Le français est-il vraiment une langue "supérieure" ?
Si j’écrivais : "Je t’aime, mon ameur !", vous croiriez sans doute que j’ai commis une faute de frappe. Eh bien, vous auriez tort car, en réalité, c’est ainsi que nous nous exprimerions si l’occitan n’existait pas.
Je m’explique. En français, les mots latins se terminant par "-or" ont donné "eur" : dolor est devenu douleur ; flor, fleur ; calor, chaleur et ainsi de suite. Logiquement, amor aurait donc dû donner ameur. Le mot a existé, au demeurant, avant d’être remplacé par "amour". Les troubadours (et pas les troubadeurs !), dont les œuvres étaient admirées de l’Europe entière au XIIe et XIIIe siècles, étaient passés par là… (1).
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Pourquoi cet exemple ? Pour tenter de mettre à bas l’un des clichés les mieux ancrés dans notre société, selon lequel il n’y aurait dans notre cher et beau pays qu’une seule "véritable" langue, le français, à côté de pitoyables "patois". Or, rien n’est plus faux. Le parler de Paris est une évolution du latin comme il en existe quelques dizaines. Et s’il est devenu notre langue nationale, ce n’est pas en raison de ses supposées qualités intrinsèques, mais tout simplement parce qu’il s’est développé dans la ville où s’exerce le pouvoir depuis des siècles et des siècles. C’est aussi simple que cela. "Le français était une langue comme les autres, mais c’était celle du roi", résume le linguiste Claude Hagège.
J’en vois parmi vous qui hochent de la tête en pensant que je me laisse emporter par mon ameur inconsidéré pour la diversité culturelle. Très bien. Alors examinons ensemble quelques-unes de ces prétendues supériorités :
– "Ce qui n’est pas clair n’est pas français" (Rivarol). Il suffit de citer des phrases comme "Je suis votre hôte" ou "Je viens d’être remercié par mon patron" pour constater que le français peut être pour le moins obscur.
– Le français est "la langue de la liberté" (Bertrand Barère, 1794). Certes, notre langue nationale a été celle de la Révolution, mais n’a-t-elle pas été aussi celle de… l’Ancien régime ? Et faut-il rappeler qu’au cours de sa longue histoire, elle a été à la fois la langue de l’esclavage et de l’abolition de l’esclavage ; celle des dreyfusards et des antidreyfusards ; celle du général de Gaulle et celle du maréchal Pétain ? En réalité, le français – comme toutes les langues – peut être mis au service des idées les plus généreuses comme des combats les plus détestables.
– "On compte davantage de chefs-d’œuvre rédigés en français qu’en corse ou en franco-provençal." Je l’admets volontiers, mais comment s’explique ce constat ? Le français serait-il vraiment le seul idiome capable d’atteindre l’excellence ou a-t-il été un tantinet avantagé par rapport aux autres langues du pays ? Le fait que le prix Nobel de littérature ait été attribué au poète provençal Frédéric Mistral suffit à avoir une idée de la réponse.
– "Les langues régionales n’ont pas de grammaire." Pas de chance : toutes les langues du monde se caractérisent par un certain ordre des mots; des règles particulières de conjugaisons; des manières singulières d’accorder ou non les noms, les verbes, les adjectifs… Au demeurant, je souhaite bon courage à ceux qui voudront apprendre le basque, lequel distingue le tutoiement masculin du tutoiement féminin ; le breton, qui connaît des mutations de lettres en début de mots selon le genre, le nombre ou le terme qui le précède ; mon cher gascon, où il existe trois impératifs ou le haméa (une langue kanak) qui possède un système de comptage mêlant les bases 5, 10 et 20.
– "Ce sont des langues purement orales". Encore une erreur ! La plupart sont écrites depuis aussi longtemps que le français. Toutes ou presque disposent d’une littérature séculaire – absente à ce jour des programmes scolaires, faut-il le souligner. Quant au béarnais, au provençal, au catalan ou au breton (entre autres), ils ont été langues d’Etat avant 1789….
