"Les ultra-riches sont indispensables à la démocratie" : le point de vue iconoclaste de l’universitaire John McGinnis
Donald Trump, Elon Musk et Peter Thiel aux Etats-Unis, Vincent Bolloré ou Bernard Arnault en France… Alors que les milliardaires font l’objet de nombreuses polémiques, sont régulièrement présentés comme des menaces pour la démocratie et sont ciblés par des universitaires comme Thomas Piketty ou Gabriel Zucman, un intellectuel américain prend leur défense à travers un plaidoyer libéral. Dans Why Democracy Needs the Rich (Encounter Books), qui vient de paraître en anglais et a été salué par le Financial Times ou le Wall Street Journal, John O. McGinnis défend la thèse selon laquelle les riches représentent une classe indispensable au bon fonctionnement d’une démocratie. Pour ce professeur de droit à la Northwestern University (Illinois), les personnes fortunées (les 0,1 %) jouissent d’une certaine indépendance vis-à-vis des soucis quotidiens, ce qui leur permet, surtout parmi les entrepreneurs, de faire émerger de nouvelles idées et de prendre des risques sans se soucier de l’opinion majoritaire. Selon John O. McGinnis, ces riches présentent d'ailleurs une diversité idéologique bien plus importante qu’on ne le croit souvent, et font contrepoids à d’autres élites, intellectuelles, médiatiques ou bureaucratiques, bien plus conformistes.
Pour L’Express, l’universitaire développe sa thèse iconoclaste et explique pourquoi nous devrions, dans cette ère technologique, revoir nos idées reçues sur les riches.
L’Express : Pour Bernie Sanders, chaque milliardaire représente un "échec politique". Le maire de New York Zohran Mamdani, conseillé par Gabriel Zucman, semble lui aussi mener une croisade contre les ultra-riches. Pourquoi sont-ils devenus si impopulaires ?
John O. McGinnis : Les riches ont toujours été impopulaires, et cela est lié à la psyché humaine. Les gens sont envieux de ceux qui possèdent plus qu’eux. Mais la crise financière de 2008 a renforcé ce phénomène. Et nos Etats-providence se retrouvent aussi dans une situation budgétaire difficile. Nous avons besoin de plus d’argent, et les riches sont une cible évidente. Enfin, les riches ne sont pas le seul groupe influent de notre société. La classe intellectuelle, qui comprend les universitaires, les journalistes ou les artistes, a aussi un grand pouvoir pour façonner l’opinion publique. C’est ce que j’appelle les influenceurs professionnels, et que le poète britannique Samuel Taylor Coleridge avait baptisé l’intelligentsia dès le début du XIXe siècle, estimant qu’elle guiderait le développement moral et politique de la société.
Les ultra-riches ne possèdent-ils pas les médias, influençant donc le travail des journalistes ?
Même lorsqu'une personne riche possède des médias, cela ne signifie pas pour autant qu'elle les contrôle réellement. Car elle doit travailler avec ses employés. Les données montrent très clairement que la plupart des journalistes sont de gauche et progressistes. Surtout, contrairement à d’autres groupes sociaux, les riches ont des opinions très variées. Il y a parmi eux de nombreuses personnes plutôt de gauche, même s’il y a bien sûr aussi des conservateurs. A l’inverse, du côté des universitaires et des journalistes, les conservateurs ne représentent qu’une infime minorité. En 2004, une étude du Pew Research Center montrait que les journalistes américains s’identifiant à gauche étaient cinq fois plus nombreux que ceux à droite. Dans ma profession, le monde académique, les universitaires de droite sont une denrée rare. Dans le secteur du divertissement, qui façonne notre culture, ils sont encore une minorité pus infime. A l’inverse, les riches ont des opinions vraiment pluralistes. En 2024, pendant qu’Elon Musk était un soutien éminent de Donald Trump, Bill Gates a donné des dizaines de millions de dollars pour soutenir Kamala Harris. Auparavant, les 4 % des Américains le plus riches avaient penché de peu en faveur des démocrates en 2012, mais favorisé les républicains en 2008.
Pourquoi cette diversité idéologique est-elle plus importante chez les riches que dans le milieu universitaire ?
Parce que leur fortune leur permet une indépendance d'esprit. Les universitaires dépendent en réalité beaucoup des opinions des autres. Si on veut obtenir une titularisation, il faut passer par une évaluation par ses pairs. Il n’est pas bon d’avoir des opinions non conformes au courant dominant. A l’inverse, chez les riches, il n’y a pas de contrôle idéologique.
Ne s’opposent-ils pas en général à la redistribution et aux impôts pour préserver leurs intérêts économiques ?
