Quarante ans après Tchernobyl, un bilan sanitaire toujours incertain : "La controverse est sans fin"
Le 26 avril 1986, à 1 h 23 du matin : une énorme déflagration retentit dans la centrale nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine. Le réacteur n°4 vient d'exploser. La faute à un test de sécurité mal contrôlé. Des quantités colossales de matières radioactives sont propulsées dans l'atmosphère pendant plusieurs jours, l'équivalent radioactif de plusieurs dizaines de bombes d'Hiroshima. Le panache, chargé d'une quinzaine d'éléments radioactifs différents, dérive vers le nord-ouest, avant de s'étendre à une grande partie de l'Europe. Il atteint la France le 30 avril 1986 en soirée et touche en particulier l'est du pays.
Mais quarante ans plus tard, une question demeure étonnamment ouverte : quel est le bilan sanitaire de cet accident ? Combien de personnes sont-elles mortes ? "Il est impossible de dresser un bilan sanitaire exhaustif de Tchernobyl", affirmait en 2016 l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), aujourd'hui intégré à l'Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR). Les raisons sont multiples : rétention d'informations de l'URSS à l'époque, manque d'études de suivi, notamment en France, difficulté à distinguer les maladies liées aux radiations ou à d'autres causes. Et même si de nombreuses études scientifiques ont été menées sur le sujet, toutes ne font pas consensus.
Le cancer de la thyroïde : le seul effet démontré à grande échelle
Le point le moins controversé est sans doute celui des "liquidateurs", ces personnels civils et militaires d'ex-URSS envoyés sur les lieux de la catastrophe. Parmi les 600 pompiers et employés de la centrale intervenus dans les premiers jours, 134 ont été diagnostiqués d'un syndrome aigu d'irradiation après avoir reçu des doses massives de radioactivité. Vingt-huit sont morts dans les quatre mois qui ont suivi. "Pour eux, les doses étaient tellement élevées que le lien entre les radiations et le décès ne fait aucun doute", explique Enora Cléro, épidémiologiste à l'ASNR. Dix-neuf autres sont décédés plus tardivement, entre 1987 et 2006. Là encore, il est admis que l'irradiation a forcément joué en grande partie, bien qu'il soit difficile d'écarter totalement toute autre cause pour les décès les plus tardifs. Au total, le bilan officiel de l'UNSCEAR, le comité scientifique des Nations unies, fait état de 49 décès directement liés à l'accident.
Une autre conséquence peu débattue est celle des cancers de la thyroïde chez les enfants. Une explosion de cette maladie a en effet été observée dès le début des années 1990, trois à quatre ans seulement après l'accident, en Biélorussie, en Ukraine et dans plusieurs oblasts russes. En cause, l'iode 131 expulsé par le réacteur, un isotope dont la radioactivité devient négligeable au bout de quelques semaines, mais qui, entre-temps, est particulièrement nocif. Absorbé par les vaches via l'herbe contaminée, il s'est retrouvé dans le lait, puis dans la thyroïde des enfants qui le buvaient. Car l'iode est capté naturellement par cette glande, qui concentre ainsi des doses considérables alors que le reste du corps n'en reçoit qu'une fraction.
Entre 1991 et 2015, environ 20 000 cancers de la thyroïde ont été diagnostiqués chez les personnes qui étaient mineures au moment de l'accident et résidaient dans les zones les plus contaminées. L'UNSCEAR estime qu'environ 25 % d'entre eux - soit quelque 5 000 cas - sont directement attribuables aux retombées radioactives. Seule bonne nouvelle relative : ces cancers sont en immense majorité de type papillaire, une forme peu mortelle. La plupart des patients, une fois opérés et traités, vivent normalement. Mais le risque de cancer radio induit persiste. "Les enfants exposés en 1986, aujourd'hui adultes, ont toujours un risque accru de développer un cancer de la thyroïde. Même si ce risque diminue avec le temps, il reste supérieur à celui de la population non exposée", précise Enora Cléro.
