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Raymond Kopa : aux origines de l'étoile franco-polonaise du football
Extraits de "L'homme de la semaine : Raymond Kopa"
Au centre de l'équipe de France de football, un jeune homme de 24 ans, Raymond Kopa — l'un des dix Français les plus connus du monde — incarne le mystère du sport, et du sport le plus profondément populaire, parce qu'il est instinctif, le football.
Taper avec le pied dans quelque chose qui roule, se disputer une balle, s'en rendre maître, en garder avec agilité le contrôle, en priver l'adversaire jusqu'au moment où un coup de pied final la projette loin vers le but choisi, c'est ce que font chaque jour, dans la boue et dans la poussière, tous les gosses du monde, ceux de Budapest, de Manchester ou de Rio de Janeiro. C'est ce que faisait, il y a un peu plus de dix ans, une bande de garnements de Nœux-les-Mines, et parmi eux un petit apprenti mineur, un "galibot" de 14 ans, Raymond Kopa.
Aujourd'hui, pour que Kopa tape avec son pied sur son ballon, un club espagnol offre 80 millions au club français qui a le privilège de détenir celui que l'on considère comme le meilleur joueur du monde. Kopa réfléchit. S'il acceptait, il battrait de très loin le record des footballeurs français émigrés. Le célèbre Ben Barek ne fut transféré en 1948, à l'Atlético de Madrid, que pour une dizaine de millions. Il est vrai qu'il était âgé, alors, de trente-et-un ans. Quant à Antoine Bonifaci, qui est du même âge que Kopa, son transfert, de Nice à Milan, s'éleva en 1952 à 30 millions environ.
Raymond Kopa, "le meilleur joueur de football du monde", à la Une de L'Express du 23 mars 1956.
A 14 ans dans la mine
On a vite fait de simplifier, de schématiser les choses du sport. Pour des centaines de millions de gens, en Europe et en Amérique, le football français, c'est Kopa.
Il y a dix ans, Kopa s'appelait Kopaszewski, il avait 14 ans et descendait, pour la première fois, dans la mine. Second garçon d'une famille d'émigrés polonais, installée à Nœux-les-Mines (Pas-de-Calais), il avait quitté l'école où il venait de passer son certificat d'études et, après avoir essayé de trouver un métier "à l'air libre" (menuisier ou chaudronnier), il avait dû suivre son père et son frère aîné au fond d'une fosse d'exploitation. Raymond Kopaszewski a passé trois ans — de 14 à 17 ans — dans la mine comme "galibot". Ces années l'ont profondément marqué. Lorsqu'il en parle, c'est avec un mélange de terreur et de reconnaissance : "C'est le plus terrible métier de la terre, dit-il. Je ne voudrais pas que mes enfants le fassent. Mais je lui dois beaucoup et sans la mine je ne serais pas ce que je suis." C'est vrai. Les "fils de famille" font rarement carrière dans le sport. C'est un privilège de ceux qui ont eu la vie dure. Ils y jettent alors toutes leurs forces, toute leur volonté, tout leur appétit de bonheur.
Le sport, c'est d'abord pour eux l'évasion. Kopa a gardé, dans sa chair, le souvenir de ses années de mine. Il avait 16 ans lorsque, voulant saisir sa lampe qui avait glissé entre deux blocs de charbon, sa main gauche fut écrasée par un de ces morceaux. On dut amputer son index des deux dernières phalanges, et Kopa touche encore pour cet accident, une pension d'invalidité. Heureusement, le football est un "jeu de manchots".
Une équipe de France polonaise
Donc Kopa s'est durci dans la mine, au point de trouver dérisoires les pénibles efforts demandés au footballeur, et en cela il est le frère de tous les Français qui vivent dans l'enfer des forges et des mines, dans le monde dangereux et dur des usines. Il est, profondément, l'un des leurs. Mais il est aussi d'ascendance polonaise. On aurait pu, ces dernières années, composer l'équipe de France exclusivement de joueurs d'origine polonaise Ruminski, Daknski, Ziminv, Bieganski, Glovacki, Kargu, Kopa, Cisowski, Curyl, etc. Un club comme le Racing Club de Lens, qui figure en tête du Championnat de France, pourrait facilement présenter une équipe formée uniquement d'anciens Polonais.
Sont-ils pour autant moins représentatifs de la France ? On pourrait presque dire : au contraire. En effet, la Pologne elle-même ne joue qu'un rôle modeste dans le football européen. Mais on dirait que les qualités d'obstination, de conscience professionnelle, de discipline, de rudesse dont héritent ces fils de mineurs, d'ouvriers ou de cultivateurs installés dans le Nord et l'Est vers 1920, ne s'épanouissent qu'en sol français. Qualités qui font merveille en football. Kopaszewski devenu Kopa en est la meilleure illustration.
Les vedettes naissent dans la rue
Kopa a appris à jouer sans maître, comme la plupart des grands footballeurs d'Europe ou d'Amérique latine. A 12 ans, il était déjà célèbre parmi ses camarades pour sa vivacité et son ingéniosité. Sur le terrain de jeu improvisé, dans une cour d'école ou sur un terrain vague, il savait déjà s'infiltrer, une petite balle ou une boîte de conserve au pied, à travers les embûches dressées par ses adversaires.
Ce football de rues ou de zone est la meilleure école du footballeur. C'est celle de Puskas en Hongrie et de Julinho au Brésil. Celle qui prépare les vedettes multimillionnaires du lendemain. C'est cette origine populaire du football qui explique le plaisir qu'éprouve le spectateur à venir assister à un jeu auquel il pourrait se mêler. La popularité du football naît de cette communion. Les 60 000 spectateurs de Colombes, dimanche, ont tous plus ou moins joué au football dans leur enfance et Kopa transcende pour eux ces souvenirs d'enfance. C'est pourquoi la foule du football est la plus sévère, la plus critique de toutes. Chaque spectateur a l'impression non d'assister mais de participer à ce match que se livrent ses Horace et ses Curiace. Kopa mesure 1 m 67, pèse 65 kilos. Sa petite taille l'avantage, car il conserve, à tout moment, un admirable équilibre — comme ces "poussas" lestés de plomb, qui ne tombent jamais — qui lui permet de se couler entre les adversaires et de résister aux charges les plus violentes.
Raymond-Kopa-le-petit construit un football à sa taille et il force partenaires et adversaires à entrer dans ce système solaire dont il est l'étoile.
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