement réduites, avec des stocks de chars et de systèmes d’armes largement diminués, est un régime considérablement affaibli. Les bases, les casernes, et une partie importante des cadres dirigeants ont aussi été éliminées.
Les responsables actuellement à la tête du pays sont, pour beaucoup, des figures nouvelles, qui n’étaient pas impliquées auparavant dans les processus décisionnels. Après des années de travail sur le dossier iranien, je connaissais assez bien les mécanismes de décision, les équilibres entre les différentes institutions et la manière dont les choix étaient arbitrés. Aujourd’hui, ce schéma n’est plus lisible de la même manière. Certains acteurs du régime voient leur capacité réelle de décision remise en question, d’autres relèvent davantage de logiques de force que d’autorité religieuse. L’influence religieuse traditionnelle des mollahs semble également s’être affaiblie. Cela dessine donc un système différent. Il ne s’agit peut-être pas d’un changement de régime au sens strict, mais clairement une transformation profonde de sa nature.
Les 440 kilos d’uranium enrichi sont toujours dans la nature. N’est-il pas naïf de croire que l’Iran va les rendre aux Américains ?
Ils ne sont pas vraiment dans la nature. Ils sont vraisemblablement enterrés profondément. Même si Israël ne fait pas partie des négociations directes entre les États-Unis et l’Iran, j’ai la certitude que le président Trump ne laissera pas cette matière rester entre les mains des Iraniens. Eux-mêmes savent que c’est une condition indispensable à un accord. S’ils ne restituent pas les 440 kilos d’uranium enrichi à 60 %, le cessez-le-feu sera de très courte durée et ne sera pas prolongé.
Par ailleurs, il ne suffit pas de disposer d’uranium enrichi à 60 % pour fabriquer une bombe nucléaire. Il existe tout un processus qui consiste à transformer cet uranium en arme. C’est une étape particulièrement complexe et hautement technique. Or, les personnes - notamment les scientifiques et les cadres du régime - qui participaient auparavant à ce processus d’armement et au programme de développement de la bombe ont, pour la plupart, été éliminées, et leurs installations détruites.
Pour combien de temps, selon vous ?
L’opération a été un succès sur le plan balistique comme sur le plan nucléaire. Les deux capacités ont été suffisamment neutralisées pour qu’elles ne constituent plus une menace existentielle pour Israël. En ce qui concerne le nucléaire, la menace existentielle est repoussée à des décennies.
Israël n’a pas été convié à la table des négociations entre Américains et Iraniens. Déplorez-vous d’avoir été mis sur la touche ?
Israël n’a pas été écarté du processus. Il existe une communication continue entre Israéliens et Américains, en particulier sur le dossier iranien. La décision de cessez-le-feu a été prise conjointement par le président américain et le Premier ministre israélien. Ce dernier a d’ailleurs précisé qu’ils s’étaient entretenus en amont. Il faut également souligner que l’issue se rapprochait car la banque de cibles d’Israël touchait à sa fin. La grande majorité des objectifs militaires et nucléaires définis au début de la guerre ont été atteints.
Le fait que ce soit J.D. Vance - connu pour sa ligne isolationniste - qui mène ces négociations vous inquiète-t-il ?
Non, pas du tout. Il s’agit du vice-président des États-Unis. Il agit en coordination étroite avec le président et ne prendra aucune initiative contraire à sa volonté. Il est évident que la dernière chose que le vice-président des États-Unis accepterait, c’est de laisser à l’Iran des capacités nucléaires résiduelles.
Quand on voit les demandes maximalistes de l’Iran - telles que le droit à l’enrichissement d’uranium ou un péage dans le détroit d’Ormuz -, êtes-vous confiant quand à l’issue des négociations ?
Je ne suis pas optimiste quant à l’issue de ces négociations, non pas en raison de ces éléments précis, mais au regard de ce que je sais de l’ancien régime iranien. Une fois encore, nous faisons désormais face à un régime profondément renouvelé. Il m’est donc difficile d’établir une analyse permettant d’anticiper clairement ses choix.
Mais il est évident que ces exigences sont irréalistes et qu’elles ne seront pas acceptées par le président américain. Toutefois, cet accord de cessez-le-feu constitue le point de départ d’un processus de négociation qui déterminera in fine si la guerre s’achève ou se poursuit. Je pense cependant que les Iraniens ont compris une chose essentielle : la dernière chose qu’ils souhaitent désormais, c’est la poursuite de ce conflit.
Est-ce qu’Israël se prépare à reprendre la guerre en cas d’échec de ces négociations ?
Le Premier ministre a employé l’expression "notre doigt est sur la gâchette". Je pense que cela décrit parfaitement la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui.
Le plan de Benyamin Netanyahou était de créer les conditions d’un soulèvement populaire pour changer le régime. Sur ce point, reconnaissez-vous un échec ?
À mon sens, c’est une question de temps. Je pense que ce nouveau régime en place, ou en tout cas en cours de structuration, se trouve sur une pente très instable et particulièrement fragile. Les Iraniens n’accepteront pas qu’un tel régime, d’autant plus affaibli, continue de les traiter de cette manière. Ils ne lui permettront pas de perdurer. Progressivement, le peuple iranien prendra conscience qu’il a désormais une véritable opportunité de se libérer de ce régime. C’est un processus déjà en cours, qui, je pense, ne tardera pas à se concrétiser.