On peut effectivement penser qu’ils seraient majoritairement de droite pour conserver leur argent. Mais c’est factuellement faux. La raison, c’est que l’argent a moins d’importance pour eux. Ce qui compte à leurs yeux, ce sont leurs conceptions du monde, qui peuvent varier. Par ailleurs, ils ont fait fortune de façon très différente. Par exemple, les entrepreneurs du secteur technologique qui n’ont pas hérité de leur argent ont des points de vue différents de ceux des milliardaires qui tirent profit de l’industrie extractive. Surtout, dans une société de plus en plus technologique, les riches ne cessent de se diversifier. Même ceux qui travaillent dans l’IA ou s’intéressent à la cryptomonnaie ont des profils différents des acteurs de l’Internet plus traditionnel.
La crainte historique que les riches forment une oligarchie bien établie au sommet de la société est de moins en moins fondée. C’était vrai du temps où la richesse ne provenait que de la propriété foncière. Mais nous vivons aujourd’hui dans un monde très dynamique. La richesse héritée, aux Etats-Unis, du moins, est devenue moins importante. Il suffit de se rapporter au classement de Forbes des 400 Américains les plus riches. Près de 60% des personnes dans la liste n’y figuraient pas douze ans auparavant. Si les enfants des 1 % les plus riches restent dans cette catégorie, 90 % de leurs petits-enfants échouent à rester à cet échelon supérieur. Ce renouvellement accéléré est une garantie anti-oligarchique. Mais je pense que la plupart des personnes ne mettent tout simplement pas à jour leurs idées reçues sur les riches...
Donald Trump n’a pas été élu président parce qu’il est très riche, mais du fait de son appartenance à l’industrie du divertissement
Selon vous, les riches ont aussi, dans l’Histoire, souvent été à l’avant-garde pour défendre des idées progressistes à une époque où elles étaient très minoritaires…
Alexis de Tocqueville, l’auteur que je cite le plus dans mon essai, a non seulement écrit le plus grand livre sur l’Amérique, mais aussi celui sur la démocratie (De la démocratie en Amérique NDLR). Il a bien décrit le conformisme qui règne dans ce système politique. Or les riches peuvent se permettre d’être plus indépendants par rapport aux opinions majoritaires. L’un des mouvements les plus importants dans l’histoire américaine, celui pour l’abolition de l’esclavage, a été porté en grande partie par des personnes fortunées. Pourquoi ? Parce qu'il était alors très impopulaire d'être abolitionniste, non seulement dans le Sud, mais aussi dans le Nord. En 1833, les frères Lewis et Arthur Tappan, qui figuraient parmi les marchands les plus riches du pays, ont fondé l’American Anti-Slavery Society, soutenant des orateurs comme l’ancien esclave Frederick Douglass. Ils ont subi un véritable ostracisme social, et la maison new-yorkaise de Lewis a même été saccagée durant une émeute. Mais ils ont pu survivre à cela parce qu’ils étaient très riches. Même chose pour le mouvement en faveur du droit de vote des femmes, largement été initié par des femmes des classes sociales supérieures comme Ava Belmont, ou celui des droits civiques, qui a vu une figure comme l’homme d’affaires et philanthrope Julius Rosenwald faire don de centaines de millions de dollars pour soutenir l’éducation des enfants afro-américains dans le Sud rural.
En démocratie, la volonté de la majorité prédomine. Mais celle-ci n’a pas toujours raison sur le long terme. Souvent, les avancées sociales proviennent d’idées au départ dérangeantes, mais qui peuvent être soutenues par des personnes qui ont leur indépendance et leurs propres réseaux sociaux.
Un autre problème de la démocratie, c’est le pouvoir des intérêts particuliers. Les groupes qui ont des intérêts concentrés, comme les entreprises ou les syndicats, sont bien plus efficaces pour obtenir ce qu'ils veulent. Un air ou une eau propre sont vitaux à tout le monde, mais des industriels peuvent défendre leurs intérêts propres au nom du profit, quitte à polluer. Même chose pour les syndicats de travailleurs qui veulent de meilleurs salaires. Ce qui explique pourquoi l’industrie automobile s’est par exemple opposée à des régulations pour limiter la pollution atmosphérique. Face à ça, des riches ont joué un rôle crucial dans l'essor du mouvement écologiste. La Fondation Rockefeller a par exemple été pionnière dans la philanthropie pour l’environnement. Certains riches ont financé des groupes écologistes favorables au marché, d’autres ont aidé des organisations plus radicales. Encore une fois, il y a une diversité d’opinions dans cette classe sociale, avec des idées très différentes, ce qui est bénéfique à une démocratie qui avance en apprenant de ses erreurs.