Je pourrais développer d’autres arguments, mais allons à l’essentiel. D’un point de vue linguistique, il n’existe pas de langues "supérieures". Certaines sont devenues langues officielles d’un Etat, d’autres non, mais cela ne fait pas de ces dernières des "patois", mais des langues privées de statut officiel, voilà tout.
Au fond, la véritable question consiste à comprendre pourquoi la croyance inverse est si ancrée chez nous. Et la réponse ne surprendra personne puisqu'elle est la conséquence de notre extrême centralisation. Depuis des siècles a été instituée une opposition entre la capitale - associée à la culture et au raffinement - et "la Province", synonyme d’arriération et de médiocrité. Opposition qui s’est déclinée dans le domaine linguistique, comme le montrent ces quelques citations :
– "Patois : Langage corrompu tel qu’il se parle presque dans toutes les provinces : chacune a son patois (...). On ne parle la langue que dans la capitale." (Diderot, L’Encyclopédie, 1751-1772)
– "L’idiome basque est un obstacle à la propagation des lumières" (abbé Grégoire, 1794).
– "Monsieur Lang ayant créé un Capes de patois breton, pourquoi ne pas créer un Capes de mendicité ?" (Jean Dutourd, académicien, France-Soir Magazine, 1985).
Encore aujourd’hui, du cinéma à la littérature en passant par la télévision et la publicité, les cultures régionales sont réduites à l’anecdotique, à la ruralité, au folklorique. Jamais une émission littéraire ne leur est consacrée. Jamais un accent catalan ou vosgien n'est utilisé pour vanter une voiture de luxe ou un parfum subtil.
En 1913, Paul Giran, administrateur des Services civils en Indochine, écrivait sans fard : "Les peuples placés sous notre domination (…) sont de race inférieure pour la plupart. Ils parlent donc une langue également inférieure". Ce faisant, il établissait un lien entre hiérarchie des langues et hiérarchie des civilisations, en plaçant le français au sommet, bien entendu. Est-il abusif de considérer que cette théorie n’a pas été réservée à nos possessions lointaines et qu’une forme de colonialisme culturel intérieur sévit également en France ?
L’idée est dérangeante, j’en ai bien conscience. Mais est-elle fausse ?
(1) Certains linguistes, minoritaires, considèrent qu’"amour" pourrait venir du champenois ou de l’anglo-normand. Ce qui ne change rien au raisonnement : le français a emprunté de nombreux termes aux langues dites régionales.
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Du côté de la langue française
Deezer condamné pour une publicité en anglais
Saisi par l’association Défense de la langue française, le jury de déontologie publicitaire a condamné le 13 février dernier la société – française – Deezer pour son affiche Live the music. Le jury a estimé que la taille des caractères en anglais (énorme) comme celle de la traduction française (minuscule) ne répondaient pas aux recommandations de la loi.
Faut-il écrire "on est plus petit" ou "on est plus petits" ?
Cela dépend des phrases, comme le rappelle cet article du Petit Robert. Lorsque l’on pense aux êtres humains en général, l’adjectif se met au masculin singulier : "il y a un siècle, on était plus petit". Mais lorsque l’on désigne une personne en particulier, l’adjectif s’accorde avec le sujet réel, et prend donc un -s quand celui-ci est au pluriel : "Paul et moi, on est petits".
Publier des travaux en français, un enjeu majeur
Plus de 1,25 million de documents scientifiques en français sont désormais recensés dans le cadre d’un partenariat entre la France et le Québec, vient d’annoncer ministre déléguée chargée de la Francophonie de la Belle Province. Un sujet majeur, selon Éléonore Caroit, pour qui "rendre visible la science en français est un enjeu de souveraineté pour la francophonie".
