Le Paraguay au cœur de la rivalité Chine - Etats-Unis : "Le pays est une cible facile pour Pékin"
A peine sept millions d’habitants. Un PIB d’une cinquantaine de milliards de dollars. Coincé entre l’Argentine, le Brésil et la Bolivie, le Paraguay se retrouve étonnamment au centre de la rivalité entre les Etats-Unis et la Chine. Pour cause : il figure parmi les douze derniers pays entretenant des relations diplomatiques avec Taïwan, aux côtés du Guatemala, du Vatican et de quelques poids plumes insulaires comme Haïti, les Tuvalu ou Saint-Kitts-et-Nevis. Asunción est le dernier allié de Taïpei en Amérique du Sud. Alors, la Chine ne ménage pas ses efforts.
D’après Reuters, à la fin de l'année dernière, une députée du parti d’opposition du Paraguay est revenue d’une tournée dans six villes chinoises, tous frais payés par Pékin, avec des étoiles dans les yeux. Pour l’instant, le président Santiago Peña résiste à l’opération séduction. Mais la Chine pourrait se montrer de plus en plus "insistante", estime Jeremy Ghez, professeur d’économie et d’affaires internationales à HEC et auteur de La dernière des Américaines (Editions L'Harmattan, 2025).
L'Express : Seulement 12 pays dans le monde reconnaissent Taïwan, des Etats souvent très petits. Pourquoi la Chine cherche-t-elle tant à convaincre les récalcitrants, à commencer par le Paraguay ?
Jeremy Ghez : La Chine, en s'efforçant de pousser ces pays à retourner leur veste, essaye d'obtenir une victoire symbolique, une reconnaissance de son influence et de son omniprésence sur la scène internationale. La manœuvre est d'autant plus flagrante que ces pays n'ont pas un poids particulier. Nous sommes en plein dans une logique dite d'acteur pivot : de petits Etats se retrouvent au centre de l'échiquier et peuvent faire pencher la balance de façon disproportionnée par rapport à leur envergure économique ou militaire. Tant que Taïwan est encore reconnu par des nations, la victoire diplomatique de Pékin n’est pas complète.
Il y a un côté village d'Astérix face à César…
C'est exactement ça : si le village d'Astérix tombait, la victoire symbolique pour Rome serait considérable. Aujourd'hui, la présence de la Chine est forte dans tout le continent sud-américain. Elle arrive au stade ultime de sa stratégie d'influence et va chercher les derniers Etats qui ne sont pas encore ses alliés, les uns après les autres, si petits soient-ils. L'enjeu dépasse d'ailleurs le symbole : chaque ralliement renforce son bouclier diplomatique. Une grande majorité de pays soutiennent déjà les efforts de réunification de Pékin avec Taïwan. Plus ce bouclier s'épaissit, plus la Chine se ménage une protection internationale en cas d'action coercitive.
On a vu ces dernières années des pays d'Amérique centrale, comme le Nicaragua ou le Honduras, basculer et renoncer à leurs relations diplomatiques avec Taïwan au profit de la Chine. La position du Paraguay n'est-elle pas aujourd'hui intenable ?
Le Paraguay a beaucoup bénéficié d'aides de la part de Taïwan pour le développement de ses infrastructures, sur le plan technique et technologique. Le pays avait donc un intérêt économique à maintenir cet héritage historique. Il bénéficie désormais de l'aide de la Chine, qui cherche ainsi à l'attirer dans son giron, mais cet entre-deux paraît difficile à tenir. Asunción va se retrouver tiraillé entre ces deux loyautés, incompatibles à terme. La Chine pourrait se révéler de plus en plus insistante. Après la carotte - les investissements - elle pourrait passer au bâton : des pressions commerciales, des contraintes de plus en plus grandes pour l'accès au marché chinois ou encore des menaces de retrait dans le financement d'infrastructures. Géographiquement, le Paraguay est une cible facile pour la Chine parce qu’il n'a aucun accès à la mer : c'est un petit Etat entouré de puissances régionales majeures - le Brésil et l'Argentine -, ce qui le rend vulnérable. Le pays est donc à la recherche de nouveaux partenariats, même si les relations seront probablement asymétriques, en sa défaveur.
Les Etats-Unis suivent-ils ce dossier de près ?
Pendant une période assez longue, sous les présidences de Bush puis d'Obama, les Etats-Unis étaient occupés ailleurs dans le monde, au Moyen-Orient pour le premier, dans le Pacifique pour le second. Les Américains se réveillent et se rendent compte qu'ils ont une histoire et des intérêts tout à fait significatifs dans leur propre jardin. Donald Trump a rebaptisé la doctrine Monroe en l'associant à son prénom - la "Donroe Doctrine", un mot-valise formulé après la capture de Maduro. Il l'a même étendue, comme le montre l'épisode autour du Groenland, à travers le même prisme : l'intérêt des Etats-Unis pour leur univers proche.
Washington redécouvre l'Amérique latine au sens large. Cette stratégie s'est déjà concrétisée avec l'opération militaire américaine au Venezuela au début de l'année. Donald Trump a indiqué que Cuba était le prochain sur la liste. Dans le cas du Paraguay, il semble difficile de concevoir que Washington pourrait accepter une présence aussi visible et aussi influente de la Chine sur le continent. Les pays d’Amérique latine ont longtemps craint de devenir le champ de bataille des grandes puissances. La menace est là. On peut s’attendre à ce que les Etats-Unis essayent de forcer la main des pays de la région avec des deals ad hoc et transactionnels, sans réelle visée stratégique autre que de fragiliser les relations de la Chine.
Avez-vous identifié d'autres pays clés dans cette rivalité Chine-Etats-Unis et que l'on négligerait aujourd'hui ?
