"Seront-ils là pour nous ?" : chez les Baltes, la crainte d’un désengagement américain de l’Otan
"Epaules contre épaules avec nos alliés, nous œuvrons pour la paix à travers les missions de l'Otan." C’est en ces termes résolus que le ministère letton des Affaires étrangères a choisi de célébrer sur ses réseaux sociaux, le 29 mars, le 22e anniversaire de l’entrée du pays au sein de l’Alliance atlantique, vidéo à l’appui, avec en fond le message "#Stronger together" ("plus forts ensemble"). A plus de 7 000 kilomètres de là, à peine trois jours plus tard, c’est pourtant un tout autre son de cloche qui résonnait à la Maison-Blanche. Furieux du manque de soutien des Européens pour débloquer le détroit d’Ormuz, Donald Trump n’a, lui, pas eu de mots assez durs pour exprimer tout son "dégoût" pour l’organisation, n’excluant pas d’en retirer les Etats-Unis.
Un scénario cauchemar pour la Lettonie qui, comme ses voisins lituanien et estonien, voit depuis plus de deux décennies le grand frère américain comme sa principale garantie de sécurité face à une Russie aux ambitions impérialistes de plus en plus menaçantes. Dans les trois pays Baltes, les attaques répétées de Donald Trump contre l’Alliance ont brusquement réveillé les doutes sur la solidité du lien transatlantique. "Nombreux sont ceux qui se demandent désormais si les Américains seront réellement là pour nous aider en cas de crise, atteste Olevs Nikers, président de la Baltic Security Foundation, à Riga, et conseiller du gouvernement letton. Auparavant c’était une certitude absolue, mais la situation a complètement changé."
Confiance écornée
Il faut dire qu’entre la récente brouille autour du refus des Européens de participer à la guerre en Iran - pour laquelle ils n’ont pas signé, ni même été consultés - et les velléités répétées de Donald Trump sur le Groenland, l’Otan n’a jamais connu pareille crise existentielle en près de 80 ans d’existence. A tel point que, selon la presse américaine, le locataire de la Maison-Blanche envisagerait aujourd’hui de retirer du sol européen certaines des quelque 80 000 troupes qui y sont stationnées. En octobre dernier, Washington avait déjà annoncé une réduction de sa présence en Roumanie en mettant fin à la rotation de l’une de ses brigades sur place.
Les Baltes, en première ligne face à la Russie, pourraient-ils cette fois être concernés ? La classe politique reste dans l'expectative. "Ce ne sont que des déclarations, a estimé début avril à la télévision Raimond Kaljulaid, membre de la commission de la défense nationale du Parlement estonien. Attendons de voir ce qu'il se passe, notamment si le prochain sommet de l'Otan (les 7 et 8 juillet à Ankara) aura lieu ou sera annulé." "Pour les élites politiques baltes, l’essentiel est surtout d’essayer d’éteindre l’incendie afin de ne pas se fâcher avec les Américains, souligne Céline Bayou, chercheuse à l’Inalco et auteure du livre Les pays Baltes face à la menace russe (Tallandier, 2026). Parce que leur présence reste nécessaire à la défense de ces pays et qu’il n’est actuellement pas possible de faire sans eux."
Quitte à multiplier les gages donnés à Washington, y compris dans cette période troublée. "Nous ne pouvons pas d'une part considérer la présence de troupes américaines sur le territoire lituanien comme allant de soi, mais d’un autre côté refuser catégoriquement lorsqu’on nous demande de contribuer aux missions internationales", a déclaré le président lituanien Gitanas Nausėda fin mars. Pour 2026, son pays prévoit déjà de dépasser la barre des 5 % du PIB consacrés à la défense réclamés par Donald Trump, avec un budget record de 5,38 %. En Estonie, ces dépenses devraient monter à 5,4 % du PIB et à 4,9 % en Lettonie. "Il y a un côté bons élèves, résume Céline Bayou. Les pays Baltes font tout ce qu'il faut pour maximiser les chances que les Etats-Unis soient là pour eux en cas de problème."
