Partout en Europe, l'illusion du "cordon sanitaire" contre l'extrême droite
Les barrages contre l’extrême droite prennent l’eau. Les électeurs appelés, tels des castors, à colmater les fuites en unissant leurs voix contre la menace, se montrent de moins en moins motivés pour les réparer. Au Parlement européen, c’est une digue entière qui a sauté. Le projet de règlement visant à accélérer les expulsions de migrants en situation irrégulière, soumis au vote en séance plénière jeudi 26 mars, est pour la première fois le fruit d’une coopération des conservateurs et des trois groupes parlementaires d’extrême droite. La rupture est historique pour une assemblée supranationale où les votes résultent en général de compromis noués entre conservateurs, sociaux-démocrates et libéraux.
Partout en Europe, l’ostracisme ciblant l’extrême droite populiste au moyen d’un "cordon sanitaire" montre ses limites. Les votes de plus en plus massifs obtenus par ses représentants - leur dynamique dans les urnes s’est encore confirmée le 22 mars lors d’élections locales en France et en Allemagne et de législatives en Slovénie - transforment la composition des coalitions gouvernementales en casse-tête.
Les tentatives de l’Union européenne pour enrayer la poussée populiste ont fait long feu. En l’an 2000, elle avait été jusqu’à prendre des sanctions diplomatiques contre l’Autriche où les conservateurs s’étaient alliés avec le Parti de la liberté d’Autriche (FPÖ) de Jörg Haider. En dépit de l’échec piteux de ces sanctions, et bien que l’Autriche n’ait pas cessé d’être une véritable démocratie, toute tentative de coopération ou d’alliance n’a cessé depuis lors d’être stigmatisée par la gauche et une large partie de la droite traditionnelle à travers l’Europe.
Le précédent de 1933 est souvent brandi comme un épouvantail : si les nazis sont arrivés légalement au pouvoir à Berlin cette année-là, alors qu’ils n’avaient pas recueilli de majorité absolue, c’est en raison de l’incapacité de leurs concurrents à s’allier contre eux pour leur faire barrage. Il suffirait donc aujourd’hui d’établir un "cordon sanitaire" pour empêcher les extrémistes de nuire. Les partisans de cette thèse oublient généralement de mentionner que le blocage de 1933 était surtout dû au refus de principe des communistes allemands de coopérer avec les partis démocratiques.
L’histoire récente de l’Union européenne montre pourtant que lorsqu’elle voit le jour, l’union des droites traditionnelles et populistes peut gouverner sans drame. En Italie, une telle coalition bat depuis 2022, sous la présidence de Giorgia Meloni, les records de stabilité gouvernementale dans le pays. Et le revers électoral que Meloni a subi avec son projet de réforme de la justice, lors du référendum du 23 mars, témoigne d’une vitalité démocratique persistante.
La Hongrie fait exception où Viktor Orban et son parti Fidesz ont instauré un régime illibéral et cleptocrate depuis 2010 - mais il n’est pas exclu que les législatives du 12 avril prochain y mettent fin. En Pologne, autre pays où un parti populiste de droite, le PiS, a malmené l’Etat de droit lorsqu’il gouvernait de 2015 à 2023, l’alternance a été rétablie lors des législatives d’octobre 2023.
La Suède, elle, a appliqué depuis les élections de 2022 une nouvelle manière de gérer le phénomène, en associant indirectement l’extrême droite au gouvernement. Celle-ci n’a aucun ministre mais elle soutient au Parlement la coalition de centre droit, en échange du droit d’exercer une certaine influence sur les politiques publiques. Elle a pu ainsi contribuer à un durcissement des règles d’immigration. L’expérience a permis de confirmer que lorsqu’ils sont confrontés aux complexités du pouvoir, les extrémistes modèrent leurs thèses.
A l’inverse, en Allemagne, l’ostracisme qui vise toujours l’AfD a plutôt contribué à sa radicalisation. Et cela n’a en rien entamé son attractivité électorale : les sondages lui prédisent des scores écrasants lors de scrutins régionaux prévus en septembre dans deux Länder. Mais il sera alors trop tard pour s’apercevoir que la tactique du "cordon sanitaire" ne marche pas. Et que rien ne remplace la confrontation démocratique.





