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Pesticides et cancer : que vaut vraiment l’étude péruvienne, présentée comme une "révolution" ?

سياسة
L'Express
2026/04/05 - 06:30 502 مشاهدة

Est-ce un tournant, dans la démonstration de la dangerosité des pesticides, ou une simple association statistique supplémentaire ? Alors que depuis des années, les experts s’écharpent sur la nocivité réelle des résidus de produits phytosanitaires en population générale, une étude scientifique publiée le 1er avril dans la revue Nature Health, semble apporter un éclairage nouveau sur les risques associés à ces substances.

Soutenue par l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et l’Institut Pasteur, une équipe franco-péruvienne a retracé les zones d’exposition théoriques les plus importantes à 31 de ces substances, et ce, à l’échelle d’un pays tout entier, le Pérou, et avec une précision cent mètres par cent mètres. En comparant la carte obtenue avec celle de l’incidence des cancers en population générale, les chercheurs mettent en évidence un lien statistique qu’ils qualifient de robuste, entre les deux phénomènes. Et ce, alors que les pesticides retenus dans l’étude n’ont pas été classés cancérogènes de catégorie 1 par l’OMS.

Si de nombreuses études montrent un risque élevé de certains cancers chez les agriculteurs qui manipulent des quantités importantes de ces substances, les chercheurs peinent à attribuer avec précision le rôle de ces produits en population générale. Dans le jardin, la cuisine, ou le robinet de Monsieur et Madame Tout-le-monde, les doses sont bien plus faibles, et les effets, plus difficiles à identifier. Comment interpréter de cette nouvelle étude ? Établit-elle vraiment "un lien définitif" entre pesticides et cancer en population générale, comme cela a pu être présenté ? Peut-on y voir un pas de plus vers la démonstration d’un rapport de cause à effet entre l'exposition aux produits phytosanitaires aux doses retrouvées dans et l'apparition de tumeurs ? Une mise à défaut des processus d’évaluation de ces substances ? Ou est-ce un coup d’épée dans l’eau, une simple redite dans la lente quête de vérité des scientifiques ?

Pour y répondre, L’Express s’est entretenu avec Luc Multigner, épidémiologiste à l’Inserm, et parmi les plus grands spécialistes français du sujet. Le chercheur, docteur en médecine, directeur de recherche émérite, a été l’un des premiers à mettre en évidence les effets néfastes du chlordécone en population générale en montrant un lien avec les cancers de la prostate aux Antilles, où ce pesticide a été largement épandu. En 2013 puis en 2021, il a aussi participé avec d’autres chercheurs aux expertises collectives Inserm consacrés aux conséquences des pesticides sur la santé. Les experts soulignent de manière constante le surrisque de survenue de certains cancers chez les hommes et les femmes exposés professionnellement, notamment dans le secteur de l’agriculture.

Après une lecture particulièrement attentive de l’étude - dans un rythme sans doute un peu plus lent que celui imposé par la course médiatique - Luc Multigner reconnaît une approche originale et un travail important, mais il dénonce un fossé entre ce qu’elle dit réellement, et ce qui en a été rapporté par voie de presse. Pour lui, l’étude pose les bases d’une éventuelle stratégie de santé publique et de recherche au Pérou, où les données manquent, mais elle ne permet pas d’établir un lien de causalité entre la diffusion de résidus de pesticides dans l’environnement et une hausse de l'incidence des cancers en population générale. Entretien critique.

L'Express : En quoi consiste exactement cette publication qui a fait beaucoup de bruit ces derniers jours ?

Luc Multigner : Cette étude comporte plusieurs composantes plus ou moins entremêlées. Les auteurs élaborent d’abord un score d’exposition environnementale aux pesticides principalement utilisés au Pérou sur la période 2014-2019. Ce score est issu d’une modélisation très poussée qui s'appuie entre autres sur la cartographie des zones agricoles, la nature du terrain, et les propriétés physico-chimiques des molécules retenues dans l’étude. Il tente de tenir compte d'un possible transport de ces substances dans l'environnement. En fonction du relief, du sol, des pluies, des conditions climatiques et de la durée de vie des molécules, les scientifiques ont déterminé un score d’exposition et identifié des "points chauds", où ce score est plus élevé qu’ailleurs.

Ce score est intéressant, mais rien ne prouve qu’il reflète l’exposition réelle des individus. Pour contrer cette difficulté, les chercheurs ont tenté de valider leur score en les confrontant à la présence de pesticides dans les cheveux sur une soixantaine de personnes. Outre le fait que les critères de sélection de cet échantillon n’ont pas été précisés, les mèches de cheveux ont été analysées sur ses trois derniers centimètres à partir de la racine, ce qui est une procédure classique. Cependant, tenant compte de la vitesse de pousse des cheveux, d’un centimètre par mois, les mesures réalisées ne reflètent que l’exposition des trois derniers mois.

