"Les vrais néocolonialistes, ce sont la Russie, la Chine ou l'Algérie" : les ennemis de l'Occident décryptés par Frédéric Martel
Frédéric Martel est un habitué des enquêtes monumentales. Après Sodoma ou Mainstream, le journaliste et producteur de Soft Power sur France Culture est parti pendant huit au contact de ceux qui veulent défaire un Occident souvent fantasmé. De l'Iran à la Chine, des idéologues de Vladimir Poutine aux propagandistes du Hezbollah ou du régime chaviste au Venezuela, Occidents. Enquête sur nos ennemis (Plon) cartographie avec brio le nouveau chaos mondial et montre la convergence des extrêmes, bien décidées à s'en prendre à ce que nous avons de plus cher : la démocratie libérale.
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L'Express : Votre livre est une vaste enquête sur les ennemis de l’Occident. Mais cet Occident a-t-il une réalité ?
Frédéric Martel : C’est exactement mon sujet. Partout, je suis allé au contact des "ennemis" de l’Occident, et j’ai découvert que ce terme était le plus souvent une métaphore sur laquelle nos ennemis plaquent leurs préjugés et leurs détestations. C’est une construction brandie par nos adversaires pour nous dénoncer. Chez nous, on ne l’utilise pas : on ne se présente jamais comme "occidental", mais comme français ou européen. Ce sont nos contradicteurs chinois, russes, iraniens, cubains ou algériens qui nous appliquent ce label.
Mon projet consiste donc à décrire ces fantasmes et ces préjugés véhiculés par nos ennemis pour écrire une sorte d’"occidentalisme", au sens où l’intellectuel Edward Saïd parlait d’orientalisme et déconstruisait, à juste titre, la notion d’Orient. Saïd était un grand universitaire littéraire, mais il a aussi passé sa vie à nourrir des préjugés contre l’Occident, les Etats-Unis ou Israël. Il a dénoncé l’universalisme comme étant une pensée strictement occidentale, la démocratie, les droits de l’homme, le pluralisme politique n’ayant pas de portée globale. Frantz Fanon, lui aussi, disait cela. Et c’est ce que passent leur temps à répéter également, aujourd’hui, Hubert Védrine ou Dominique de Villepin par exemple. Ou encore Le Monde diplomatique. Mon livre s’inscrit en rupture profonde avec Said et Fanon, mais aussi avec Védrine ou Villepin. A rebours des officiels chinois ou russes, des islamistes, je crois que nos valeurs, les valeurs universelles, sont partagées par tous les peuples du monde et c’est ce que mon livre démontre.
L’Occident est selon vous devenu "le grand vilain" dans le monde entier. Pourquoi cette détestation globale ?
L’Occident est rendu responsable de tous les maux : il représenterait l’ultra-capitalisme, comme si la Chine ou Dubaï n’étaient pas obsédés par l’argent eux aussi. Il serait synonyme de colonialisme, comme si la Russie s’emparant de l’Ukraine, la Chine imposant sa dictature à Hongkong ou voulant l’imposer à Taïwan, ou encore l’Algérie vis-à-vis des Kabyles et du Sahara occidental n’étaient pas davantage des projets néocoloniaux ! Le slogan du Hirak algérien était "Pour l’indépendance de l’Algérie" : c’était très clair. Et que dire de l’Iran qui a détruit la Syrie et continue de détruire l’Irak et, via son proxy le Hezbollah, le Liban. Les pays européens ont été, bien sûr, longtemps des régimes coloniaux, ce qui fut moralement indéfendable avec d’innombrables crimes commis ; mais c’était il y a plus de soixante ans ! Le problème en Algérie, aujourd’hui, ce n’est pas la France, mais la dictature militaire du FLN.
Je suis nourri par la pensée postcoloniale et décoloniale, très présente dans ma famille intellectuelle. C’est une pensée féconde. Mais ce courant intellectuel ne pourra jamais être légitime ni pris au sérieux tant qu’il ne prendra pas en compte les dérives, et parfois les échecs, de la décolonisation.
A vous lire, on réalise à quel point c’est l’Occident lui-même qui a souvent produit sa propre détestation…
En effet, la haine de l’Occident a été inventée essentiellement… en Occident. Les grands auteurs antioccidentaux sont européens, à commencer par Marx ; Fanon était français et Said parlait mieux anglais qu’arabe ; et bien des dictateurs comme Ho Chi Minh, Zhou Enlai, Pol Pot, Deng Xiaoping, ont été formés en partie en France. Même l’ayatollah Khomeini a séjourné en France, séduisant des intellectuels comme Michel Foucault qui se sont aveuglés sur son cas.
