Pavel Talankin : "Il est facile de quitter un État, mais il est impossible de quitter la patrie"
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D'une petite ville isolée de 10 000 habitants dans le sud de l'Oural à l'avant-scène du cinéma documentaire mondial, tel est le parcours de notre invité en quatre ans.Depuis le début de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie en février 2022 et la mise en place de cours obligatoires de "leçons patriotiques", ainsi que la diffusion d'une propagande officielle, la vie de cet animateur pédagogique et vidéaste a profondément changé. Mais c'est précisément cela qui a donné naissance au documentaire qui l'a rendu célèbre.Nous recevons Pavel Talankin, lauréat du prix spécial du festival du film indépendant de Sundance ainsi que des récompenses des académies britannique et américaine du meilleur documentaire. Pavel, bienvenue sur Euronews.Pavel Talankin : Merci.Ioulia Poukhlii, Euronews : Dans la nuit du 16 mars, lors de la 98e cérémonie des Oscars à Los Angeles, vous avez remporté la prestigieuse statuette pour votre film "Mr Nobody contre Poutine", coécrit avec David Borenstein. Dix jours plus tard, le tribunal central de district de Tcheliabinsk en interdisait la diffusion en Russie ; le lendemain, le ministère de la Justice vous inscrivait au "registre des agents étrangers". Quelle a été votre réaction ?P.T. : Le film est sorti en janvier 2025, et ils ont mis très longtemps à réagir. Il leur a fallu une année entière pour m'inscrire sur la liste des agents étrangers et interdire le film. Et, vous savez, je n'éprouve aucune émotion – c'est même une excellente publicité ! Franchement, je ne comprends pas pourquoi ils ont fait traîner cela aussi longtemps. Des étudiants m'ont même écrit : "Félicitations ! Mais pourquoi ça a pris autant de temps ?"Euronews: L'un des sites web russes a titré "Un film sur Vladimir Poutine a gagné un Oscar". Comment résumez-vous le sujet de votre film ?P.T. (rires) : D'accord. Très bien, qu'il en soit ainsi. L'essentiel, c’est que le film soit vu. J'ai été très surpris par le commentaire d'une spectatrice sur Facebook – elle vit en Russie. Elle a réussi à trouver le film, à le télécharger, elle s'est débrouillée comme elle a pu, puis elle a ouvert Facebook, activé un VPN et écrit : "Je n'ai pas compris à qui ça s'adresse."Alors là, je me dis : "Mais enfin ! Vous l'avez trouvé, vous l'avez téléchargé, vous l'avez regardé, vous avez activé un VPN, vous êtes allé sur Facebook pour en parler… et vous écrivez que vous ne savez pas pour qui c'est ? C'est pour vous. Le film s'adresse à vous – et vous venez d'en faire la démonstration".Euronews : Les influenceurs sur Instagram et YouTube qui ont vu votre film le jugent "trop simple", tandis que les critiques de cinéma y voient au contraire sa force : montrer comment la réalité politique transforme un instituteur en documentariste clandestin, presque malgré lui…P. T. : J’aime beaucoup tout ce qui se dit sur ce film. Les commentaires positifs comme négatifs, vraiment tout. En tant qu'auteur, ce que je redouterais le plus, c'est l'indifférence. Oui, l'indifférence. Cette simplicité peut être une faiblesse, mais c'est aussi sa force.Euronews : Dans votre film, des enfants apprennent à tirer, des mercenaires du groupe Wagner leur montrent des grenades et des mines en classe. Vos personnages n'ont souvent d'autre choix que de partir combattre sous contrat. Une nouvelle "génération perdue" est-elle en train d'émerger en Russie ?P. T. : Une génération mise au rebut. Pas une nouvelle génération perdue, mais une génération des laissés-pour-compte – c'est ainsi que je la décrirais. Mise au rebut par la société, mise au rebut par l'État. Ces gens ont été exclus de la vie normale.Euronews : Que deviennent-ils ? Qu'est-ce qui les attend ? On ne le voit pas, à part la croix sur la tombe du frère de votre héroïne…P. T. : C'est là qu’ils finissent, malheureusement…Euronews : Qu'est-il arrivé à vos personnages ? Parvenez-vous à rester en contact avec eux, avec leurs familles ?P. T. : Nous sommes en contact avec tout le monde, absolument tout le monde. C'est très important pour moi.Euronews : Et quelles nouvelles recevez-vous ?P. T. : De tout. Des bonnes comme des mauvaises. Les jeunes m'écrivent à propos de tout, qu'ils aient terminé l'école ou qu'ils y soient encore.Euronews : Certains critiques estiment que le film présente le poutinisme comme imposé d'en haut, en négligeant le soutien assez large dont bénéficient Vladimir Poutine et la guerre en Ukraine parmi les "Russes ordinaires". Ces critiques vous semblent-elles justifiées ?P. T. : Non. Un film est avant tout un témoignage de ce qui se passe. À partir de ce témoignage, on peut tirer des conclusions, poser des diagnostics. Mais ces diagnostics varient d'un pays à l’autre, d'une société à l'autre. Chacun peut en tirer ses propres conclusions.Euronews : Cet été, cela fera deux ans que vous avez quitté la Russie. Suivre votre vocation de documentariste et vivre selon vos convictions a signifié, dans votre cas, partir. Comment vivez-vous cette situation ?P. T. : Je n'aime pas le mot "exil". Remplacez-le par un autre.Euronews : Loin de la patrie ?P. T. : Loin de la patrie… je n'aime pas ça non plus. J'étais à New York, à Central Park. Là-bas, ils ont une sorte de tradition : promener les touristes à cheval. Et ça sent le fumier. Vraiment, le parc sent mauvais. En arrivant, en respirant ces odeurs, je me suis souvenu que je devais bêcher un potager, que je devais transporter du fumier dans une brouette pour fertiliser la terre.Vous savez, il est facile de quitter l'État, mais impossible de quitter la patrie. Dans un poème de Marina Tsvetaïeva, il y a ce vers : "Mais si sur le chemin un buisson se dresse, / Surtout un sorbier"... C'est de cela qu’il s'agit. Et cela ne concerne pas seulement les Russes ou les non-Russes, mais tout le monde. Ce sont des notions complètement différentes. La patrie n'est pas l'État. À un moment donné, les gens ont cessé de le comprendre – et de l'entendre.Euronews : Quel regard portez-vous sur l'Europe et les Européens ?P. T. : Ce sont des gens très différents (rires). Et c'est ça qui est cool – d'un pays à l’autre.Euronews : Qu'est-ce qui les rend si "cool" ?P. T. : La liberté.Euronews : La liberté de pensée ? De comportement ? D'expression ?P. T. : La liberté d'expression – en tout, absolument. Je vis maintenant en République tchèque et je me suis fixé une règle : ne pas comparer. J'essaie de ne pas comparer les pays ou les États. Mais il y a quand même certains critères auxquels je fais attention.Le premier, ce sont les librairies. Il n'y en a pas d'équivalent à Paris. Vraiment aucun. Les gens font la queue pour entrer dans une librairie – imaginez ! Qu'est-ce qui se passe ? C'est incroyable (rires).Le deuxième, ce sont les transports publics. Là encore, je n'ai rien vu de comparable à ce qu'on trouve en République tchèque. Ce n'est pas une question d'horaires – à quelle heure arrive ou part le train, le tramway… Non. Ce qui compte, c'est qu'une femme, une grand-mère, monte dans le tramway et qu'on lui cède immédiatement une place. Automatiquement, sans qu'elle ait besoin de demander. Elle sait que quelqu'un va se lever. C'est formidable.Je suis retourné à Moscou – et ça, ça n'existe pas là-bas. Et c'est très triste.Euronews : Quel est votre message aux Russes qui partagent votre point de vue et qui se trouvent, comme vous l'avez dit, en "exil intérieur" ?P. T. : J'en parle dans le film et après le film. Mais vous savez, je ne suis pas pilote… Un pilote a une liste : vérifier ceci, vérifier cela. Il suit des instructions. Moi, je n'ai pas ce manuel – et je pense que personne ne l'a. C'est quelque chose de profondément personnel…Euronews : Merci d'avoir répondu à nos questions.P. T. : Attendez, j'ai un message pour vous. Je tiens à vous remercier chaleureusement pour le travail que vous faites. C'est extrêmement difficile – je sais que votre chaîne est interdite en Russie. Mais nous vous regardons. Moi, je vous regarde – et s'il y a moi, il y en a d'autres. Et ce que vous faites est vraiment important.Vous êtes des héros, même si vous ne vous en rendez pas compte. Personne ne viendra vous dire : "Vous êtes des héros parce que vous continuez à faire du journalisme." Et pourtant, vous l'êtes.Au nom des Russes qui regardent Euronews, et en mon nom propre, je veux vous dire merci.



