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"Le projet des islamistes a échoué de façon magistrale" : comment l'Iran s'est sécularisé

العالم
L'Express
2026/04/07 - 18:00 501 مشاهدة

C'est une passionnante histoire intellectuelle de l'Iran depuis plus d'un siècle. Dans Lumières et anti-Lumières en Iran (PUF), Stéphanie Roza, chargée de recherches en philosophie politique (CNRS/Sorbonne Université) et Amirpasha Tavakkoli, docteur en sciences politiques et enseignant à Science Po Reims, montrent comment ce pays a souvent été un laboratoire politique. Précurseur en matière de révolution constitutionnaliste dans le monde musulman au début du XXe siècle, l'Iran l'a aussi été dans l'alliance entre islamistes réactionnaires et gauche marxiste, qui a abouti à la chute du chah et à l'avènement d'une dictature théocratique en 1979. Mais pour Stéphanie Roza et Amirpasha Tavakkoli, "les Iraniens sont complètement revenus de cette illusion", avec une société grandement sécularisée, des mosquées vides et une population qui n'a selon eux pas d'animosité particulière contre Israël, à l'inverse de ses dirigeants. Entretien.

L'Express : Dans l’histoire de l'Iran, on voit à quel point les interventions étrangères ont souvent alimenté le nationalisme. L’invasion de l’Irak en 1980 a par exemple servi au tout nouveau régime islamiste. De la même façon, la guerre initiée par les Etats-Unis et Israël ne va-t-elle pas renforcer ce régime, avec un "effet drapeau" ?

Stéphanie Roza : Depuis le début du XXe siècle, l’identité nationale iranienne s’est effectivement construite à travers une prise de distance par rapport aux visées impérialistes britanniques ou russes. Lors de la révolution de 1979, les Iraniens ont cru trouver dans l’islam chiite un mouvement de retour à soi centré sur la religion, une voie vers l’indépendance et une réponse à ce questionnement sur l’identité nationale. C’était une forme de modernité anti-occidentale. Mais les Iraniens sont complètement revenus de cette illusion, puisque la révolution islamiste a débouché sur une dictature atroce dont plus personne ne veut.

La société iranienne est aujourd’hui grandement sécularisée, les mosquées sont vides. Les gens délaissent la dimension chiite de l’identité nationale. Il y a même un retour à des traditions préislamiques, comme le zoroastrisme. Par ailleurs, Il y a eu une rupture majeure en janvier, quand le régime a massacré des dizaines de milliers d’opposants désarmés dans les rues. C'est la pire répression dans le pays depuis la révolution de 1979. En ce moment, l’exécution de caciques du régime est saluée par des cris de joie à Téhéran, alors même que la répression bat son plein et que les bombes tombent. Le régime a sombré dans la paranoïa, les opposants étant accusés d’être des agents américains ou israéliens.

Amirpasha Tavakkoli : L’ingérence étrangère a été extrêmement problématique dans l’histoire iranienne depuis le XIXe siècle. Mais la situation actuelle est effectivement très différente. Le régime multiplie les appels à venir manifester et à montrer son opposition à cette guerre, mais au final, peu de personnes y participent. Le régime s’est comporté de façon tellement atroce qu’il y a un ras-le-bol général, même chez les gens qui condamnent cette guerre. Et aujourd’hui, l’iranité n’a plus rien à voir avec l’identité figée voulue par le régime islamique.

Votre livre souligne qu’il n’y avait aucun fatalisme dans l’histoire iranienne. Au début du XXe siècle, le pays était pionnier, avec la Turquie, en matière de révolution constitutionnelle dans le monde musulman…

A.T. Ce qui s'est passé au début du XXe siècle en Iran est quelque chose d'exceptionnel. En 1906, l’Iran a été pionnière en matière de révolution constitutionnelle, avec une adhésion à l’universalisme et un ardent désir de penser l’Etat sous un prisme moderne et rationnel. Malgré son échec, cette révolution constitutionnelle reste un moment décisif dans l’histoire iranienne par la nouveauté de ses revendications politiques, inspirée des valeurs des Lumières et de la Révolution française.

Après son arrivée au pouvoir en 1926, Reza Chah, fondateur de la dynastie des Pahlavi, a voulu moderniser le pays et limiter le rôle du clergé, en s’inspirant des réformes menées au même moment par Mustafa Kemal en Turquie. Mais sur le plan politique, il a aussi restauré un pouvoir impérial.