Nos valeurs sont "universalisables", ce qui n’est le cas ni de celles de la Chine, de la Russie ou de l’Iran
Vous distinguez deux formes d’anti-occidentalisme, l’Occident "plus" et l’Occident "moins". C’est-à-dire ?
L’Occident "moins", c’est la critique classique de l’Occident venant de la gauche communiste ou tiers-mondiste. Du léninisme au castrisme, du trotskisme au maoïsme, il réunit tous ceux qui veulent détruire nos idées, ou en tout cas les dépasser, pour des raisons économiques, politiques ou morales. Cette critique domine aujourd’hui le soi-disant "Sud global" et ses penseurs. Mais j’ai compris qu’en miroir, il y a aussi un Occident "plus" : un courant qui, de J.D. Vance à Steve Bannon, en passant par Viktor Orban ou Javier Milei, nous critique parce que nous aurions trahi nos valeurs. On aurait perdu le sens de la religion, de la famille, on serait devenu woke. Quand j’ai rencontré Alexandre Douguine, propagandiste fasciste de Poutine, il m’a confié qu’il n’aimait pas l’Occident actuel : c’est un anti-moderne qui veut restaurer les valeurs occidentales d’avant le grand schisme de 1054 !
Pour les uns, il y a donc trop d’Occident ; pour les autres pas assez. Mais ces deux critiques se rejoignent dans leur détestation de la modernité et de la liberté. Elles sont les deux faces d’une même pièce. Cette jonction des idées de l’extrême gauche antioccidentale et de l’extrême droite hyperoccidentale est la grande nouveauté de notre époque. C’est cela ma thèse.

Le trumpisme est-il en train de faire voler en éclats l’alliance atlantique ?
C’est toute la question, d’où le "s" à Occidents. Car, et c’est l’autre nouveauté de notre temps : nous sommes encerclés à la fois par nos ennemis traditionnels et par l’Amérique de Trump, notre allié historique. Nous sommes donc pris en tenaille, entre Poutine, Xi et les proxys iraniens et, de l’autre côté de l’Atlantique, par le trumpisme. D’où notre impression de vivre, en Europe, et particulièrement en France, dans un village gaulois. Mais nous ne sommes pas seuls ! Avec l’Europe, il y a le Canada, le Royaume-Uni, le Japon, l’Australie et nous avons aussi des alliés avec le Brésil ou l’Inde. A nous de défendre nos valeurs et réaffirmer que la démocratie, le pluralisme, les droits de l’homme sont bel et bien des idées universelles. Nous ne sommes peut-être plus au centre du monde, mais nos valeurs continuent à y jouer un rôle central. Elles sont "universalisables", ce qui n’est le cas ni de celles de la Chine, de la Russie ou de l’Iran.
Comment situez-vous Donald Trump ?
Le trumpisme est un narcissisme, un ego en roues libres. Il faut se garder de l’intellectualiser ou de l’idéologiser. Il y a, bien sûr, des penseurs autoritaires et des idéologues techno-réactionnaires derrière lui. J.D. Vance est une figure d’extrême droite, d’ailleurs assez atypique dans l’histoire américaine. Mais ne généralisons pas : si Trump est un autocrate, l’Amérique n’est pas une autocratie. J’aime les Etats-Unis où j’ai vécu quatre années comme attaché culturel français et auxquels j’ai consacré ma thèse et plusieurs livres. C’est un pays fédéral, hyperdécentralisé : le président des Etats-Unis a des pouvoirs limités sur les gouverneurs, les Etats. La séparation des pouvoirs y est forte, l’Etat de droit reste robuste et chaque sphère demeure plutôt indépendante, que ce soit la justice, les universités, les médias, la culture, la religion – ce qui n’est le cas ni en Chine, ni à Cuba, ni à Moscou et pas non plus en Iran.
Trump peut bien éructer sur Truth Social ou faire de grands moulins à vent, mais le pouvoir en réalité lui échappe. Prenons l’exemple de la culture : tout le monde dit que Trump a repris en main les arts. En réalité, il n’a pu agir que dans le seul centre culturel dépendant du gouvernement fédéral : le Kennedy-Trump Center for Performing Arts à Washington, dont il a changé le conseil d’administration et le nom. Mais il n’a aucun pouvoir sur les dizaines de milliers de théâtres, de ballets, de musées, etc. Quant aux universités, même s’il y a de l’autocensure et si elles souffrent de coupes budgétaires, elles n’obtempèrent que rarement. Il y a des procès. Et, par exemple, l’"endowment" de Harvard, sa dotation financière, représente 57 milliards de dollars ! Cette université n’a rien à craindre de Trump : elle gagnera son bras de fer avec lui.
L’Amérique n’a donc pas basculé dans une démocratie illibérale, comme on le lit et l’entend souvent en France ?
