Le néolibéralisme a-t-il trahi le libéralisme ? Le débat entre Amine Messal et Kevin Brookes
Et si les meilleurs critiques du libéralisme étaient les libéraux eux-mêmes ? C’est le pari que fait Amine Messal dans son premier essai, Erreur sur la marchandise (Rue de l’échiquier). Pour ce normalien et ingénieur passé par l’École d’économie de Paris (PSE), le libéralisme contemporain aurait rompu avec la promesse des auteurs classiques tels Adam Smith, Alexis de Tocqueville, ou encore John Stuart Mill. Des néolibéraux comme Friedrich Hayek et Milton Friedman seraient coupables, à ses yeux, de trahir leur héritage.
Une lecture partielle et biaisée, lui oppose Kevin Brookes, directeur du think tank libéral GenerationLibre. Selon ce docteur en science politique et auteur d’une thèse sur la réception du néolibéralisme en France dans les années 1970, il existerait au contraire "une continuité intellectuelle évidente entre libéralisme classique et néolibéralisme". Pour L’Express, les deux hommes confrontent leurs nombreux désaccords, au risque de se trouver quelques points communs insoupçonnés… Notamment sur la façon dont une partie de l’extrême droite tente de s’approprier l’étiquette "libérale". Entretien croisé.
L’Express : Dans votre livre, vous vous attaquez très fortement au "néolibéralisme" qui, selon vous, serait une trahison de l’héritage du libéralisme classique. Pourquoi cela ?
Amine Messal : S’atteler à une critique du libéralisme contemporain, c’est être confronté à un spectre très large allant du néolibéralisme à une forme de libertarianisme plus radical, tel qu’incarné par des figures comme Javier Milei, Elon Musk et certains acteurs de la Tech. L’idée n’est évidemment pas d’assimiler tout le monde à ce gloubi-boulga néolibéral. En revanche, il y a un point sur lequel ces courants se retrouvent : ils représentent une rupture nette avec le libéralisme classique. Au XVIIe siècle, le philosophe Thomas Hobbes partait d’une intuition fondatrice assez simple : si tout le monde fait ce qu’il veut, la société bascule dans la loi du plus fort. Par la suite, tout le projet libéral a consisté à empêcher cette dérive tout en maximisant les libertés individuelles. Cette logique irrigue toute la tradition classique. De John Locke à Adam Smith en passant par John Stuart Mill, tous parlent de liberté individuelle en intégrant l’idée qu’elle doit être limitée lorsqu’elle porte atteinte à celle des autres.
Mais chez certains néolibéraux contemporains, la liberté n’est plus envisagée comme un moyen d’atteindre le bien-être collectif : elle est une fin en soi, défendue par principe, sans véritable réflexion sur ses effets pervers éventuels. Telle est la contradiction majeure : on passe d’une liberté encadrée pour éviter que la loi du plus fort s’impose à une forme de légitimation implicite de cette dernière. Quand Javier Milei et Elon Musk invoquent Adam Smith, il y a un contresens évident, tant leur démarche ne relève pas du même projet intellectuel.
Kevin Brookes : Je suis en désaccord total. Les néolibéraux défendent aussi la liberté pour ses vertus du point de vue du bien-être collectif. L’économiste américain Milton Friedman expliquait par exemple que le libre marché permet d’augmenter les richesses pour tous. La chercheuse et intellectuelle libérale Deirdre McCloskey parle même d’un "grand enrichissement". Dans ses livres, elle montre comment l’économie de marché a permis de sortir des millions de gens de la pauvreté, de doter de toilettes des centaines de millions de personnes ou encore de faire reculer la malnutrition.
Il y a une continuité intellectuelle évidente entre libéralisme classique et néolibéralisme.