Vous montrez à quel point l’islamisme, souvent associé à une sorte de malédiction des pays musulmans, est en réalité un objet politique neuf du XXe siècle, à la fois réactionnaire et révolutionnaire…

S.R. L’islamisme n’est pas un retour pur et simple au passé. Il est par certains aspects un projet neuf. Il s’agit d’apporter une réponse à la modernité qui arrive alors dans le monde arabo-musulman, d’abord via les armées impérialistes occidentales, puis à travers les constitutions modernes, les premiers codes civils et la fin du califat islamique décidée par Mustafa Kemal en Turquie dans les années 1920. Mais ce double caractère conservateur et révolutionnaire n’est pas propre à l’islamisme, on le retrouve dans tous les courants réactionnaires dans le monde depuis l’avènement de la modernité politique au XVIIIe siècle avec les Lumières et la Révolution française. L’islamisme a bien sûr des caractéristiques propres liées à l’islam et à la nature des sociétés musulmanes. Mais il appartient par de nombreux aspects au camp réactionnaire, avec ses cousins européens. Sayyid Qutb, l’intellectuel organique des Frères musulmans, s’est inspiré de certains auteurs réactionnaires occidentaux. D’un point de vue organisationnel, les Frères musulmans, créés en 1928, sont un mouvement fascisant avec un culte du chef, une structure pyramidale, une volonté de refaçonner la société, des organisations pour la jeunesse… Leur fondateur, Hassan Al-Banna, est un admirateur de Mussolini et Hitler. Enfin, l’antisémitisme islamiste n’est pas seulement un héritage de l’antijudaïsme traditionnel dans le monde musulman. Il reprend des aspects de l’antisémitisme européen, alors que des classiques de la littérature antisémite, à commencer par Les Protocoles des Sages de Sion, arrivent dans le monde musulman dans les années 1920, par le biais de chrétiens arabes qui les traduisent.

Les Frères musulmans sont un mouvement sunnite. Comment se fait la transition vers l’islamisme chiite en Iran ?

S.R. Le premier groupe islamiste chiite, les Fedayins de l’islam, est né au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Son leader, Navvab Safavi, rencontre Sayyid Qutb au début des années 1950 dans une conférence contre Israël. Ils se rendent compte de leur convergence de vues parfaite. A tel point que les Fedayins de l’islam se renomment "Les Frères musulmans" en persan. Safavi fréquente Khomeini, et est le mentor d’Ali Khamenei, qui sera le traducteur de Qutb en persan. Il y a donc un bouillon de culture et une convergence entre islamisme sunnite et chiite.

Mais l’islamisme chiite a aussi ses spécificités. D’une part, le chiisme est une minorité de l’islam qui s’est toujours vécue comme persécutée, puisque son acte de naissance, c’est la bataille de Kerbala en 680, quand le deuxième calife omeyyade a fait assassiner Hussein, petit-fils de Mahomet que les chiites considèrent comme un des représentants directs d’Allah sur Terre. Il y a donc une mentalité de forteresse assiégée très forte chez eux. Par ailleurs, le chiisme se distingue par son messianisme : les chiites considèrent que le douzième imam est "caché" et qu’il va revenir à la fin des temps. Il y a donc une eschatologie chiite, sur laquelle Khomeini a habilement joué. Il ne s’est jamais directement présenté comme le douzième imam, mais il a laissé planer l’ambiguïté au moment de la révolution iranienne.

A.T. L’islamisme arrive aussi en Iran dans un contexte particulier, avec notamment le coup d’Etat contre le gouvernement de Mossadegh dans les années 1950, alors que celui-ci voulait en tant que Premier ministre bloquer la mainmise du clergé et réformer la Constitution iranienne. Après cet échec, des intellectuels iraniens ont cherché une voie propre avec l’idée d’un retour à soi. Il fallait trouver des références locales, issues de la culture nationale, pour pouvoir faire renaître quelque chose de nouveau et s’émanciper des influences occidentales. Ces intellectuels "nativistes" n’étaient pas tous particulièrement religieux, mais ce mouvement a fini par profiter aux islamistes.

Ali Shariati a ainsi le chiisme comme une religion émancipatrice et progressiste.

Le terme "islamo-gauchisme" a suscité beaucoup de débats en France. Mais dans les années 1970, en Iran, il y avait un courant se revendiquant de "l’islamo-marxisme". En quoi l’Iran a-t-elle été un laboratoire dans ce rapprochement étonnant entre gauche et islamistes conservateurs ?

S.R. L’un des facteurs expliquant ce rapprochement en Iran, c’est la faiblesse structurelle des organisations de gauche qui n’ont jamais été des partis de masse, du fait de la répression du chah. Sous Mohammad Reza Pahlavi, le Parti communiste a été violemment réprimé, alors que le clergé a bénéficié d’un traitement plus clément. Les militants sont assassinés ou doivent partir en exil. D’autre part, le Parti communiste iranien est inféodé à Moscou. Or, à la fin des années 1970, la bureaucratie soviétique voit plutôt d’un bon œil la victoire de Khomeiny, car il représente un pouvoir anti-américain.

