L'Etat "profiteur de crise" ? Les mauvais calculs de Marine Le Pen sur les prix du carburant
Depuis le début de la guerre en Iran, le Rassemblement national a fait de la lutte contre la hausse des prix du carburant un cheval de bataille. Quitte à tordre grossièrement la réalité économique. Après avoir réclamé de concert avec Jordan Bardella, début mars, une baisse des taxes sur l'énergie, Marine Le Pen a décidé d'en remettre une couche en mettant en cause l'Etat français.
Comme chaque semaine, les présidents de groupe de l'Assemblée nationale se réunissaient le 24 mars pour discuter des priorités législatives. A l'issue de leurs échanges, la députée du parti d'extrême droite a pris la parole devant les journalistes pour affirmer que l'Etat "se comportait comme un profiteur de crise". Selon elle, les caisses se remplissent de "recettes indues", "supplémentaires par rapport à ce que le budget a prévu, précisément parce que l'augmentation du prix entraîne l'augmentation corrélative des taxes". La cheffe des députés RN évoque notamment le "renflement des recettes grâce à la TICPE et grâce à la TVA".
L'Etat perdant à l'arrivée
Un raisonnement largement contestable. Pour commencer, seules les rentrées fiscales liées à la TVA – fixée à 20 % sur les produits pétroliers – progressent lorsque les prix des carburants sont en hausse. La taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE), elle, reste inchangée quelles que soient les fluctuations de prix. "Autrement dit, seule une petite partie de la hausse bénéficie effectivement à l’Etat", souligne Eric Dor, directeur des études économiques à l’IESEG School of Management.
Pour L'Express, l'économiste a mis à jour les calculs qu'il avait effectués dans une note le 10 mars dernier. Le 27 février - veille de l'attaque israélo-américaine sur l'Iran -, le prix moyen de l'essence en France était de 1,708 euro le litre, contre 1,989 euro aujourd'hui. Sur cette augmentation de 28,1 centimes, les recettes fiscales supplémentaires pour l’Etat, via la TVA, ne représente que 4,7 centimes.
"Si l’on se concentre sur les particuliers - la TVA étant déductible pour les professionnels - et que l’on suppose, de manière très théorique, que la situation actuelle dure un an et que la consommation reste inchangée, cela représenterait un gain d’environ 369,5 millions d’euros pour l’Etat", détaille Eric Dor. Une hypothèse en fait irréaliste, car "en pratique, les consommateurs adaptent leur comportement : ils réduisent leurs déplacements ou arbitrent leurs dépenses, rappelle l'expert. Il suffirait d’une baisse de la consommation de 4,7 % pour annuler totalement ce gain fiscal. C’est un niveau de contraction très plausible, voire sous-estimé. Dans ce cas, l’Etat ne gagnerait rien, et pourrait même perdre des recettes." Quant à la durée de la guerre, rien ne dit qu'elle se prolongera jusqu'à l'année prochaine. Dans le détroit d'Ormuz, l'Iran vient déjà d'annoncer qu'elle laisserait "les navires non hostiles" le traverser.
Pour le gazole, le raisonnement est similaire. Son coût est passé de 1,727 euro à 2,212 euros, soit une hausse de 48,5 centimes par litre, dont seulement 8,1 centimes correspondent à une hausse de TVA. "En supposant là encore que rien ne change dans les 12 prochains mois, le gain fiscal atteindrait environ 1,265 milliard d’euros. Mais une baisse de la consommation de 8,3 % aurait raison de ce gain", pointe Eric Dor. D'après lui, "dire que l’Etat serait un "profiteur de crise" est une énormité. L’Etat est globalement perdant dans cette situation."
Les effets pervers pour les finances publiques
Avec ce type de déclaration, Marine Le Pen laisse penser que l'administration se ferait de l'argent sur le dos des Français. "Toute hausse du prix de l’énergie appauvrit globalement le pays, assure Eric Dor. L’Etat, c’est nous tous : ses actifs comme ses dettes sont, en fin de compte, ceux des Français."
Sans compter les effets macroéconomiques de la hausse des prix des carburants qui pénalisent, à l'arrivée, l'Etat. En alimentant l’inflation, elle conduit les marchés à anticiper une hausse des taux directeurs de la Banque centrale européenne. Le rendement français à 10 ans est déjà passé d’environ 3,22 % à 3,7 %. Or en 2026, l'Etat devra emprunter 310 milliards d'euros. "L’endettement public n’est pas gratuit : il faudra le rembourser, avec des intérêts, et ce sont souvent les classes moyennes qui en supportent le coût à long terme", rappelle Eric Dor. Par ailleurs, lorsqu'un consommateur consacre davantage de revenus au carburant, il dépense moins ailleurs et réduit mécaniquement les recettes fiscales de l'Etat, largement dépendantes de la consommation. Des éléments que l'élue du Pas-de-Calais se garde bien de mentionner.