Kevin Brookes
A mes yeux, il y a une continuité intellectuelle évidente entre libéralisme classique et néolibéralisme. Prenez le concept de "catallaxie" (NDLR : qui se traduit par le fait de transformer son ennemi en ami par le commerce) de l’économiste Friedrich Hayek. Il ne fait rien d’autre que reprendre et approfondir une idée que l’on trouve déjà au XVIIIe siècle dans les écrits de Montesquieu et sa théorie du "doux commerce" (NDLR : selon laquelle les échanges commerciaux favorisent la paix)
En réalité, ce qui différencie les libéraux classiques des néolibéraux est avant tout le contexte historique dans lequel se déploient leurs idées. Dans votre ouvrage, Amine Messal, vous manquez cet élément essentiel, à savoir qu’entre le moment de théorisation du libéralisme classique et celui de l’émergence du néolibéralisme, un État-providence tentaculaire, tant par sa taille que par l’étendue de ses fonctions, est apparu. Dans les années 1950 à 1970, les néolibéraux ont critiqué très fortement cette tendance à l’expansion continue de l’État, qu’ils jugeaient à juste titre liberticide. Mais Alexis de Tocqueville portait déjà de telles idées en 1848, lorsqu'il critiquait la notion de "droit au travail" portée par les socialistes de l'époque. Il considérait que le rôle de l'État n'était pas de garantir à chaque individu la capacité de travailler, car il y voyait une intervention liberticide remettant en cause le droit de propriété. Or cette dimension de la pensée de Tocqueville n’apparaît pas dans votre livre. C’est pourtant selon cette même logique que les néolibéraux d’aujourd’hui critiquent l’État-providence.
Que répondez-vous à cette accusation de "cherry picking", ce procédé rhétorique consistant à sélectionner les informations qui confirment notre thèse, tout en ignorant ceux qui la contredisent ?
A.M. : Je ne nie pas qu’il puisse y avoir une porosité entre les idées libérales et néolibérales, mais mon essai est court. Il sera donc facile de m’accuser de sélectionner de manière biaisée les textes, auteurs ou arguments qui m’arrangent. Mais je pourrais vous rétorquer que considérer qu’il y a entre eux une continuité parfaite est tout autant une forme de "cherry picking". Il existe plus qu’une simple différence de contexte historique : leur projet est complètement antagonique. De la même façon que certains libéraux s’opposent aujourd’hui au fait que CNews soit régulé par l’Arcom, je peine à imaginer John Stuart Mill s’opposer à certaines restrictions de la liberté d’expression quand celle-ci peut nuire à autrui. Je ne vois pas non plus des néolibéraux défendre l’impôt comme le faisait Adam Smith.
K.B. : Adam Smith défendait l’impôt à une époque où les dépenses publiques représentaient moins de 5 % du PIB. Aujourd’hui, le contexte est complètement différent. Vous ne pouvez pas mettre sur le même plan Smith – qui défendait l’impôt pour financer l’armée - et les défenseurs de l’impôt, dans un pays, la France, où les dépenses publiques représentent environ 57 % du PIB. Pour Smith, l’État devait exercer les fonctions régaliennes et s’occuper des grandes infrastructures. Les néolibéraux ne diffèrent pas fondamentalement de cela. Smith considérait par exemple, comme la majorité des libéraux, qu’il fallait une éducation publique, mais avec des mécanismes inspirés du privé pour inciter les enseignants à la performance. Il n’aurait certainement pas cautionné l’idée d’un statut de la fonction publique pour les professeurs.
Que répondez-vous à cela ?
A.M. : Vous parliez de changement de contexte historique : une grande partie de nos infrastructures publiques relève de ce que l’on appelle aujourd’hui le service public, qui n’existait pas à l’époque de Smith. Or, ce service public contre lequel les néolibéraux se battent libère nombre de nos concitoyens du risque de la maladie ou de leurs conditions sociales. L’éducation et la santé publique permettent d’émanciper les individus du joug de l’arbitraire qui pèse sur eux depuis la naissance. Vu ainsi, je ne suis pas certain qu’Adam Smith aurait été opposé au service public.
