L'Otan sans l'Amérique, un défi colossal pour l'Europe
Sur le papier, l’Europe a la puissance économique et militaire pour se défendre sans l’Amérique. Mais l’unité stratégique, la volonté politique, la force morale enfin, qui lui permettraient d’être crédible face à une Russie surarmée et revanchiste ? Ce serait une tout autre affaire. En menaçant à nouveau de claquer la porte de l’Otan, Donald Trump pose aux nations européennes un défi colossal.
D’autant que cette fois-ci, il n’est pas exclu que le président américain passe à l’acte, tant la rancœur et l’amertume se sont accumulées entre les deux rives de l’Atlantique. Après les divergences sur le partage du fardeau de la défense, sur le commerce et les droits de douane, sur l’Ukraine et la Russie, la guerre d’Iran a porté la tension à un point culminant. "COUARDS", a écrit Donald Trump en lettres majuscules sur son réseau social, à l’adresse de ses partenaires qu’il accuse de défaut de solidarité. "Nous nous en SOUVIENDRONS", a-t-il averti.
Qui peut croire après cela que l’Amérique volera automatiquement au secours d’un Etat européen agressé par Vladimir Poutine ? Même s’il était empêché par le Congrès de dénoncer le traité de l’Otan, Donald Trump a déjà écorné, par la politique qu’il mène depuis son retour à la Maison-Blanche, la capacité de dissuasion de l’Alliance atlantique, qui repose sur l’impératif de défense mutuelle.
Il pourrait aller plus loin : la France du général de Gaulle l’avait fait en 1966 en quittant le commandement militaire intégré. Il pourrait rappeler à Washington le commandant en chef de l’Otan, qui est un général américain. Il pourrait accélérer le retrait de ses soldats d’Europe, où ils sont encore 80 000 environ. Il pourrait stopper les livraisons d’armes à l’Ukraine, même payées par les Européens. Ceux-ci, de leur côté, pourraient tenter de le contrer en menaçant de fermer les 42 bases américaines sur leur sol ou de réduire leurs emplettes aux Etats-Unis, dont le montant est faramineux : en moyenne, un euro sur deux dépensés en Europe pour acheter des armes va dans la poche de fabricants américains.
Des défauts dans la cuirasse européenne
S’ils étaient néanmoins livrés à eux-mêmes, les Européens auraient les moyens financiers, la capacité démographique et la technologie militaire pour dissuader la Russie. Ils ont dépensé en 2025 pas loin de 500 milliards d’euros pour leur défense, trois fois plus que Moscou. Les pays membres de l’Union européenne peuvent compter sur la clause de défense mutuelle introduite par le traité de Lisbonne (2009), calquée sur celle de l’Otan. Des travaux sont en cours à Bruxelles pour rendre cette disposition opérationnelle. Et pour le parapluie nucléaire, le concept de "dissuasion avancée" proposé par Emmanuel Macron a suscité l’intérêt de plusieurs pays, notamment l’Allemagne.
Tout cela, malheureusement, relève de la théorie. En pratique, l’Europe souffre de multiples défauts à la cuirasse. D’abord, rien ne dit qu’elle resterait unie. Pour garantir leur propre protection, certains Etats seraient tentés de négocier chacun de leur côté avec la Maison-Blanche, qui serait sans doute ravie d’entrer dans ce jeu. Ensuite, les capacités militaires des Européens sont incomplètes. Leurs manques sont criants dans la défense antiaérienne, le renseignement satellitaire, le transport stratégique, les frappes à longue portée… Et la dissuasion nucléaire américaine semble plus solide que tout ce que Paris et Londres peuvent offrir.
Enfin, se pose la question clé du leadership. Pour la plupart des Etats européens, celui des Américains s’impose naturellement. Aucune alternative, même franco-allemande, ne pourrait recueillir un consensus aussi large. En résumé, créer une Otan européenne reviendrait à remplacer une défense collective éprouvée et relativement bon marché par un système fragmenté, coûteux et à l’efficacité incertaine. La poursuite du mariage avec l’Amérique aux conditions de Donald Trump est intolérable. Mais les Européens pourraient vite découvrir que s’ils ne parviennent pas à s’unir, la vie après le divorce pourrait s’avérer encore plus pénible.