Les saillies récurrentes de Trump n’en ont pas moins écorné la confiance des populations dans l’Alliance. Un sondage publié en mars 2025 a ainsi montré que seulement 43 % des Lettons pensent que les alliés de l’Otan se battraient à leur côté en cas d’attaque, contre 41 % qui estiment le contraire. "Sur le papier, l’Alliance existe toujours, glisse Olevs Nikers. Mais la perception de l’Otan comme un bloc monolithique a été largement mise à mal, et cela joue sur sa capacité à être dissuasive."
Menaces et provocations russes
Vladimir Poutine peut se frotter les mains. "La Russie soutient totalement le discours hostile de Donald Trump contre l’Europe, abonde Ivan Klyszcz, chercheur à l’International Centre for Defence and Security (ICDS) de Tallinn. C’est une grande victoire pour elle, qui cherche à diviser l’Otan depuis des décennies." Résultat, Moscou a les mains libres pour multiplier les provocations. Le 13 avril, le bras droit de Poutine, Nikolaï Patrouchev, a ainsi menacé ses trois voisins baltes et la Finlande de "conséquences" après les avoir faussement accusés d’autoriser le survol de leur espace aérien à des drones ukrainiens pour frapper en Russie. Un avertissement qu’avait déjà formulé la diplomatie russe moins d’une semaine avant.
En parallèle s’enchaînent les opérations de guerre hybride. En mars, plusieurs comptes Telegram, VKontakte (le Facebook russe) et TikTok ont déclaré l’émergence d’une soi-disant "République populaire de Narva", dans cette ville frontalière située dans l’est de l’Estonie, rappelant le précédent des Républiques populaires de Donetsk et Louhansk qu’avaient impulsé les Russes en Ukraine à partir de 2014. Une menace prise très au sérieux par les autorités estoniennes. "Narva fait partie des points de fragilité des pays Baltes, au même titre que Daugavpils et Zilupe en Lettonie, qui sont des localités proches de la frontière et abritent de fortes minorités russophones, pointe Céline Bayou. Ce qui inquiète, c'est la réponse de l'Otan en cas de mouvement séparatiste pouvant servir de prétexte à la Russie pour une incursion militaire, comme dans le Donbass."
Plus au sud, en Lituanie, le corridor de Suwalki préoccupe aussi les stratèges militaires. Une invasion de ce mince territoire d’une centaine de kilomètres de long, à cheval entre la Biélorussie et l’enclave russe de Kaliningrad, couperait de facto toute liaison terrestre entre les pays Baltes et leurs alliés occidentaux. Pas de quoi les rassurer à l’heure des doutes du puissant allié américain. Signe des temps, l’ancienne Première ministre estonienne et actuelle cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, se serait même agacée de la mansuétude de l’administration américaine vis-à-vis de Moscou auprès du secrétaire d’Etat Marco Rubio, lors d’une réunion du G7 fin mars, retrace le site Axios.
Les capitales baltes ont en tout cas tiré les conséquences de la situation. "Dans le débat estonien, la perspective majoritaire est aujourd’hui de renforcer le pilier européen de l'Otan, observe Ivan Klyszcz, à Tallinn. Il y a aussi eu une volonté d’améliorer la coopération régionale entre les pays du Nord et de la Baltique." En début d’année, l’Estonie a d’ailleurs pris la présidence du NB8 (pour "Nordic-Baltic Eight"), un forum de coopération rassemblant huit pays Baltes et nordiques. Son programme : renforcer la coopération entre ses membres et maintenir la pression sur la Russie. "Les pays NB8 réunis sont beaucoup plus grands, plus visibles et plus influents que séparément. Nous voulons être considérés comme une région unie et forte, qui, malgré des Etats relativement petits, est l'un des principaux partenaires économiques et politiques de l'espace euroatlantique", avait alors déclaré le ministre estonien des Affaires étrangères Margus Tsahakna. Plus que jamais, à l’heure où Washington semble regarder ailleurs, l’union fait la force.