Un milliardaire, Donald Trump, dirige les Etats-Unis, et selon de nombreux observateurs, il représente véritable menace pour la démocratie libérale…
Donald Trump s’est fait élire non parce qu’il a dépensé beaucoup d’argent dans sa campagne, mais parce qu’il était une célébrité. Dans une démocratie, comme aux Etats-Unis, où les dépenses de campagne sont limitées, qui est le plus puissant ? Des célébrités. Trump a bénéficié de son émission The Apprentice. Auparavant, il était déjà connu pour être un individu impétueux et grossier. Les médias ont donc abondamment couvert sa campagne, parce qu’il était comme un artiste de cirque en politique. Donald Trump n’a pas été élu président parce qu’il est très riche, mais du fait de son appartenance à l’industrie du divertissement.
L’aggravation des inégalités est aujourd’hui une préoccupation majeure, portée par des universitaires comme Thomas Piketty ou Gabriel Zucman. Ne faut-il pas s’en inquiéter ?
Les statistiques de Thomas Piketty et Gabriel Zucman sont critiquées par d’autres économistes. Mais ce n’est pas le propos principal de mon livre. Je signale juste que les classes moyennes ont aujourd’hui des expériences de vie bien plus similaires aux ultra-riches qu’il y a deux cents ans. Si j’avais été professeur en 1800, ma vie aurait été totalement différente de celle d’un duc. Aujourd’hui, grâce aux progrès technologiques, j’ai accès à une bibliothèque universelle, comme les personnes très riches. Le milliardaire Peter Thiel et moi passons la plupart de notre temps sur Internet. J’utilise Uber, qui ressemble beaucoup à ce qu’était un chauffeur privé par le passé. De nombreux biens sont désormais bon marché, de sorte que nos expériences de vie sont de plus en plus proches. Vous me direz que les riches ont des yachts. Mais on peut imaginer que dans vingt ans, cette expérience sera dématérialisée. Il ne faut pas sous-estimer ces tendances de fond. Le monde change si vite, que les gens ont du mal à mettre leurs idées à jour. Notre conception sur l’inégalité reste souvent ancrée dans un monde où celles-ci se mesuraient exclusivement en richesses foncières ou en bien matériels.
Attention, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas dans nos sociétés de personnes en situation de pauvreté, ou qui manquent de compétences. Ce sont des problèmes graves qui nécessitent des réponses politiques, mais je ne pense pas qu’il s’agisse essentiellement d’une question d’inégalités.
En France, un milliardaire, Vincent Bolloré, est accusé de promouvoir des idées réactionnaires à travers ses médias, dont CNews, souvent comparée à un Fox News français. Là, il a provoqué une polémique nationale en licenciant Olivier Nora, le patron très respecté des éditions Grasset…
La démocratie est le meilleur des systèmes politiques, parce que les idées y sont testées. Si certaines d’entre elles font du tort à la société, il est probable qu’elles finissent par être rejetées. Mais cela peut prendre un certain nombre d’années et faire des dégâts. L’argument de mon livre est que les riches, du fait de leur panoplie d’idées, en font émerger de bonnes. Mais cela ne veut pas dire que certains d’entre eux ne promeuvent pas des idéologies plus néfastes, et qu’ils ont les moyens pour le faire. Mais si on a confiance en la démocratie, il faut accepter que celles-ci soient mises dans le débat public, pour pouvoir être contestées. Or beaucoup de personnes ont hélas perdu confiance dans cette démocratie et préfèrent censurer des idées qu’ils jugent néfastes. Mais je suis à l’inverse devenu plus confiant. Je n’étais nullement un fan de Viktor Orban en Hongrie, mais la démocratie a tenu bon et il est aujourd’hui hors-jeu. La raison, c’est que ses idées n’étaient tout simplement pas les bonnes. Orban a créé une économie clientéliste, qui a fait stagner le pays.
Les riches ne sont bien sûr pas les seuls éléments moteurs de la démocratie. Même si je ne suis pas d’accord politiquement avec la plupart de mes collègues universitaires, la classe intellectuelle joue un rôle clé. Mais jBernard Arnault à l'assemblée générale des actionnaires de LVMH, le 17 avril 2025.Bernard Arnault à l'assemblée générale des actionnaires de LVMH, le 17 avril 2025.Bernard Arnault à l'assemblée générale des actionnaires de LVMH, le 17 avril 2025.Bernard Arnault à l'assemblée générale des actionnaires de LVMH, le 17 avril 2025.Bernard Arnault à l'assemblée générale des actionnaires de LVMH, le 17 avril 202BerBerne pense pas que les attaques simplistes contre les riches soient saines pour notre démocratie. Ils peuvent être des catalyseurs importants pour ce système politique. Et ils créent également un équilibre. Depuis Montesquieu, nous savons que la séparation des pouvoirs est essentielle. La démocratie représentative aura toujours des élites. La classe intellectuelle a beaucoup d’ambition politique. Les riches lui font contrepoids. Or ce débat d’idées rend notre société meilleure.





