"On se couche devant les mollahs !" : en Israël, Benyamin Netanyahou laisse un goût d’inachevé
Cette nuit du 8 avril, vers une heure du matin, les sirènes retentissent une énième fois à Jérusalem. Les yeux embués de fatigue, les résidents d'un petit immeuble du quartier de Baka descendent en pyjama dans l'abri collectif du rez-de-chaussée. Au même moment, la nouvelle s'affiche sur les téléphones portables : l'Iran accepte le cessez-le-feu proposé par Donald Trump. "Ce n'est pas possible, Bibi ne peut pas nous faire ça ! s'emporte Shlomo Elkaïm, le locataire du premier étage. On était censés lancer une offensive décisive cette nuit et on se couche devant les mollahs !" La colère du septuagénaire résonne dans tout le pays. Selon les sondages, les trois quarts des Israéliens veulent poursuivre la guerre contre l'Iran, les deux tiers estimant les résultats de la campagne militaire en Iran insuffisants.
"Jamais, dans toute notre histoire, nous n’avons connu un tel désastre diplomatique, écrit sur le réseau X Yaïr Lapid, l'un des ténors de l'opposition. Israël n’était même pas à la table lorsque des décisions ont été prises concernant le cœur de notre sécurité."
Doigt sur la gâchette
Afin de contrer ce récit d'une reculade imposée unilatéralement par les Etats-Unis, Benyamin Netanyahou s'adresse à la nation dès la fin de la fête de Pessah, mercredi soir. Lors d'une courte allocution télévisée, le Premier ministre israélien affirme d'emblée rester maître du jeu. "Une trêve temporaire de deux semaines entre les Etats-Unis et l'Iran, en pleine coordination avec Israël, est entrée en vigueur cette nuit. Ce n'est pas la fin de la campagne, mais une étape pour atteindre tous nos objectifs." Netanyahou promet qu’en cas d'échec des négociations – auxquelles Israël ne participe pas -, la guerre reprendra. "Nous restons le doigt sur la gâchette", assure-t-il. Logiquement, le retour aux Etats-Unis ce dimanche sans avancées tangibles de J.D. Vance, après de longues discussions avec les Iraniens au Pakistan, a tout pour réjouir Benyamin Netanyahou. D'après son entourage, il miserait sur une reprise des hostilités pour porter l'estocade au régime des mollahs et renforcer, par ricochet, la position de Donald Trump. Car selon une enquête fouillée du New York Times, le Premier ministre israélien a pesé de tout son poids pour convaincre le président américain d'attaquer l'Iran, contre l'avis de caciques du Pentagone et d'une bonne partie de Maga, la base électorale de Trump. Accusé par les démocrates et certains républicains de se laisser dicter sa politique étrangère par Netanyahou, le président américain l'aurait intimé au téléphone de "lever le pied" au Liban, où Israël intensifie ses frappes meurtrières depuis le cessez-le-feu avec l'Iran.
C'est précisément le Liban qui pourrait offrir une porte de sortie au Premier ministre israélien. Sur l'insistance des Etats-Unis, Netanyahou a accepté le principe de négociations directes avec le gouvernement libanais en vue d'une normalisation des relations entre les deux pays. Des discussions préliminaires devraient se tenir ce mardi à Washington. Malgré un obstacle a priori insurmontable – le désarmement du Hezbollah exigé par Israël -, Netanyahou profitera de cette ouverture diplomatique pour redorer son image. "Il s'agit d'une évolution importante et positive pour Israël qui, pour l'instant, ne semble produire que des résultats bénéfiques", reconnaît l'éditorialiste Avi Issacharoff, d'habitude très critique envers le Premier ministre israélien.
L'évolution de la géopolitique régionale sera déterminante pour l'avenir de Benyamin Netanyahou. Les élections législatives doivent se tenir à l'automne prochain et, trois ans après les massacres du 7-Octobre, le peuple implore un retour au calme. "L'issue de la guerre n'est pas encore claire. Les Israéliens peuvent, à juste titre, s'enorgueillir des exploits militaires de Tsahal, mais le risque subsiste d'une fin en queue de poisson, sans résultats décisifs, ce qui est souvent reproché à Netanyahou par ses détracteurs. Sans victoire décisive, le Premier ministre donnera le sentiment d'avoir exigé tous ces sacrifices pour rien", note Myriam Shermer, analyste politique et auteure d'un livre sur les prochaines élections.
Selon un sondage réalisé au lendemain du cessez-le-feu, Netanyahou essuie un léger recul dans les intentions de vote au profit de son partenaire d'extrême droite, Itamar Ben Gvir. La gauche reste loin derrière et tente de relancer les grandes manifestations anti-Netanyahou à travers le pays. Samedi 11 avril au soir, loin de l’affluence des grands raouts contre la réforme de la justice ou pour la libération des otages de Gaza, deux mille personnes se sont rassemblées sur la place Habima à Tel-Aviv. "Une guerre sans stratégie est un suicide national", assène une pancarte brandie par un manifestant. "Nous ne nions pas la menace iranienne, mais la seule façon d'en finir avec la guerre éternelle est de conclure des accords de paix comme nous l'avons fait avec l'Egypte et la Jordanie. Trump et Netanyahou sont deux cinglés qui mettent la région à feu et à sang", s'indigne Itaï, un trentenaire membre d'un collectif d'extrême gauche.
Epouvantail
Conscient de la droitisation de la société israélienne et de la prédominance des thèmes sécuritaires, le bloc central soutient résolument la guerre. Il implique l'ancien Premier ministre Naftali Bennett – un ultranationaliste repenti -, le centriste Yaïr Lapid et l'ancien chef d'état-major Gabi Eizenkot. Les trois hommes s'efforcent d'harmoniser leurs logiciels idéologiques, mais semblent pour l'instant incapables de former une coalition sans l'appui des partis arabes, un épouvantail pour une partie de leur électorat. "Tout dépendra d'un petit groupe d'électeurs du centre droit encore indécis, lassés de Netanyahou et de sa coalition, mais pas forcément séduits par la vision stratégique et sécuritaire du bloc Bennett-Lapid, résume Myriam Shermer. Face au poids du vote identitaire, la question au centre de la campagne électorale sera : peut-on être de droite en Israël sans voter Netanyahou ?"