Mais il a aussi eu en Iran l’essor d’un phénomène islamo-marxiste qui aura, mutatis mutandis, une destinée internationale par la suite. Comme l’expliquait Amirpasha, les intellectuels "nativistes", après l’échec de l’épisode Mossadegh, se sont détournés de la modernité occidentale, associée à leurs yeux à l’impérialisme. Ils ont donc cherché dans l’islam chiite les racines d’une identité iranienne désaliénée de l’influence occidentale. L’auteur le plus important de ce courant, c’est Ali Shariati, théoricien d’un "chiisme rouge". Shariati avait conscience qu’une partie des clercs étaient des conservateurs. Mais selon lui, il y a dans le Coran et les propos d’Ali tout ce qu’il faut pour construire une société socialiste. Shariati a ainsi présenté le chiisme comme une religion émancipatrice et progressiste. Une partie de ses idées ont ensuite essaimé dans la gauche iranienne, et notamment chez les Moudjahidines du peuple, une organisation révolutionnaire.

A.T. Il y avait à cette époque-là également une grande fracture entre l’Iran urbain et rural. Dans les villes, les populations éduquées étaient sensibles aux idées émancipatrices. Mais l’opposition religieuse était beaucoup plus forte dans les campagnes. Aux yeux de la gauche, l’alliance avec Khomeini était donc vue comme une tactique pour toucher ces masses rurales et renverser le chah, leur ennemi commun. Khomeini a su s’adresser à la religiosité qui régnait alors dans la société iranienne. A son retour dans le pays en 1979, plusieurs millions de personnes sont venues pour l’accompagner depuis l’aéroport. Mais quand la gauche s’est rendu compte de son erreur stratégique, il était déjà trop tard. Et la guerre contre l’Irak, déclenchée en 1980, n’a fait que renforcer le régime islamiste.

On peine à comprendre aujourd’hui comment des intellectuels occidentaux, comme Michel Foucault, ont pu s’enthousiasmer pour Khomeini, alors qu’il était un antisémite farouche, animé comme vous le dites par une "pensée médiévale"…

S.R. En 1979, l’année même de la révolution iranienne, paraissait en France un livre composé des citations traduites de certains des ouvrages de Khomeini. On pouvait y lire, noir sur blanc, ses projets en matière de théocratie, de guerre sainte, mais aussi ses recommandations sur le mariage temporaire (tout à fait normalisé), la sodomie ("Si l’homme sodomise le fils, le frère ou le père de sa femme après son mariage, ce mariage reste valide"), ou l’adultère (avec la tante, la cousine, la fille de sa femme, par exemple). Certes, l’engouement d’une partie de la gauche et des journalistes pour Khomeini a précédé la publication de ce "petit livre vert". Mais l’ayatollah avait déjà fait campagne dans les années 1960 contre le droit de vote des femmes. Il avait déjà tenu de nombreux propos antisémites. Et puis, il avait clairement annoncé son ambition d’instaurer un pouvoir théocratique.

Selon vous, ce que le chah n’avait pas réussi à imposer de force, le régime islamiste l’a fait : moderniser et séculariser la société iranienne. Aujourd’hui, le taux de fécondité y est inférieur à un 1,6 enfant par femme, alors qu’il était encore supérieur à 6 au moment de la révolution islamique en 1979…

S.R. Il y a une résistance extraordinaire de la société iranienne à la propagande et au totalitarisme des mollahs. L’Iran n’est pas exactement un régime totalitaire comme l’étaient l’Italie ou l’Allemagne dans les années 1930, mais il y a un encadrement idéologique de la population, une surveillance policière omniprésente et des grandes messes où tout le monde est censé crier "mort à Israël" ou "mort aux Etats-Unis". Malgré tout cela, ce projet a échoué de façon magistrale. Les mosquées sont vides, les Iraniens n’ont aucune animosité envers les juifs et ne sont pas obsédés par l’idée de détruire l’Etat d’Israël. Ils ne sont pas perméables à la propagande négationniste du régime qui est développé depuis la fin des années 1990. Les Iraniens se sont occidentalisés malgré le régime, dans un renversement paradoxal. Par apport à 1979, les Iraniens sont aujourd’hui, pourrait-on dire de façon un peu provocatrice, presque des Occidentaux comme les autres…

A.T. C’est une sécularisation par le bas, alors que la République islamique a recherché par tous les moyens à endoctriner la population. Cela a échoué dans presque tous les domaines. Que ce soit sur l’antisémitisme, la répression des femmes ou celle des minorités ethniques et sexuelles. La société iranienne a rejeté une offre politique qui ne fait plus sens à ses yeux. L’administration du chah pensait moderniser la société à travers des lois. La République islamique, c’est l’inverse. Un projet idéologique réactionnaire a abouti à créer une société qui s’est émancipée, et qui fait preuve d’une très grande résistance, même durant cette guerre.

S.R. Internet et les réseaux ont aussi joué un rôle important ces vingt-cinq dernières années. On critique souvent la technologie numérique, à juste titre parfois. Mais elle permet aussi de communiquer avec l’extérieur, de recevoir des informations d’ailleurs. La diaspora iranienne a produit des chaînes de télé ou de radio depuis l’étranger, qui ont eu une vraie influence idéologique. Le mouvement Femme, vie, liberté est également parti d’appels à aller manifester sur les réseaux sociaux.

Lumières et anti-lumières en Iran, par Stéphanie Roza et Amirphasa Tavakkoli. PUF, 297 p, 23 €.

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