On a même lu parfois que les Etats-Unis seraient devenus la Hongrie de Viktor Orban, sinon la Russie ou la Chine ! C'est absurde ! Les contre-pouvoirs américains tiennent bon. A commencer par la presse. Le pouvoir judiciaire, d’une incroyable complexité, remplit lui aussi son rôle à tous les niveaux, dans les Etats et même au niveau de la Cour suprême. Je crois que le système américain de garde-fous, de contre-pouvoirs et de "check and balances" est beaucoup plus fort que Trump. Et cet autocrate va finir par être remis à sa place par le peuple, par le Congrès ou même par la Cour suprême à majorité républicaine. Ce qui est vrai en revanche, c’est que le président des Etats-Unis a les mains plus libres sur la sécurité intérieure, l’international, et la défense – bref, ce qui nous affecte le plus.
Les idées de Poutine sont faibles et contradictoires
"Je suis convaincu que Poutine est entré sans idéologie au Kremlin", écrivez-vous...
C'est un homme du KGB, formé sous le national-communisme brejnévien. Mais je ne pense pas qu’il soit entré au Kremlin avec des idées précises, sauf la violence et celle d’acquérir le pouvoir. L’idée communiste était morte bien avant sa prise de pouvoir. Dès l’époque Khrouchtchev, plus personne n’y croit sérieusement, sauf peut-être chez quelques épigones de Trotski ou de Gramsci en Occident. Les idées de Poutine sont faibles et contradictoires. Sa morale, c’est celle du crime organisé et de la mafia, comme me l’ont dit les dissidents que j’ai interviewés.
Israël est-il la pointe avancée de l’Occident, comme l’affirme Benyamin Netanyahou ?
L’argument majeur répété ad nauseam par Netanyahou, c’est qu’Israël serait l’avant-garde de l’Occident, qu’il nous protégerait du terrorisme. Est-ce si vrai ? Des forces antilibérales puissantes dominent ce pays désormais, entre ultraorthodoxes ou ultranationalistes, ce qui pose la question de l’appartenance d’Israël aux pays occidentaux, disons aux démocraties libérales. Fidèle à son histoire, la France doit continuer cependant à parler à tout le monde, aux Israéliens et aux Palestiniens, aux chiites comme aux sunnites, aux Iraniens et aux Saoudiens – c’est cela la France.
Vous connaissez bien le Liban. Comment expliquez-vous la mansuétude dont bénéficie le Hezbollah dans certains cénacles d’extrême gauche ?
J’ai infiltré des réseaux du Hezbollah dans les souterrains de Beyrouth Sud, rencontré ses propagandistes : c’est une organisation militaire terroriste, comme l’Union européenne l’a rappelé. Quelle surprise alors de constater que des anciens communistes au Liban ou tiers-mondistes chez nous défendent ce mouvement chiite religieux en raison de sa dimension sociale, de son antiaméricanisme ou de son antisémitisme. Comme en Iran, ils ont vu le léninisme mais pas la charia !
Tout le monde connaît pourtant la solution vers la paix au Liban : le désarmement et le démantèlement du Hezbollah ; et la reconnaissance d’Israël. L’Egypte et la Jordanie l’ont fait. Il n’y a plus de guerres depuis longtemps avec ces deux pays.
Vous tordez le cou à une idée reçue selon laquelle, face à l’Occident, se dresserait un "Sud global" homogène.
Par ce terme de "Sud global", on désigne peu ou prou l’ancien tiers-monde, ou les nouveaux non-alignés. Mais c’est une expression facile et réductrice. On a même rangé la Chine dans cette catégorie, alors que c’est un des deux superpouvoirs ! L’Inde, le Brésil et l’Indonésie ont des logiques propres, souvent contraires aux intérêts de la Chine. Ce sont aussi des démocraties qui n’entendent pas rejoindre un nouveau pacte de Beijing après le pacte de Washington.
Cinq anciens ministres de Chavez ou Maduro m’ont parlé de l’aide que le Venezuela avait apporté à différents médias, intellectuels ou partis français...
Le meilleur démenti à la détestation de l’Occident, ce sont les migrations, selon vous. Où vont les gens ? Dans les pays occidentaux encore bien souvent !
Observons avec bienveillance le chemin des migrants. Les peuples votent avec leurs pieds. L’émigration est un critère qui ne ment pas. On ne part pas de chez soi juste pour toucher l’aide médicale d’Etat (AME), contrairement à ce que dit l’extrême droite. Emigrer est toujours une tragédie, un acte de désespoir. On quitte sa famille, souvent pour toujours. On ne reverra jamais sa mère, sa terre. Consultons la liste des pays d’où les migrants partent et ceux où ils s’installent : cette cartographie permet de comprendre que l’Occident reste le principal modèle, la boussole des migrants. Une majorité d’entre eux quitte le "Sud global", par exemple l’Algérie, le Venezuela, Cuba et tant de régimes africains, pour émigrer en Europe ou en Amérique du Nord. Ecoutons-les, ils nous disent la vérité sur ces dictatures.
