Richard Baldwin : "Aucun candidat à la Maison-Blanche ne fera campagne sur la suppression des droits de douane"
Autrefois pompiers du commerce international, les Etats-Unis en sont devenus les pyromanes. Tel est le paradoxe que soulève Richard Baldwin, professeur d'économie à l'IMD Business School de Lausanne et chercheur au Centre for Economic Policy Research (CEPR) dans son dernier ouvrage intitulé World War Trade. Depuis l'offensive commerciale lancée par Donald Trump il y a tout juste un an, une question taraude de nombreux esprits : cette guerre commerciale est-elle un épisode parmi d'autres, dans un monde ballotté de crise en crise ? Ou marque-t-elle un basculement vers une nouvelle ère ? Pour ce spécialiste, il s'agit d'une réalité qui durera aussi longtemps que les deux grandes puissances commerciales - les Etats-Unis et la Chine - s'obstineront à transformer les échanges en instruments de coercition.
L'Express : Vous écrivez que la guerre commerciale a été un choc, mais pas une surprise. Qu’entendez-vous par là ?
Richard Baldwin : La dérive de la politique américaine vers le protectionnisme n’avait rien d'inattendu. Depuis des années déjà, elle s’éloignait de la vision héritée de l'après-guerre, selon laquelle la libéralisation des échanges et la défense du monde libre servaient à la fois sa prospérité et sa sécurité. Lorsque Donald Trump arrive à la Maison-Blanche, cette lecture a déjà cédé la place à un récit victimaire : celui d’une Amérique qui aurait été "lésée" par ses partenaires commerciaux. Le président républicain s’est pleinement inscrit dans cette rhétorique et a clairement annoncé qu’il utiliserait les droits de douane comme instrument de représailles.
Ce qui a surpris, c'est l'ampleur des mesures. Trump avait déjà instauré des tarifs douaniers lors de son premier mandat, mais jamais à une telle échelle. Même en février et mars 2025, la plupart de ses taxes agressives avaient été rapidement atténuées ou retirées. Ainsi, le lendemain de l'annonce de ses tarifs massifs du 2 avril, Wall Street a subi la troisième plus forte chute de son histoire.
Comment expliquez-vous que la Chine soit passée de la négociation à l'offensive commerciale ?
En 2018-2019, Washington et Pékin avaient multiplié les hausses de tarifs, avant de trouver un compromis et d'aboutir à une trêve. Les droits de douane étaient restés élevés, mais l’escalade avait cessé. En 2025, la Chine change de posture : elle porte ses tarifs sur les produits américains à 125 % et instaure des contrôles à l’exportation. Pourquoi ? D’abord, parce qu'elle a sans doute compris que Trump ne cherche plus simplement à obtenir des concessions : il veut déstabiliser l’ensemble du système commercial mondial. Une menace non seulement pour les exportations chinoises vers l'Amérique, mais pour l’accès de la Chine aux marchés mondiaux. Le tout dans un contexte de ralentissement économique, qui rend cette dernière plus dépendante que jamais de ses exportations pour soutenir la demande.
Ensuite, Pékin a estimé que Washington cherchait à bâtir une coalition anti-chinoise en poussant ses alliés à réduire leur dépendance aux chaînes d’approvisionnement chinoises. Les contrôles à l’exportation sont devenus un moyen de dissuasion : si certains pays s'allient aux Etats-Unis, ils pourraient se voir privés d'intrants industriels essentiels. Paradoxalement, la Chine a pu se prévaloir de défendre ainsi le système commercial multilatéral face aux offensives américaines.
Quelle arme est la plus puissante : les droits de douane américains ou les contrôles chinois à l’exportation ?
La deuxième. D’abord parce qu’ils sont très ciblés : Pékin peut viser un matériau spécifique, une entreprise donnée, à un moment choisi. Ensuite, parce qu’ils portent souvent sur des produits de faible valeur financière mais technologiquement indispensables. La Chine peut ainsi exercer une pression considérable à un coût minimal. À l’inverse, les droits de douane américains sont des instruments plus grossiers et coûteux. Ils pénalisent souvent autant, voire davantage, l’économie américaine que le pays visé.
