"Les vibes étaient incroyables" : comment l’énergie a remplacé l’âme, par Julia de Funès
Chaque époque a ses mots magiques : des mots assez vagues pour tout contenir, assez mystérieux pour paraître profonds. Longtemps l’un de ces mots fut "âme". On disait d’un vieux quartier qu’il avait une âme, des yeux qu’ils étaient les miroirs de l’âme. Une maison sans charme devenait une maison sans âme ; un café vieilli et parfumé avait beaucoup d’âme. Le mot expliquait tout, ou plutôt dispensait d’expliquer. Aujourd’hui, le mot "âme" paraît s’effacer peu à peu derrière un autre mot fétiche censé tout dire sans jamais rien définir : l’énergie.
Une collègue n’est plus sympathique, elle "dégage une belle énergie". Un dîner n’est plus joyeux, "les vibes étaient incroyables". Un coup de foudre n’est plus l’évidence d’un sentiment mais un alignement d’énergies. Votre maison n’a plus une âme, mais de bonnes ondes. La réunion n’était pas interminable, elle était "low vibe". "Énergie" (ou "vibe" dans sa version anglaise), est devenu le "tote(r)m" de ces années, celui qui prétend tout dire quand on ne sait plus très bien quoi dire. Nous avons ainsi progressivement quitté le vocabulaire de l’âme (profondeur, intériorité, mystère, élévation) pour celui de l’énergie (flux, ondes, vibrations). Ce glissement d’une sémantique à l’autre n’est pas anodin : il ne remplace pas seulement un mot par un autre, mais une manière entière de voir les êtres et le monde.
D’abord, l’imaginaire de l’âme faisait voir la réalité selon une hiérarchie de valeurs : plus il y avait d’âme, plus il y avait d’esprit, de profondeur, d’élévation. Certaines choses paraissaient alors plus hautes, plus essentielles, quand d’autres restaient plus plates, plus triviales, plus superficielles. L’énergie, au contraire, fait voir le monde comme un réseau d’influences et de magnétismes. En passant de l’âme à l’énergie, nous sommes passés d’un univers vertical, ordonné par des valeurs, à un paysage horizontal, maillé par des effets. Nous avons remplacé la transcendance de l’âme par l’immanence de l’énergie.
L'apparence de l'objectivité
Ensuite, ce glissement marque le passage de la métaphysique à la physique. L’âme suggérait qu’il y avait en chacun une part mystérieuse et sacrée. Alors que l’énergie se mesure, se dépense, se transmet. L’imaginaire qui l’entoure confère aussitôt à l’intuition la plus énigmatique une apparence de scientificité. Dire : "il a une âme" paraît mystique ; dire : "son énergie me dérange" donne le sentiment d’énoncer un diagnostic. On ne formule plus une antipathie, on croit constater un phénomène. Si l’âme relevait de la croyance, il fallait croire à l’âme, l’énergie emprunte au vocabulaire scientifique et paraît pour cette raison même plus difficile à contester.
Enfin, ce déplacement dit aussi une autre manière de considérer les êtres. L’âme désignait ce qu’une personne était en elle-même. Elle invitait à connaître l’autre dans sa singularité, sa profondeur, son mystère. L’énergie, elle, ne dit plus ce qu’il est, mais ce qu’il me fait. Une personne a "une bonne énergie" si elle me stimule, me rassure, me fait du bien. Elle a "une mauvaise énergie" si elle m’ennuie, me fatigue ou me met mal à l’aise.
Ce qui compte n’est plus l’être de l’autre, mais l’effet qu’il produit sur moi. Le terme d’"énergie" semble paradoxalement plus relationnel parce qu’il parle de circulation et d’échange ; il est en réalité plus individualiste, voire plus narcissique. L’énergie ne nous intéresse que parce qu’elle nous touche, nous nourrit ou nous dérange. L’âme plus intérieure obligeait pourtant à davantage se tourner vers autrui, puisqu’elle supposait une curiosité, une volonté de découvrir l’autre dans son secret, au-delà de ce qu’il nous apporte ou nous retire.
Chaque époque invoque les mots dont elle a besoin, et ces mots disent moins la réalité qu’ils ne trahissent notre manière de la regarder. Ce qui importe n’est donc ni de choisir entre l’âme et l’énergie, ni de condamner certains mots au profit d’autres, mais de comprendre ce qu’ils révèlent de notre manière de voir le monde - ce qui, à travers eux, parle malgré nous.
"Énergie" dit notre besoin de rationaliser nos impressions, de donner à l’indicible l’apparence de l’objectivité. Ce mot marque le passage d’un ordre métaphysique à un ordre physique, où le flux l’emporte sur l’être, l’effet sur l’essence, et où nous avons cessé de demander ce qu’un être est, pour ne plus nous intéresser qu’à ce qu’il nous fait.