De la même manière, même s’il est toujours risqué de faire parler les morts, les libéraux classiques étaient très durs à l’égard des monopoles. Ils n’auraient jamais défendu la concentration oligopolistique (NDLR : situation où un petit nombre d’entreprises domine un marché, sans être en monopole, mais avec un pouvoir de marché très important) massive de l’économie que l’on connaît aujourd’hui. Les Gafam ne sont pas seuls en cause. Dans l’agroalimentaire, quatre géants possèdent 70 % du marché. Dans la finance, deux fonds – Blackrock et Vanguard – gèrent l’équivalent du PIB européen, soit plus de 17 000 milliards. On est très loin de la libre concurrence et de la lutte contre les monopoles prônée par les libéraux classiques.
Sarah Knafo, ex-candidate Reconquête! aux municipales à Paris, multiplie les clins d’œil aux libéraux. Peut-on pour autant la qualifier de libérale ?
K.B. : Sur ce point, je pense qu’Amine Messal et moi serons d’accord. Il y a des passages très intéressants dans le livre sur la manière dont l’extrême droite souhaite renverser la table sur la question de l’État de droit. C’est très visible sur les questions migratoires. Or, le système de la démocratie libérale consiste justement à se fixer des règles, les plus impersonnelles possible, afin de limiter au maximum l’arbitraire et d’empêcher les gouvernements d’abuser de leur pouvoir. A l’inverse, l’extrême droite défend une conception rousseauiste de la démocratie, basée sur l’idée de la toute-puissance de la souveraineté populaire. De son temps, Tocqueville pointait déjà les dérives possibles de la tyrannie de la majorité. Les libéraux ont aujourd’hui bien conscience qu’une démocratie fondée uniquement sur le suffrage et le pouvoir majoritaire ne garantit pas le respect des libertés individuelles. De ce point de vue, Sarah Knafo n’a rien d’une libérale, contrairement à ce qu’elle prétend.
A.M. : Je suis d’accord. Il est donc d’autant plus surprenant de voir une alliance entre ceux qui prétendent défendre la liberté en tout, comme le disait Benjamin Constant, et ceux qui souhaitent ériger des frontières, restreindre la liberté de circulation ou encore limiter les libertés religieuses. La liberté vestimentaire aussi est en jeu, avec la question du voile. Les libéraux qui s’allient avec l’extrême droite, notamment bon nombre de chefs d’entreprise qui sont loin d’être de grands étatiques, ne sont pas tant des libéraux que cela. Ces rapprochements, au-delà des contradictions théoriques, relèvent sans doute d’une convergence ponctuelle d’intérêts politiques. Et il ne faudrait pas que Vincent Bolloré ou Pierre-Édouard Stérin nous fassent oublier ces autres dirigeants qui, sans être nécessairement racistes, pourraient aisément s’accommoder d’un pouvoir d’extrême droite, tant qu’il reste économiquement libéral et pro entreprises.
Vous expliquez, dans votre livre, que ces liens entre libéraux et extrême droite ne datent pas d’hier…
A.M. : Disons qu’il y a eu, dans la tradition libérale, des figures marginales ou des "brebis galeuses", comme le philosophe Herbert Spencer, qui développait des thèses évolutionnistes parfois racialistes, et expliquait les différences de développement entre sociétés par de prétendus niveaux de développement mental. Même Hayek, au XXe siècle, n’était pas vent debout contre l’Apartheid en Afrique du Sud et s’opposait à une éventuelle intervention pour y mettre un terme.
K.B. : Vous ne pouvez pas prendre des auteurs qui ont dédié leur vie à combattre le totalitarisme et laisser entendre qu’ils auraient été des défenseurs de régimes autoritaires. Sur Spencer, on ne peut pas dire qu’il ait eu une influence considérable dans l’histoire de la pensée libérale. Ensuite, en ce qui concerne Hayek, lui et d’autres néolibéraux comme Ludwig von Mises ont fui l’Allemagne et l’Autriche des années 1930 pour échapper aux persécutions. Lorsqu’il arrive au Royaume-Uni, au début de la Seconde Guerre mondiale, le premier réflexe de Hayek est même de chercher à s’engager dans les services de renseignements britanniques. Et l’ironie de l’histoire, c’est qu’il n’a pas pu le faire en raison de sa nationalité d’origine.