Un bilan total difficile à établir
Si le lien entre Tchernobyl et les cancers thyroïdiens chez les enfants ne fait plus débat, l'impact global de la catastrophe sur les autres maladies reste plus incertain. Et ce flou n'est pas le fruit du hasard. Le premier obstacle est biologique. Il n'existe pas, à ce jour, de marqueur permettant de distinguer un cancer provoqué par les radiations d'un cancer survenu spontanément. "Enormément d'argent a été investi pour le savoir, c'était un peu le graal pour les opérateurs du nucléaire, mais aucun de ces travaux n'a abouti", explique Florent de Vathaire, chercheur émérite en épidémiologie des radiations à l'Inserm et à Gustave Roussy.
Le deuxième obstacle est statistique et financier. Les cancers sont fréquents dans la population générale - un Européen sur trois en développera un au cours de sa vie. Détecter un signal supplémentaire attribuable aux radiations dans ce bruit de fond nécessite des études poussées et coûteuses. "Il faudrait mener une gigantesque étude de type cas témoins sur au moins 400 000 personnes, tout en contrôlant les autres facteurs de risque du cancer. Cela coûterait mille euros par participant, donc une centaine de millions d'euros", calcule Florent de Vathaire.
À ces obstacles s'ajoutent des pans entiers de la recherche qui n'ont tout simplement jamais été menés. "Le risque de cataracte, de pathologies cardiaques et d'AVC a été très important chez les liquidateurs. Mais jusqu'à maintenant, on n'en parlait pas. En termes de quantité, c'est le problème le plus important après les cancers", pointe ainsi de Vathaire. Le cancer du sein constitue un autre angle mort. "Il s'agit de l'organe le plus radiosensible du corps, plus encore que la thyroïde. Même si le sein ne concentre pas l'iode, il est impossible que l'accident n'ait pas induit des cancers du sein", ajoute le spécialiste. Mais les études épidémiologiques dédiées à ce sujet restent, à ce jour, peu concluantes. Certaines semblent montrer un lien avec l'accident, d'autres le réfutent, si bien qu'aucun consensus n'a pour l'instant émergé.
Des chiffres qui divergent
En l'absence d'études exhaustives, la science s'appuie sur des projections mathématiques qui extrapolent les connaissances acquises sur d'autres populations irradiées. Et les résultats varient spectaculairement. Pourquoi ? "Tout dépend de la population ciblée, de la période de projection et du périmètre des pathologies considérées", explique Enora Cléro. S'intéresse-t-on aux trois pays les plus touchés ou à toute l'Europe ? Projette-t-on jusqu'en 2005 ou jusqu'en 2065 ? Compte-t-on seulement les cancers thyroïdiens, tous les cancers, ou aussi les maladies cardiovasculaires ?
Le "Forum Tchernobyl" de l'ONU indiquait en 2005 que l'accident avait provoqué jusqu'à 4 000 décès. Un bilan réévalué à 9 000 par l'OMS en 2006. À l'autre extrême, un rapport de Greenpeace a estimé que le bilan serait entre 93 000 et 200 000 morts. Un rapport de l'académicien russe Alexey Yablokov allait même jusqu'à avancer 985 000 morts. Mais son travail a été unanimement rejeté par la communauté scientifique.
Aujourd'hui, l'étude considérée comme la plus robuste par la communauté scientifique est celle publiée en 2006 dans l'International Journal of Cancer par l'épidémiologiste Elisabeth Cardis, une sommité mondiale. Selon ces travaux, environ 41 000 cas de cancer - 16 000 de la thyroïde, 2 400 leucémies et 22 500 autres cancers - pourraient survenir en Europe d'ici à 2065 en lien avec Tchernobyl. Si le chiffre est impressionnant, il représente environ 0,01 % de l'ensemble des cancers attendus sur cette période. Mais l'étude va plus loin et suggère qu'environ 16 000 décès par cancer pourraient être attribuables à Tchernobyl d'ici 2065. "C'est de très loin l'article le plus sérieux sur le sujet", juge Florent de Vathaire.