Les auteurs comparent ensuite les données d’incidence du cancer provenant du registre national du cancer du Pérou. Une approche statistique permet de déterminer si dans les zones où le score d’exposition environnemental est élevé, l’incidence de l’ensemble des cancers l’est également. C’est le cas : l’étude montre bien un lien statistique. Toutefois, il s’agit d’une étude basée sur des données agrégées et non pas des données individuelles. C’est ce qu’on appelle une étude de corrélation écologique. Comme les auteurs le reconnaissent explicitement, de par son design, cette étude ne peut que faire émerger des hypothèses de recherche : elle ne permet pas de procéder à de l’inférence causale.

Que peut-on en conclure ?

Les contributeurs de l’étude montrent un lien entre le score environnemental aux pesticides et l’incidence des cancers. Il y a une association significative entre ces deux éléments. Mais en soi ce n’est pas une découverte révolutionnaire, loin de là. Hélas, l’information est répercutée de cette manière dans certains médias en ignorant que l’existence d’un lien entre exposition aux pesticides et cancers est déjà reconnue par la communauté scientifique depuis fort longtemps, grâce à des études en milieu professionnel. Cela a été souligné par les expertises collectives de l’Inserm. En revanche, les effets de ces molécules à des niveaux plus faibles d’expositions, chez des riverains, ou par l'alimentation n’ont pas encore été suffisamment documentés dans la littérature. Tout le défi scientifique actuel est d’arriver à établir un lien. Cette étude, de par son design, ne permet pas de répondre formellement à cette question.

Est-ce que l’étude est inutile pour autant ? Non. Ce travail est conséquent et sur cette base, le Pérou pourrait mettre en place de nouvelles stratégies de prévention et de recherche. Si j’étais une autorité de santé, je m’efforcerais de favoriser le développement de campagnes de mesures objectives d’exposition de la population. Cela constituerait le préalable à des recherches dites "étiologiques" permettant de confirmer ou infirmer l’existence d’un lien, et pour quel type de cancer dans les circonstances d’exposition préalablement identifiées. Les autorités pourraient aussi employer ce score d’exposition pour cibler préférentiellement les populations résidantes dans des zones où le score apparaît élevé, quand bien même il soit imprécis au regard de la contamination de la population.

Vous évoquez diverses fragilités méthodologiques ?

Comme dans toute étude il y en a plusieurs. Outre la courte fenêtre d’exposition de trois mois évoquée plus haut, la mesure de l’imprégnation des cheveux aux pesticides n’est pas forcément un bon indicateur de la charge corporelle (NDLR la concentration dans l’organisme), comme c’est le cas pour une mesure faite dans le sang. Certaines substances sont bien transférées dans le cheveu depuis le sang, d’autres non, sans que l’on ne sache exactement pourquoi. Par exemple, et il y en a bien d’autres, le DDT - une molécule très dangereuse et interdite depuis des décennies -, est peu présent dans les cheveux alors même qu’il est l’un des pesticides les plus présents dans les populations au niveau planétaire. Il est dommage que cette limite ne soit pas indiquée par les auteurs car elle impacte lourdement la validation de leur score environnemental comme indicateur de l’exposition humaine.

Reste que pour la première fois, on a des données sur l’ensemble d’un territoire…

Je suis interrogatif. A ma connaissance, au Pérou le seul registre des cancers validé internationalement par le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC), est celui de Lima et sa zone métropolitaine. Ce registre ne couvre donc qu’un tiers de la population du pays. La publication n’indique pas comment les cas de cancers ont été identifiés en dehors de la région de Lima.

Quelles sont les autres limites que vous mettez en évidence ?

Les auteurs considèrent les cancers comme un ensemble, sans faire de distinction selon l'organe. Une analyse plus fine aurait permis de confronter les résultats avec la littérature existante sur les différents types de cancers pour lesquels un lieu avec l'exposition aux pesticides a pu être observé. Une manière de vérifier la plausibilité des liens que les auteurs établissent. Car les pesticides n'ont pas les mêmes effets selon les organes.

Qui plus est, cette étude de corrélation écologique ne prend pas en compte les facteurs individuels qui pourraient distordre le lien observé : consommation de tabac et d’alcool, comportements alimentaires et habitudes de vie sans oublier la co-exposition à des agents potentiellement cancérigènes, notamment le virus de l’hépatite B, les mycotoxines ou l’arsenic, très prévalents par ailleurs au Pérou. Enfin, les auteurs ne précisent pas si les incidences plus fortes ont été trouvées dans le grand public ou chez des professionnels très exposés.

Oui, mais tout de même, l’étude montre que globalement, les personnes au risque de contamination le plus fort sont aussi plus à risque de cancer…

Comme je viens de l’indiquer, rien ne prouve dans cette étude que le score d’exposition environnementale développé soit un bon indicateur de l’exposition et de la contamination des habitants. Je note que ce score a été élaboré tenant compte des pesticides employés au cours de la période 2014-2019 et qu’il est mis en perspective avec les cancers survenus entre 2007 et 2020. Cela est très gênant car l’effet ne peut précéder la cause. Or nous avons ici des cas de cancers survenus plusieurs années avant l’exposition potentielle. Peut-être que les chercheurs n’ont pas pu faire autrement, mais cette limite majeure n’a pas été mentionnée.