Parler français dans la culture, c’est possible
Cela peut paraître paradoxal, mais la culture est l’un des secteurs qui recourt le plus aux anglicismes. Aussi la Commission d’enrichissement de la langue française vient-elle de publier une série de recommandations : "séance photo" au lieu de photocall ; "nouvelle romance" au lieu de new romance ou encore "luxe discret" à la place de quiet luxury.
Du côté des autres langues de France
Les écoles immersives répondent à Jean-Michel Blanquer
"Déclarer l’enseignement immersif associatif "inconstitutionnel" c’est éradiquer le seul format d’enseignement produisant de parfaits locuteurs bi-plurilingues dont le niveau de français est optimisé par un travail de comparaison linguistique permanent, écrit Eskolim, la fédération des réseaux d’enseignement des langues régionales en immersion, en réponse aux attaques de Jean-Michel Blanquer (voir mon infolettre de la semaine dernière). Avant d'ajouter : " C’est condamner irrémédiablement des langues-cultures régionales, "en grand danger de disparition."
56 des 75 langues de France sont parlées outre-mer
Des créoles de Martinique ou de La Réunion aux langues autochtones de Polynésie ou de Mayotte, 56 langues de France sont parlées dans les outre-mer. Ces langues se heurtent toutefois à trois obstacles : un manque d’enseignants ; une présence insuffisante dans les services publics et une représentation trop souvent folklorisée, a regretté Paul de Sinety, le délégué général à langue française et aux langues de France, lors d’une conférence donnée au ministère des Outre-mer. Selon lui, elles devraient au contraire constituer un levier de cohésion et d’inclusion car "valoriser ces langues, c’est renforcer l’égalité et l’unité de la République".
Découvrez le lexique du provençal contemporain
Cet ouvrage présente près de 4500 entrées, sélectionnées pour leur fréquence, avec leur traduction française. Les mots sont cités dans les orthographes classique et mistralienne.
Vocabulaire fondamental du provençal contemporain, par Alain Barthélémy-Vigouroux et Roland Boyer, éditions Aeloc.
Retrouvons-nous à Cannes et à Nay pour voir mon film Une langue en plus
Une langue en plus, le documentaire de 52 minutes consacré aux langues dites régionales que j’ai conçu pour France 3, sera diffusé gratuitement ce 17 avril à 18 heures à la médiathèque de Cannes (Alpes-Maritimes), puis le 21 avril à 20 h 30 à la médiathèque de Nay (Pyrénées-Atlantiques). Je serai sur place afin de poursuivre les échanges. En voici la bande-annonce.
Du côté des langues du monde
La diversité culturelle ? A France Inter, on ne connaît pas
France Inter diffuse à foison des titres en anglais et en français. En revanche, "nous ne savons pas à quoi ressemble une chanson italienne, espagnole, allemande, russe, etc. Pour l’ensemble de nos concitoyens, quel conditionnement terriblement appauvrissant !", s’étonne le linguiste Jean-Michel Eloy, qui vient d’alerter la médiatrice de Radio France sur ce sujet, laquelle s’est contentée d’une réponse imprécise.
A écouter
Les accents sont des marqueurs identitaires existentiels, mais ce sont aussi des objets de recherches scientifiques. Le sociolinguiste Médéric Gasquet-Cyrus travaille avec d'autres universitaires sur le sujet en mêlant sérieux et humour, comme on peut l’entendre dans cette émission de RFI animée par Pascal Paradou.
A regarder
Qui décide du nom d’une guerre ?
"Les guerres ne commencent pas par des missiles. Elles commencent par un nom. Qui décide du nom d’une guerre ? Selon quels critères ? Et qu’est-ce que ces choix révèlent ?". Ainsi commence le mot du mois en 7 minutes en vidéo que Raphaël Haddad, dirigeant-fondateur de l’agence Mots-Clés et docteur en information et communication, consacre à ce thème en partant du nom choisi pour l’opération militaire menée par les Etats-Unis et Israël en Iran : "furie épique". Cette vidéo est l’un des éléments de son infolettre « Sésame » à laquelle on peut s’inscrire en suivant ce lien.
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