Et en France ?
La France, exposée à la "queue de panache" du nuage, a reçu des doses environ cent fois inférieures à celles de la Biélorussie ou de l'Ukraine. Le nuage ne s'est, évidemment, pas arrêté à la frontière. Contrairement à une idée reçue tenace, personne n'a d'ailleurs jamais déclaré que "le nuage s'est arrêté à la frontière". Cette expression apocryphe est née d'un communiqué maladroit du ministère de l'Agriculture et d'un bulletin météo de TF1 qui avait anticipé l'action d'un anticyclone protecteur - qui n'a pas eu lieu.
En revanche, il y a bien eu une minimisation des autorités françaises, qui se sont montrées systématiquement rassurantes. À l'époque, aucune mesure de protection n'a été prise : ni distribution de pastilles d'iode, ni restriction alimentaire. Et aucune campagne officielle de mesure des retombées au sol n'a été organisée. Ce sont des laboratoires associatifs créés dans la foulée de l'accident, comme l'association antinucléaire Criirad, qui ont réalisé les premiers prélèvements indépendants. "L'impact sanitaire de Tchernobyl est un exemple typique de science non faite, une branche de l'agnotologie - l'ignorance construite", dénonce de son côté David Boilley, physicien nucléaire et président de l'Association pour le contrôle de la radioactivité dans l'Ouest (Acro). "Comme aucun suivi sanitaire sérieux n'a été fait, il n'y aura jamais de consensus sur le sujet. La controverse est sans fin", estime-t-il.
Pourtant, les conséquences sanitaires en France semblent limitées. La dose de radiation délivrée à la thyroïde des enfants français a été estimée en moyenne à 7 millisieverts pour les 2-7 ans dans l'Est - un niveau qui reste bien en dessous du seuil réglementaire de 50 millisieverts justifiant la prise de pastilles d'iode, mais qui, selon un rapport de l'ASNR, "déclencherait aujourd'hui des mesures de protection par précaution". Une étude publiée en 2005 dans Risk Analysis a estimé à moins de 60 le nombre de cancers thyroïdiens attribuables aux retombées parmi les 2,3 millions d'enfants de moins de 15 ans résidant dans les régions situées à l'Est de la France. Un chiffre à comparer aux 840 à 960 cancers attendus spontanément dans la même population. "Cette estimation est du même ordre de grandeur que l'incertitude statistique, résume Enora Cléro. Cela reste indétectable d'un point de vue épidémiologique." Autrement dit : il y a probablement eu quelques cas supplémentaires - peut-être cinq, peut-être soixante. Mais le signal est trop faible pour être distingué du bruit de fond.
L'histoire aurait pu être éclaircie par l'étude Young-Thyr, menée par l'équipe de Florent de Vathaire, portant sur 825 cas et 876 témoins dans sept régions de l'Est. Mais ces travaux n'ont jamais pu être finalisés. L'IRSN a refusé de fournir les données dosimétriques nécessaires, craignant des imprécisions ou une exploitation contestable de leurs données. "Ce n'était pas leur rôle de bloquer. Leur statut implique une obligation de communication des données", regrette de Vathaire. Aujourd'hui professeur émérite, il estime que cette étude ne sera probablement jamais achevée.
Quarante ans après l'explosion du réacteur n°4, le bilan sanitaire de Tchernobyl reste donc une estimation, pas un décompte. Une cinquantaine de morts directes, environ 5 000 cancers thyroïdiens attribuables chez les enfants, probablement 16 000 décès par cancer en Europe d'ici 2065 selon les projections les plus solides - sans compter les pathologies cardiovasculaires, jamais évaluées.