A l’inverse, on connaît peu de Français, même électeurs de la France insoumise, qui soient partis s’établir au Venezuela de Chavez et de Maduro… Vous consacrez une partie de votre livre à ce pays. Qu’y avez-vous découvert sur les relations du pouvoir vénézuélien avec l’extrême gauche française ?
Les idées circulent… mais aussi l’argent. Nos ennemis financent aujourd’hui, souvent illégalement ou secrètement, des médias, des intellectuels et des partis politiques chez nous. Les Russes et les Chinois sont passés maîtres dans ces ingérences, par exemple avec les chaînes de propagandes du Kremlin ou The China Institute. Je décris aussi comment l’Iran finance au Liban des médias mainstream soi-disant féministes et "pro-gay", comme la chaîne Al Mayadeen, laquelle est encore disponible sur les satellites Eutelsat et Intelstat, en Europe et aux Etats-Unis – alors que ce sont des médias du Hezbollah. Il faudrait peut-être songer à interdire cette chaîne chez nous.
Et ce fut le cas aussi de Cuba et du Venezuela. Dès les années 1960, Fidel Castro a voulu exporter la révolution cubaine partout dans le monde, avec notamment Che Guevara. Mais il n’avait pas d’argent. Chavez avait sans doute moins d'idées, mais il hérite au début des années 2000 d’un coffre-fort : les moyens illimités de PDVSA, la compagnie pétrolière vénézuélienne (le pays détient les plus importantes réserves de brut connues, devant l’Arabie saoudite). Avant la faillite de cette véritable caisse noire vénézuélienne, PDVSA a permis à Chavez de financer massivement ses programmes sociaux et de faire du business avec l’Iran, la Russie, le Hezbollah et certainement de devenir un Etat narcotrafiquant.
Bien documenté aujourd’hui est aussi son programme de subversion idéologique et d’ingérence politique étrangères qu’il a mené en Argentine, au Brésil, mais aussi en Espagne où le parti Podemos a été financé par PDVSA. Je m’intéresse dans ce livre au commerce des idées mais cinq anciens ministres de Chavez ou Maduro m’ont également parlé de l’aide que le Venezuela aurait apporté, via PDVSA, à différents médias, intellectuels ou partis français, et notamment – mais cela reste à étayer avec précision – aux réseaux et amis politiques de Jean-Luc Mélenchon. Après la parution de mon livre, le Parquet vient d’être saisi par des députés sur ce dossier pour financement illégal de campagne électorale contre Jean-Luc Mélenchon. Des dizaines de journalistes travaillent aussi sur ces dossiers que le procès Maduro pourrait éclairer.
En fin de compte, Marine Le Pen a été financée par les Russes ; Jean-Luc Mélenchon semble avoir été aidé par Chavez : la carte de nos ennemis extérieurs et de leurs chevaux de Troie intérieurs se précise.
Les ennemis poutiniens et trumpiens de l’Occident ne nous rappellent-ils pas qu’avant d’être Occidentaux, nous sommes des Européens ? Votre livre ne peut-il pas aussi se lire comme un plaidoyer pour l’Europe ?
Exactement. Fils de petits paysans du sud de la France ruinés par l’Europe, j’aurais bien des raisons de ne pas aimer Bruxelles. Et bien des critiques à adresser à l’Union européenne. Mais faut-il détruire ce qu’on a mis si longtemps à construire ? Et au terme de mon enquête, je me suis senti plus européen que jamais, et bien davantage qu’en la commençant. L’Europe est l’une des utopies les plus belles et les plus réussies du XXe siècle. La meilleure chose, peut-être, qui nous soit arrivée depuis 1945.
Or, il y a des moments dans l’Histoire, où l’on n’a plus le droit aux atermoiements. Si on veut défendre la France, on ne peut pas avoir à la tête de notre pays un petit Trump, comme Jordan Bardella, une adoratrice de Poutine comme Marine Le Pen, qui est allée s’agenouiller devant Orban en Hongrie tout récemment. On ne peut pas s’en remettre à un petit Chavez, comme Jean-Luc Mélenchon. C’est sur l’international que Le Pen, Bardella et Mélenchon montrent leur vrai visage. Les extrêmes se rejoignent sur les questions internationales et c’est sur ce terrain intellectuel là que nous devons les démasquer.
Occidents. Enquête sur nos ennemis, par Frédéric Martel. Plon, 624 p., 26 €.