Cela dit, Pékin en use de manière défensive plus que coercitive. La Chine ne s’en sert pas massivement pour forcer d’autres pays à acheter davantage de produits chinois ou à réduire leurs propres barrières douanières. Elle semble plutôt conserver cette arme comme moyen de dissuasion contre la formation de coalitions hostiles.
Avons-nous atteint le pic de cette guerre commerciale ?
Je pense que l’escalade tarifaire a atteint son point haut. Les droits de douane américains ont culminé très rapidement, entre le 2 et le 9 avril 2025, avant de refluer partiellement. Pour autant, Washington n'a guère intérêt à les supprimer, dans la mesure où ils génèrent des recettes substantielles. À mes yeux, aucun candidat sérieux, républicain ou démocrate, ne fera campagne en 2028 sur leur suppression.
La logique est la même du côté chinois : Pékin n’a aucune raison d’abandonner ses contrôles à l’exportation, qui lui offrent un levier stratégique à très faible coût. Nous ne sommes donc plus vraiment dans une guerre commerciale active, mais dans une forme de guerre froide économique. Les deux camps ont cessé l’escalade, mais conservent leurs armes.
Selon vous, Donald Trump parviendra-t-il à relancer la production manufacturière domestique grâce aux droits de douane ?
Absolument pas. Aucune étude sérieuse n’a été menée pour évaluer dans quelle mesure ces tarifs favoriseraient la réindustrialisation américaine, ni combien d’emplois ils pourraient créer. Historiquement, certains pays ont utilisé les droits de douane pour encourager leur réindustrialisation - avec un succès souvent limité - mais selon une logique inverse : taxer davantage les produits finis, tout en maintenant de faibles droits sur les composants importés. C’est la stratégie classique de substitution aux importations, qui vise à rendre plus attractif l’assemblage domestique.
Les États-Unis ont fait le contraire : ils ont imposé 50 % de droits sur l’acier et l’aluminium tout en maintenant de lourdes taxes sur la Chine, fournisseur majeur de composants essentiels pour l’industrie automobile.
Pourquoi la plupart des pays n’ont-ils pas riposté aux droits de douane de Trump ?
Parce que la riposte était inefficace. Donald Trump n'y réagissait pas comme un président classique. En temps normal, les représailles étrangères pénalisent les exportateurs américains, ce qui crée une pression politique interne en faveur de la désescalade. Mais Trump semblait au contraire politiquement renforcé par les représailles, qu’il présentait comme la preuve que les étrangers exploitaient l’Amérique. Les pays concernés l’ont rapidement compris.
Par ailleurs, les principaux alliés des États-Unis - notamment le Japon et l’Europe - avaient des raisons stratégiques d’éviter l’escalade. Le Japon dépend fortement de la protection militaire américaine. Et l’Europe, bien qu’économiquement capable de riposter, reste elle aussi sous le parapluie sécuritaire américain. Ils ont donc privilégié la négociation à la confrontation. À mes yeux, l’Europe a géré cette séquence avec habileté : elle a donné l’impression de céder politiquement tout en obtenant un résultat tarifaire supportable, au prix d’engagements qui ne seront peut-être jamais pleinement appliqués. Trump a obtenu sa victoire symbolique, l’Europe a évité un conflit plus large.
Dans quelle mesure l'Europe peut-elle devenir cet "îlot de prévisibilité" que vous évoquez ?
Elle l’est déjà. L’Europe étend son réseau d’accords commerciaux, fondés sur des règles, avec notamment des avancées majeures en direction de l’Inde et du Mercosur. Elle demeure aujourd’hui le principal défenseur du commerce multilatéral régulé à l’échelle mondiale. Cela ne signifie pas qu’elle a résolu son problème de compétitivité : ses difficultés industrielles et réglementaires demeurent bien réelles. Mais il s'agit là d'un autre débat.