Je m’interroge sur le Maroc, acteur traditionnellement aligné sur les Occidentaux, et dont la relation avec Washington et Paris s’est encore resserrée depuis la reconnaissance par les Etats-Unis et la France de sa souveraineté sur le Sahara occidental. La présence économique de la Chine y est assez significative, et Pékin pourrait redoubler d’efforts. Le Royaume pourrait devenir un terrain de confrontation de ces différentes influences.
Très scruté pour ses liens avec la Chine, le Kenya négocie, lui, un accord de libre-échange bilatéral avec les Etats-Unis. Les pays du Golfe dépendent des garanties de sécurité des Etats-Unis, mais aussi de l’aide de la France et même de l'Ukraine, actuellement, pour se protéger des attaques des drones de l’Iran. Sur le long terme, la Chine y étend sa présence via des investissements dans le cadre des nouvelles routes de la soie, et déploie ainsi son influence dans la région. Le Pakistan, allié historique des Etats-Unis, s’est nettement rapproché de la Chine, au travers, là encore, des nouvelles routes de la soie – avec le corridor économique Chine‑Pakistan – mais aussi d’accords militaires et énergétiques.
Que change aujourd'hui la guerre en Iran dans cette confrontation à distance entre Pékin et Washington ?
D'abord, à mon sens, la situation actuelle favorise Israël, qui veut rétablir un équilibre régional qu'il considérait avoir perdu au lendemain des attaques du 7-Octobre. Du point de vue américain, ce que Donald Trump met en scène, c’est le volet militaire de sa vision transactionnelle du monde : pour changer réellement la donne, il faut accepter d’entrer dans un rapport de force, y compris sur le plan guerrier. Cette approche peut paraître brutale, et la stratégie de long terme reste incertaine, mais le message adressé aux rivaux stratégiques et idéologiques plus petits que la Chine est limpide : lorsque Washington estime qu’un adversaire devient un enjeu stratégique, les Etats-Unis sont prêts à employer une force considérable. Cela dit, si la situation basculait dans le chaos, elle deviendrait critique pour les alliés des Etats-Unis, notamment les pays du Golfe, qui accueillent des bases militaires américaines.
Et du point de vue chinois ?
Un peu comme avec le Venezuela, la Chine voit l'un de ses alliés considérablement affaibli. Sa zone d'influence a été secouée, très clairement. Le conflit au Moyen-Orient crée certainement de la perplexité à Pékin, car les Chinois détestent le chaos. Or personne n'est en mesure de dire ce qui va se passer en Iran dans trois semaines, dans trois mois et encore moins dans trois ans. La Chine perd donc aussi une partie de la visibilité qu'elle avait acquise dans la région alors qu'elle cherchait justement à stabiliser son flanc ouest. Là encore, si la situation venait à se retourner, ternissant alors l'image des Américains, Pékin pourrait en tirer parti. A ce titre, la logique selon laquelle il ne faut jamais interrompre son ennemi quand il commet une erreur est sans doute présente dans l’esprit des Chinois.
Donald Trump et Xi Jinping doivent se rencontrer dans quelques semaines à Pékin. Qu'attendez-vous de ce sommet ?
Il y aura un volet commercial et sûrement un volet international autour de l'Iran. Mais je n'en attends pas grand-chose. Donald Trump adore le président chinois, nous assisterons donc à une belle poignée de mains et à une conférence de presse où il dira à quel point Xi est un homme fantastique et qu'ils ont parlé de très grands sujets. Mais un deal commercial n'est probablement pas à l'ordre du jour, pas plus qu'une avancée sur le plan politique. Il y a peu de chance que la question de Taïwan soit évoquée et le sujet du Paraguay devrait rester sous le radar.
C'est là une différence avec la guerre froide : en l'absence de visée universaliste, tout se passe en coulisses. Ces grandes messes internationales ne sont pas les lieux où l’on arrive encore à transformer les choses. En dehors, l’ambiguïté est de mise. Trump la pratique de manière très marquée sur Taïwan : refus de dire explicitement s’il défendrait l’île militairement, insistance sur le caractère "transactionnel", tout en signant des lois pro Taïwan et en augmentant les ventes d’armes.
Pendant la guerre froide, deux blocs largement séparés sur le plan économique s'affrontaient autour de deux visions du monde à portée universelle. Chacun cherchait à convertir l'autre, ou au minimum le reste du monde, à son modèle. Aujourd'hui, la rivalité entre Washington et Pékin se déploie à l'intérieur d'une mondialisation dont les deux puissances sont à la fois les architectes et les otages. On ne peut pas sanctionner efficacement un pays dont on dépend pour ses chaînes d'approvisionnement. Ce n'est pas un affrontement entre deux systèmes séparés, c'est une lutte entre deux puissances profondément imbriquées qui cherchent à réduire leur vulnérabilité, sans faire exploser le système dont elles tirent toutes les deux profit.
Il n'y a pas, derrière la rivalité actuelle, de vocation missionnaire comparable à ce qu'on a connu pendant la guerre froide. Il y a de la compétition pour la puissance, pour les normes technologiques, pour les ressources. Mais pas de projet alternatif, au sens où le marxisme-léninisme en proposait une face au capitalisme libéral. Ce qui s'impose à la place, c'est un credo plus rugueux : la souveraineté plutôt que les règles, le rapport de force bilatéral plutôt que la contrainte institutionnelle, le deal plutôt que le compromis de long terme. En cela, les puissances américaine et chinoise me font parfois penser à un couple de personnes âgées, qui ne se supportent plus mais qui ne savent pas, non plus, vivre l’un sans l’autre...