Au nom de la lutte contre le communisme, von Mises a pu préférer soutenir Mussolini, et Hayek Pinochet.
Amine Messal
A.M. : Reste que, comme l’a montré l’historien canadien Quinn Slobodian dans son livre Hayek’s Bastards (2025), le néolibéralisme est né dans le giron de l’extrême droite. Et pointe un trait commun, à savoir une même vision conflictuelle de la société : la guerre des races, pour l’extrême droite, et la guerre de tous contre tous pour les néolibéraux. Or, comme le montrait Michel Foucault, avoir une vision conflictuelle de la société nous rend plus apte à accepter une petite dose de racialisme pour construire l’ordre économique, ou inversement, d’accepter un peu de libéralisme économique pour intégrer un ordre racialiste à sa pratique du pouvoir. Justine Lacroix, dans son cours au Collège de France, explique que certains néolibéraux ont tellement été opposés au communisme que cela a pu les mener à des alliances problématiques. Au nom de la lutte contre le communisme, von Mises a pu préférer soutenir Mussolini, et Hayek Pinochet.
K.B. : Dans La route de la servitude, la principale cible des critiques de Hayek est pourtant le nazisme. Selon lui, que l'on parle du nazisme ou du communisme, les moyens sont les mêmes, seuls les objectifs diffèrent. Mais dans les deux cas, il explique qu’il y a une même volonté de s’emparer des moyens de production pour contrôler l’ensemble de la vie économique. Et ainsi atteindre leurs objectifs idéologiques. C’est d’ailleurs d’une grande actualité, car il existe une tendance commune à certains courants de la gauche socialiste et de l’extrême droite de recourir à la contrainte économique pour faire advenir leur société idéale. Dans un cas, le moteur est l’égalitarisme, dans l’autre, une conception identitaire de la nation.
À vous lire, Amine Messal, aucune personnalité politique française ne pourrait se targuer d’être libérale aujourd’hui…
A.M. : Il est vrai qu’en termes d’incarnation politique, il n’y a pas de "grand parti libéral" aux portes de l’Élysée. Mais on sent qu’il y a, dans l’atmosphère politique, de plus en plus de personnes promptes à se définir comme libérales. Je pense évidemment à David Lisnard, ou à Guillaume Kasbarian. Même Laurent Wauquiez s’est un jour dit "libéral conservateur". L’héritage honorifique du libéralisme attire, notamment car cela permet aussi de montrer qu’on est un grand défenseur de la liberté. C’est justement cette réappropriation de la notion de liberté qui me dérange. Quand Elon Musk ou Javier Milei se réclament d’Adam Smith, tronçonneuse à la main, ça me pose problème, car Smith n’était pas du tout pour découper l’État.
K.B : Alain Madelin disait que la droite française a un libéralisme hémiplégique : elle peut être libérale parfois, sur la liberté d’entreprendre par exemple, mais illibérale par son conservatisme moral ou ses positions sur l’immigration. C’est malheureusement toujours aussi vrai aujourd’hui. Malgré ses appels du pied, Sarah Knafo ne s’est pas débarrassée de sa poutinolâtrie et de l’adulation de dictateurs étrangers. C’est une incohérence fondamentale qui touche surtout la droite radicale. Je vous rejoins donc sur le fait qu’il n’y a pas de véritable parti libéral en France. Côtés politiques, Guillaume Kasbarian est sans doute celui qui se rapproche le plus des idées libérales. Notamment car il tient les deux bouts – économie et politique. Mais ça n’est pas encore une personnalité politique de premier plan…
Amine Messal, Erreur sur la marchandise, critique libérale du libéralisme, Rue de l'échiquier, 2026, 14 euros.
Kevin Brookes, Que faire de nos élites politiques ?, Plon, 2026, 10 euros.