L’étude met tout de même en place une vérification intéressante, en analysant quelques tumeurs retrouvées dans ces "points chauds" d’exposition théorique. Celles-ci semblent avoir le profil type de tumeurs causées par des polluants…

Dans cette publication, les chercheurs se sont intéressés spécifiquement au cancer du foie. En Amérique du Sud, certains pays comme le Pérou et surtout la Bolivie, présentent une incidence élevée de tumeurs du foie. L’origine en est inconnue bien qu’on suspecte des susceptibilités génétiques propres à certains groupes populationnels andins. Dans le cas de ce travail, les auteurs ont réalisé des analyses moléculaires sur des biopsies de foie provenant de patients atteints ou non d’une tumeur du foie et résidant dans une zone dont le score environnemental aux pesticides est élevé. Ils ont identifié des profils de signatures moléculaires compatibles avec ceux qu’on retrouve après exposition à des agents cancérigènes non génotoxiques. Cela est plausible et s’inscrit dans la recherche sur les caractéristiques de ces patients.

Cependant, c’est partant de cette observation que les auteurs tentent de faire un rapprochement avec des pesticides non génotoxiques. C’est une hypothèse qui reste à démontrer. Les auteurs prétendent également que leurs travaux montreraient un lien entre des pesticides non classés cancérogènes de catégorie 1 par le CIRC et le risque de cancer. Cela est inexact. La plupart des pesticides dont à ce jour des liens ont été mis en évidence au regard de la survenue des cancers sont des substances qui n’ont pas fait l’objet de classements par le CIRC. Et pour les rares qui ont fait l’objet d’un classement, par exemple le chlordécone, il a été classé cancérogène 2b en 1979, ce qui n’a pas empêché que la recherche ait pu montrer un lien vraisemblable de causalité avec le risque de cancer de la prostate.

Vous dénoncez un fossé entre la réception de l’article, et ce qu’il dit réellement. N’avez-vous pas peur de nourrir un discours rassuriste alors qu’à haute dose, la dangerosité des pesticides n’est plus à prouver ?

En tant que scientifique, je dois être avant tout objectif. J’ai moi-même participé aux travaux mettant en évidence d’importants risques de cancer liés à l’usage irraisonné du chlordécone aux Antilles françaises. J’ai également participé aux expertises collectives de l’Inserm qui en 2013 puis en 2021 qui ont souligné l’existence de présomptions fortes de lien entre certains pesticides ou familles de pesticides et le risque de cancers du sang, de la prostate, et du système nerveux chez les travailleurs agricoles. Ces liens sont connus, et ce qu’il reste désormais à approfondir, ce sont les effets de ces molécules à de plus faibles niveaux d’exposition, comme pour les riverains de cultures agricoles. Cela exige des études avec des données individuelles et non pas agrégées.

Que sait-on, de manière strictement factuelle et scientifique, des risques associés à l'exposition à des pesticides à faible intensité, telle qu'on peut la retrouver dans nos jardins, dans l'alimentation, dans l'air, dans l'eau, chez monsieur et madame tout le monde ?

Un surrisque de certains cancers a été bien établi chez les professionnels exposés à des doses élevés de pesticides, par exemple chez les agriculteurs. Une surexposition à ces produits a été également observée chez les riverains de cultures agricoles. Cependant, on ignore si leurs niveaux d’exposition entraînent une augmentation de risque de développer un cancer. Il en est de même pour l’exposition aux pesticides par l’alimentation. C’est tout l’enjeu des doses faibles pour lesquelles des études rigoureuses, notamment épidémiologiques, en s’appuyant sur des données individuelles, sont nécessaires.

Le débat est souvent caricaturé, entre ceux qui pensent que le recours aux pesticides est suffisamment encadré pour écarter tout risque inacceptable, et ceux qui rejettent l’ensemble des pesticides par principe de précaution. Qui a raison ?

C’est l’incertitude scientifique qui est à l’origine de ce débat et donc des prises de position diamétralement opposées. Pour atténuer cette différence de point de vue, il est indispensable que le scientifique sache communiquer ses observations de manière pondérée et critique, soulignant les points faibles autant que les points forts de ses travaux. Ensuite, c’est la vulgarisation qui doit prendre place pour communiquer auprès de l’opinion publique. A cet égard le rôle des médias est indispensable, mais cela exige, tout autant que pour les scientifiques, un regard critique et sans préjugés. Autrement dit, éclairer le fait scientifique par de la critique constructive et de la vulgarisation devrait être de nature à apaiser le débat et à y trouver une issue favorable au bénéfice de tous.

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